Les défis de la visite d’Emmanuel Macron en Chine

Note du Millénaire Affaires étrangères et Défense

Les relations France-Chine à la croisée des chemins

Du 5 au 7 avril 2023, Emmanuel Macron se rend en Chine avec la présidente de la Commission européenne. William Thay et Pierre Clairé retracent l’histoire des relations franco-chinoises, analysent l’ambition mondiale de Pékin et les objectifs de la visite, entre intérêts commerciaux, guerre en Ukraine et rivalité sino-américaine.

WT
William Thay, Pierre ClairéPrésident du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire
4 avril 2023
48 pages · lecture 9 min
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En bref

Le constat

Une visite présidentielle en Chine dans un contexte de guerre en Ukraine et de rivalité sino-américaine.

La cause

Une relation devenue déséquilibrée depuis les années 1970 face à une Chine qui veut redéfinir l’ordre mondial.

La conséquence

Renouer avec une politique gaullienne d’équilibre, au service d’une Europe souveraine.

Principaux constats
011964reconnaissance de la République populaire de Chine par le général de Gaulle.
0218,8 %du PIB mondial en PPA pour la Chine en 2022, contre 8,1 % en 2002.
0315,2 %des exportations mondiales pour la Chine en 2021, contre 5,9 % en 2001.
04-30 Md€de solde commercial français avec la Chine en 2008.
0590 %de la zone économique exclusive française se trouve en Indopacifique.

Avant-propos

Emmanuel Macron se rend en Chine du 5 avril au 7 avril. Pour cette visite, il a fait le choix d’être accompagné par Ursula Van der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Affaibli sur la scène nationale, Emmanuel Macron entend renouer les liens diplomatiques avec la Chine et son leader Xi Jinping tout en souhaitant redonner un élan aux entreprises françaises fragilisées par la reprise chinoise. 

Seulement, sa visite sera marquée par de nombreuses embuches au regard du nombre de défis qu’il doit résoudre. La crise sanitaire a d’une part souligné les fragilités et les dépendances européennes à l’égard de la Chine mais a d’autre part mis en lumière certaines fragilités structurelles chinoises. En effet, la Chine qui s’était plutôt bien sortie au début de la crise sanitaire en ressort affaibli avec la politique du zéro covid, finalement abandonnée en fin d’année dernière. Ce contexte est également marqué par des tensions autour de la guerre en Ukraine et la rivalité sino-américaine pour le leadership mondial.

Le président de la République française rencontrera donc son homologue chinois, réélu l’année dernière lors du XXème congrès, qui a pour mandat d’apporter des réponses pour concrétiser le “rêve chinois”. En effet, selon les dirigeants chinois, la Chine doit se réveiller et ne plus se contenter d’un deuxième rang dans l’architecture mondiale. Face à un tel leader, Emmanuel Macron joue la crédibilité française et européenne à l’heure où les défis se font de plus en plus nombreux. Initialement plutôt en retrait du conflit ukrainien, la Chine entend user de son capital politique auprès du reste du monde pour résoudre un conflit d’envergure pour le XXIème siècle actant le retour de la guerre à haute intensité en Europe. 

Si la Chine avait initialement décidé de se mettre plutôt en retrait du conflit afin de contenter toutes les parties (son allié russe et son partenaire commercial européen), Xi Jinping s’est affiché plus fortement avec Vladimir Poutine. Malgré tout,la Chine souhaite incarner un rôle de gardien de la paix mondiale qui se conjugue avec sa volonté de reconfigurer les rapports entre l’Occident et l’Orient pour faire naître une nouvelle ère des relations internationales. 

Dans ce contexte, les relations entre la France et la Chine sont à la croisée des chemins. Emmanuel Macron, qui avait pourtant promis lors de son premier voyage en Chine en 2018 y retourner tous les ans, devra adopter la position adéquate face aux nombreux défis qui l’attendent. Devant ces défis et une menace chinoise de plus en plus présente, il parait plus que probable que l’ordre international sera modifié dans les prochaines années. La Chine, par l’intermédiaire de son président, a affirmé sa volonté de jouer un autre rôle pour accomplir le « rêve chinois » afin de tirer son épingle du jeu pour renouer avec son passé glorieux et sa grandeur perdue.

Xi Jinping a toujours déclaré vouloir démarrer une troisième phase de la Chine Communiste, après la première incarnée par Mao Zedong et la deuxième de Deng Xiaoping marquée par l’ouverture et le rattrapage économique. Son objectif est clair : capitaliser sur les succès obtenus après les deux premières phases pour affirmer la Chine sur la scène internationale. À la différence de Deng, il considère que la domination de la Chine ne passera pas uniquement par le rayonnement économique qui a été amorcée depuis 1978, mais que la domination du modèle politique et l’influence géopolitique chinoise joueront un rôle capital. Ainsi, si l’objectif n’était pas affiché par les dirigeants chinois à partir de Deng Xiaoping, il l’est clairement désormais : faire de la Chine, la première puissance mondiale d’ici 2049 sur tous les plans afin de concurrencer les États-Unis. 

L’idée partagée par de nombreux dirigeants communistes chinois depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale est la même : permettre le retour de la Grande Chine et laver l’affront occidental du siècle perdu. Dans cette optique, Mao a insisté sur la connaissance par les petits chinois du sac du palais d’été pour que jamais cette humiliation ne soit oubliée. Même si tout cela a été passé relativement sous silence sous Deng Xiaoping, Jiang Zemin ou Hu Jintao, ils n’ont jamais voulu remettre en question la spécificité politique chinoise malgré l’ouverture économique. Avec Xi Jinping, nous sommes clairement revenus à une opposition frontale avec l’Occident et l’envie de restaurer la grandeur chinoise. 

À la différence de beaucoup de nations émergentes, la Chine peut se raccrocher à la domination qu’elle a pu exercer sur le monde, ce qui renforce sa volonté de vengeance. Le Japon par exemple s’est développé extrêmement rapidement depuis l’avènement de l’Empereur Meiji, mais faute de passé glorieux (à cause des Occidentaux bien souvent) le pays se montre assez docile et n’a jamais cherché à dominer outrageusement le monde. Pour la Chine tout cela est différent. Il faut se rappeler de l’Empire des Song qui s’est démarqué par sa prospérité et son avance technologique, avec par exemple une administration remarquable ou l’invention de l’imprimerie, 4 siècles avant les Européens. Les Song dominaient également le Commerce dans la zone sans aucun véritable concurrent ce qui rend les Chinois nostalgiques. 

A l’image des autres nations-empires, la Chine puise dans son imaginaire national avec l’Empire des Qing qui fait rêver les Chinois devant son immensité et sa prospérité. En effet à son apogée celui-ci comprenait l’actuelle Mongolie, des parties de la Fédération de Russie et étendait son influence jusqu’à la péninsule de Corée. Mais c’est l’île de Taiwan, qui a été rattaché à l’Empire chinois durant cette période, qui cristallise les ambitions d’expansion chinoise depuis des décennies. Car c’est le rattachement de cette île à la République Populaire de Chine qui sert comme un des principaux moteurs de l’expansion chinoise actuelle. Il n’en reste que la question reste brulante à Pékin et est la meilleure preuve que la Chine bouge et cherche à exercer un nouveau rôle dans le monde, plus conforme à l’histoire et l’idée que les dirigeants ont d’elle. 

La visite d’Emmanuel Macron en Chine s’inscrit dans ce cadre désormais structurel posé par le président chinois. De plus, face à ces défis s’ajoutent :

– Les intérêts commerciaux qui sont variables pour appeler sur certains points à poursuivre notre relation commerciale avec la Chine, mais en même temps rompre avec la dépendance et limiter les pratiques de dumping commercial et monétaire de la Chine

– La Guerre en Ukraine pour éviter un axe trop rapproché entre la Russie et la Chine afin de conduire Vladimir Poutine d’entamer un processus de paix ou pour cesser le conflit.

– La rivalité entre la Chine et les États-Unis qui mettent la France et l’Europe face à un choix stratégique : choisir son intérêt économique et commercial avec la Chine, choisir les valeurs et l’allié traditionnel avec les États-Unis ou une indépendance pour dresser son propre chemin

– La position européenne commune qui est fracturée par la guerre en Ukraine entre d’un côté les pays nordiques et de l’est tournée vers les États-Unis et les pays de l’Ouest et du Sud qui sont davantage vers un intérêt commercial et géopolitique d’indépendance comme la France

Historique des relations entre la France et la Chine

Des liens anciens. Du commerce de la porcelaine aux échanges savants sous Louis XIV, les relations se dégradent au XIXe siècle avec la seconde guerre de l’opium (1856-1860) et le sac du Palais d’été, que la Chine n’a pas oublié.

La reconnaissance gaullienne. Le 27 janvier 1964, la France du général de Gaulle reconnaît la République populaire de Chine, alors peuplée de 700 millions d’habitants : un choix « d’évidence et de raison » au service de l’indépendance française.

Un partenariat devenu déséquilibré. Sixième fournisseur de la Chine en 1975, la France voit ses échanges devenir déficitaires à la fin des années 1970 ; le solde dépasse -30 milliards d’euros en 2008.

18,8 %

du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat pour la Chine en 2022, contre 8,1 % en 2002.

Note du Millénaire, p15

Une Chine favorable au multilatéralisme

Un modèle alternatif. Pékin promeut un « autoritarisme éclairé » opposé à la démocratie libérale, et s’appuie sur l’Organisation de coopération de Shanghai, qui rassemble 9 pays, et sur ses propres banques de développement.

Une domination économique. La part de la Chine dans les exportations mondiales est passée de 5,9 % en 2001 à 15,2 % en 2021 ; elle est devenue le premier exportateur mondial en 2009.

L’Indopacifique, espace décisif. La zone concentrera bientôt 60 % du PIB mondial et plus de 90 % de la zone économique exclusive française s’y trouve.

Explorer les données

La Chine dans l’économie mondiale

Part du PIB mondial en PPA (%)

Chine 202218,8 %Chine 20028,1 %États-Unis 202215,8 %États-Unis 200219,8 %Union européenne 202214,8 %
Lecture

La Chine a dépassé les États-Unis en parité de pouvoir d’achat.

Note du Millénaire, p15 et p23, d’après le FMI et l’OMC

Quel rôle pour la Chine dans la nouvelle architecture mondiale ?

La première puissance économique. Première économie en parité de pouvoir d’achat, la Chine vise la première place avant 2049, centenaire de la République populaire.

Un nouveau gardien de la paix ? Médiation entre l’Iran et l’Arabie saoudite, plan de paix pour l’Ukraine : Pékin se pose en pacificateur, tout en augmentant son budget militaire de 7,2 %.

La rivalité avec les États-Unis. Taïwan cristallise les tensions, et 2024 sera une année charnière avec les élections américaine et taïwanaise.

La France possède des atouts à valoriser pour la Chine, afin de nous placer comme des interlocuteurs majeurs

Quels objectifs pour la visite d’Emmanuel Macron ?

Des négociations commerciales. Accompagné d’une soixantaine de chefs d’entreprise et de la présidente de la Commission européenne, le président doit rééquilibrer une relation commerciale sans fermer le marché européen pour des raisons d’inspiration américaine.

La guerre en Ukraine. Utiliser le levier du marché européen pour dissuader Pékin de soutenir activement Moscou, ou l’inciter à favoriser un cessez-le-feu.

Une politique gaullienne pour le XXIe siècle. Membre permanent du Conseil de sécurité et défenseur d’une Europe souveraine, la France peut se placer en puissance d’équilibre entre la Chine et les États-Unis.

Conclusion. Intérêts commerciaux, guerre en Ukraine, rivalité sino-américaine et divisions européennes : la France doit tracer sa propre voie.

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Le rapport complet

Les défis de la visite d’Emmanuel Macron en Chine

48 pages.

Citer cette note

Thay W., Clairé P., « Les défis de la visite d’Emmanuel Macron en Chine », Note du Millénaire, 4 avril 2023, lemillenaire.org.

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L’auteur

William Thay et Pierre Clairé

Président du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire.

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Crédit photo : Emmanuel Macron, via Flickr sous licence CC by 2.0
Xi Jinping, par Officia do Palácio do Planalto, sous licence CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

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