Dette, ARENH et scission : ce que change le projet Hercule
En 2019, EDF porte 33 milliards d’euros de dette, un parc nucléaire vieillissant et des prix régulés par l’État. Le projet Hercule propose de scinder le groupe en deux pôles. Xavier Kleitz en analyse les conséquences pour les Français et plaide pour une autre voie : supprimer l’ARENH et exiger d’EDF une réforme de son organisation.
Le constat
EDF, détenue à plus de 83,7 % par l’État, cumule en 2019 une dette de 33 milliards d’euros et des investissements massifs à financer.
La cause
Le vieillissement du parc nucléaire, le coût des EPR et un prix de l’ARENH fixé à 42 €/MWh depuis 2011 pèsent sur les comptes du groupe.
La conséquence
Le projet Hercule ferait porter la dette nucléaire aux Français et pourrait renchérir l’électricité sans que des alternatives aient été présentées.
Un groupe endetté aux outils vieillissants
Un parc à renouveler. Les centrales d’EDF ont été construites en majorité dans les années 1970 et 1980. Pour maintenir ses capacités, le groupe doit financer un plan de « Grand Carénage » de 45 milliards d’euros qui prolonge la durée de vie de ses réacteurs. Il doit aussi investir dans la nouvelle génération de centrales, les EPR. Leurs chantiers ne sont pas concluants : à Flamanville, le coût est passé de 3 à 11 milliards d’euros et la mise en service est repoussée de 2012 à 2022. Le chantier d’Hinkley Point prend lui aussi du retard.
Le démantèlement et les déchets. La fin de vie du parc impose un autre chantier : le démantèlement des centrales et le retraitement des déchets nucléaires. L’Autorité de sûreté nucléaire juge sous-évaluées les provisions constituées pour ces activités. Selon la note, elles pourraient dépasser plusieurs dizaines de milliards d’euros.
Une activité commerciale peu rentable. L’ouverture du marché de l’énergie, engagée au niveau européen dès 2003 et encadrée en 2011 par la loi NOME, fragilise la commercialisation. EDF passe en 2018 sous les 75 % des volumes consommés par les particuliers et les professionnels. Le groupe ferme ses boutiques physiques, reconvertit ses conseillers et externalise ses plateaux clientèle. Son président, Jean-Bernard Lévy, s’interroge fin avril 2019 sur une activité qui ne représente que « 5 % de sa chaîne de valeur ».
Une stratégie peu lisible. EDF a diversifié ses métiers : énergies renouvelables avec EDF Renouvelables, mobilité électrique avec Easyvia, réseaux de chaleur et services énergétiques avec le rachat de Dalkia en 2014. Le groupe peine pourtant à trouver son modèle. En 2018, 41 % de son EBITDA vient de la production et de la commercialisation, 32 % des activités régulées, surtout Enedis, et 6 % d’EDF Renouvelables. Sa dette atteint 33 milliards d’euros.
EDF en chiffres
Origine de l’EBITDA d’EDF en 2018
Lecture : 41 % de l’EBITDA d’EDF provient de la production et de la commercialisation en 2018.
Prix de l’électricité cédée par EDF (€/MWh)
Lecture : l’ARENH impose un prix de 42 €/MWh, quand le prix de marché moyen sur douze mois se situe entre 47 et 50 €.
Les grands montants du dossier EDF (Md€)
Lecture : le plan de Grand Carénage représente 45 milliards d’euros, davantage que la dette du groupe.
Les Français n’ont pas eu leur mot à dire sur ce projet Hercule, alors qu’il les engage, immédiatement et pour le futur, en termes économiques et de transition écologique.
Un enjeu stratégique pour l’État
Une source de revenus. L’État détient plus de 83,7 % du capital d’EDF. Il en tire chaque année des dividendes, qui atteignent 2,8 milliards d’euros en 2017. En 2018, le versement se fait en actions pour ne pas entamer la trésorerie du groupe. Dès 2016, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, estimait que « l’État avait prélevé trop de dividendes chez EDF ».
L’indépendance énergétique. Le parc nucléaire, situé en majorité en France, rend le pays quasi autonome vis-à-vis des pays tiers. Il le protège des fortes variations de prix en cas de pénurie, comme celle qu’a connue la Grande-Bretagne en avril 2013 avec des importations de gaz russe de dernière minute. Les capacités renouvelables ne suffisent pas à répondre aux pointes de consommation. La France reste le premier exportateur européen d’électricité grâce au nucléaire.
Un instrument de pouvoir d’achat. L’électricité française reste l’une des moins chères d’Europe. Ce résultat tient au nucléaire et aux tarifs réglementés. Le « tarif bleu », utilisé par 25 millions de foyers, est souvent piloté au plus près, voire gelé. La hausse de 6 % de juin 2019 a été temporisée par le gouvernement pendant l’épisode des gilets jaunes.
Le poids de l’ARENH. Ce dispositif oblige EDF à céder 100 TWh à ses concurrents, soit un quart de la production de son parc, au prix de 42 €/MWh, inchangé depuis 2011. Le prix de marché se situe entre 47 et 50 € en moyenne sur douze mois. EDF estime ce tarif sous-évalué de près de 10 € par rapport à ses coûts réels. Le groupe dénonce une concurrence déloyale de la part de fournisseurs qui n’investissent pas dans la production. On compte une trentaine de fournisseurs sur le territoire.
Un levier face à Bruxelles. La Commission européenne pousse à la privatisation de la gestion du parc hydraulique et à la disparition des tarifs réglementés. EDF devient ainsi un instrument de négociation avec l’Union européenne. Le projet Hercule, qui va dans le sens de la politique européenne, est vu comme un moyen de régler ces sujets.
Prix auquel EDF doit céder 100 TWh à ses concurrents au titre de l’ARENH, inchangé depuis 2011 alors que le marché se situe entre 47 et 50 €.
Hercule, une scission aux contours flous
Deux pôles. Emmanuel Macron a demandé au président d’EDF d’optimiser la gestion des actifs et des passifs du groupe pour sécuriser ses investissements. Le projet Hercule sépare EDF en deux entités. « EDF bleu » regroupe le nucléaire, les barrages hydrauliques et le transport d’électricité de RTE, détenu à 100 % par l’État. « EDF vert » réunit le commerce, Enedis, dont l’État entend céder 30 %, EDF Outremer, EDF Renouvelables et Dalkia. Son capital s’ouvre aux investisseurs extérieurs.
Isoler le risque nucléaire. L’objectif est d’isoler financièrement le nucléaire. EDF a déjà réintégré les activités nucléaires d’Areva, renommée Framatome, après la quasi-faillite du groupe industriel. Le projet doit être notifié à la Commission européenne après le vote de la loi Énergie Climat prévu le 11 septembre 2019. Le contexte industriel est tendu : l’ASN a placé la centrale de Flamanville « sous surveillance renforcée » et Framatome doit analyser toutes les pièces de sûreté produites depuis 2008.
Les conséquences pour les Français
Nationaliser la dette. Pour l’auteur, créer « EDF bleu » revient à nationaliser les dettes du groupe. Les Français deviendraient propriétaires de dizaines de milliards d’euros de dettes en échange de 58 tranches nucléaires qui seront hors service d’ici vingt ans. Ils supporteraient ce fardeau sans avoir été consultés et les générations futures en assumeraient le coût.
Des prix en hausse. À plus court terme, EDF négocie en contrepartie d’Hercule une revalorisation du prix de l’ARENH. Or l’ARENH entre dans le calcul des tarifs réglementés des particuliers et dans la plupart des offres souscrites par les entreprises, chez EDF comme chez ses concurrents. La hausse se répercuterait donc sur les factures.
Des salariés inquiets. La vision d’un « EDF vert » privatisé reste floue. Les salariés craignent pour leur statut et leurs emplois, surtout dans les fonctions support et la commercialisation. Le tarif Solidarité, qui garantit l’accès à l’électricité des plus défavorisés, pose question. La R&D, qui a mobilisé 510 millions d’euros en 2018, risque de perdre ses synergies en se divisant en deux pôles. Des travaux sur l’hydrogène décarboné ou les « smart cities » pourraient en souffrir.
La position des syndicats. La CGT, Sud-Énergie, FO, la CFDT et la CFE-CGC appellent à une grève nationale le 19 septembre 2019. Pour eux, les dividendes de l’État et l’ARENH expliquent les difficultés du groupe. Ils redoutent une distribution de l’électricité à deux vitesses si les métropoles reprennent la gestion des réseaux. Ils invoquent la bonne gestion des crises climatiques et le faible engagement des concurrents dans la sécurité d’approvisionnement.
Nos propositions
Proposition 1. Supprimer l’ARENH. La suppression de l’ARENH permettrait à EDF de dégager davantage de revenus pour financer sa dette. Elle aurait un effet haussier immédiat sur les prix, que la note assume : les Français paieraient le juste prix plutôt qu’un tarif artificiellement bas.
Proposition 2. Exiger d’EDF une réforme exemplaire. En contrepartie, EDF doit rationaliser son organisation, optimiser ses effectifs et engager la réforme de son régime spécial.
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