Florian Gerard-Mercier et Lilian Guignard pour le JDD « Incendies: pourquoi il faut une écologie de l’enracinement et remettre l’homme au centre de la nature »

Tribune publiée dansLe Journal du Dimanchele 24 août 2026 · l’original ↗

« Incendies: pourquoi il faut une écologie de l’enracinement et remettre l’homme au centre de la nature »

Si la France n’a jamais autant brûlé, c’est en réalité avant tout car elle n’a jamais eu autant de forêts.

Par Florian Gerard-Mercier et Lilian Guignard

Incendie via pxHere
Crédit photo : Incendie via pxHere, image libérée de droits d’auteur sous Créative Commons CC0
Les chiffres de la tribune
90000par an hectares de forêts supplémentaires sur la dernière décennie, contre environ 50000 par an au siècle dernier
50 %de bois en plus par hectare en 40 ans, le volume de bois sur pied ayant crû de moitié
60 000hectares brûlés lors de l’année de grands incendies qui a précédé la loi de 2023 sur le débroussaillement
40 %des tortues d’Hermann de la zone ont péri dans l’incendie du massif des Maures en août 2021Source citée : relevés des scientifiques de la réserve naturelle

TRIBUNE. Il faut tourner la page de l’écologisme et adopter une écologie de l’enracinement, affirment Florian Gérard-Mercier et Lilian Guignard*. L’inaction de l’Homme alors que le combustible s’accumule et que les zones forestières s’étendent ne peut, selon eux, que conduire à un grand embrasement. 

Si la France n’a jamais autant brûlé, c’est en réalité avant tout car elle n’a jamais eu autant de forêts. Avec un tiers du territoire couvert de forêts, nous avons ainsi aujourd’hui quasiment le double de forêts par rapport au début du XXe siècle. Or, des forêts laissées à l’abandon en raison des contraintes environnementales, sont autant de combustibles qui alimentent les incendies. L’écologie politique ne permettra pas de nous sauver face aux incendies, elle a créé les conditions des catastrophes que nous avons vécues.

La fabrique du brasier : plus de densité, moins de gestion

Cette tendance s’accélère, avec environ 50000 hectares de forêts supplémentaires par an au siècle dernier, contre 90000 par an sur la dernière décennie. Pire, comme le démontre l’inventaire forestier annuel mené par l’IGN cette croissance forestière s’est particulièrement concentrée dans le Sud : les dix départements les plus boisés sont tous dans le Sud, et plus de la moitié de leur surface est boisée maximisant ainsi les zones forestières contiguës et donc les chances de voir de « mégafeux » se former. Ainsi, si l’on veut véritablement comprendre les causes profondes des incendies forestiers de plus en plus intenses que notre pays connaît, ce n’est pas vers l’aléa climatique qu’il faut se tourner, mais bien vers l’usage que l’on fait de nos terres et de l’entretien de nos forêts.

La reforestation de la France métropolitaine, qui s’accélère, est saluée comme un « progrès écologique » par certains, mais c’est en réalité le symptôme d’un abandon. C’est l’abandon de terres agricoles qui fait l’avancée silencieuse du taillis puis des forêts sur les terres que l’homme a cessé de cultiver ou d’entretenir. Au moins les deux tiers de l’extension forestière est en effet le fruit de la déprise agricole. Ces terres nouvellement boisées restent ensuite bien souvent toujours à l’abandon : si trois quarts des forêts métropolitaines sont privées, un quart seulement de cette forêt privée dispose d’un plan de gestion. Le résultat est tragique : en 40 ans le volume de bois sur pied a crû de moitié (c’est-à-dire qu’il y a 50 % de plus de bois par hectare), et le bois mort (combustible par excellence) a plus que doublé sur la dernière décennie. Le bois s’accumule donc sans être prélevé. En croyant gagner une forêt, nous avons surtout laissé pousser une réserve de combustible.

La lourde responsabilité de l’écologie politique

Les causes de ces mouvements de fond sont multiples, mais le rôle des contraintes environnementales imposées par l’écologie politique est central. La première cause de la faillite des exploitations et donc de la déprise agricole, est la sape méthodique de la rentabilité des activités agricoles, à coups de matraquage réglementaire et d’entraves aux besoins des agriculteurs comme l’irrigation. De même, les contraintes environnementales sur l’exploitation forestière et la sylviculture portent également une lourde responsabilité dans l’état d’abandon où se trouvent nos forêts. Si peu de nos forêts sont entretenues correctement, c’est que leur exploitation économique n’est pas assez rentable. Lorsqu’une forêt est une source de coût plutôt que de revenu, il est logique que les propriétaires ne fassent pas le nécessaire.

En croyant gagner une forêt, nous avons surtout laissé pousser une réserve de combustible.

Mais c’est peut-être sur l’entrave aux obligations légales de débroussaillement que la responsabilité de l’idéologie écologiste de la « sanctuarisation » de la nature est la plus directe. En effet, dans les départements à risque d’incendie, chaque propriétaire doit théoriquement supprimer tout bois dans les 50 mètres autour de son habitation et sur 10 mètres de part et d’autre des voies d’accès, sous peine d’amende. En 2023, par suite d’une année de grands incendies (quasiment 60 000 hectares brûlés), le législateur avait ainsi érigé le débroussaillement en « travaux d’intérêt général de prévention des risques d’incendie », et significativement simplifié la réglementation et les autorisations nécessaires pour opérer ces travaux.


Or, le Conseil d’État a, à la demande de trois associations « environnementales », dans sa décision du 6 février 2026, rétabli les obstacles réglementaires au débroussaillement notamment, si une espèce protégée est susceptible d’être hébergée par la broussaille à supprimer. Désormais, il faut à nouveau faire mener un audit environnemental et demander une dérogation avant de pouvoir procéder à tout débroussaillement. Autant dire qu’il est redevenu impossible de le faire dans nombre de zones à haut risque d’incendie. Ceci est d’autant plus absurde qu’un incendie majeur en août 2021 dans le massif des Maures dans le Var, où le débroussaillement avait cruellement fait défaut, avait coûté la vie à 40 % des tortues d’Hermann (une espèce protégée) de la zone, d’après les relevés des scientifiques de la réserve naturelle. On a ainsi la démonstration que l’écologisme conduit directement au résultat opposé à son objectif affiché.

La prévention des incendies est ainsi peut-être l’exemple le plus clair de l’impasse où nous mène l’écologie politique. Elle soutient que pour sauver la nature, il faudrait en extraire l’homme, érige ainsi le retrait en principe, et l’inaction en vertu, et ce faisant réunit les ingrédients nécessaires à l’émergence de mégafeux. En effet, puisque le combustible s’accumule et les zones forestières s’étendent et se rejoignent les unes les autres, il ne manque plus que l’étincelle pour que tout s’embrase.

C’est pourquoi il faut tourner la page de l’écologisme, et adopter une écologie de l’enracinement, qui fait de l’homme le premier gardien de sa terre, en rappelant simplement qu’une forêt gérée est une forêt protégée. Cette écologie de l’enracinement affirmerait ainsi la primauté de l’usage humain de nos terres, par l’agriculture, l’élevage, l’exploitation forestière, et les aménagements type bassines pour l’irrigation, sur la préservation d’une nature fantasmée, dénuée d’intervention de l’homme. À l’inverse du principe de précaution, qui n’est en pratique qu’un principe d’irresponsabilité par l’inaction, l’écologie de l’enracinement postule qu’il revient aux hommes de rendre leurs écosystèmes plus résilients. Cela s’opère par l’optimisation des usages, le renouveau du pastoralisme et la remise en culture de terres qui n’auraient jamais dû partir à la friche, mais aussi par la substitution et la diversification des essences d’arbres et par une exploitation et un entretien forestiers accrus.

Reprendre ainsi la main sur nos terres serait la meilleure des préventions, et coûterait infiniment moins que la lutte anti-incendie une fois les mégafeux déclarés, et les pertes économiques qui en découlent. L’écologie de l’enracinement est ainsi également une promesse économique, celle du réarmement de nos filières du bois, du pastoralisme et de l’agriculture. Souvenons-nous ainsi que chaque hectare qui part en forêt est un impôt silencieux prélevé sur le compte de la Nation, payé une première fois en emplois et en production agricoles perdus, et une seconde fois en forêts brûlées. La France doit donc reprendre le contrôle de sa forêt, si elle veut arrêter de la regarder partir en fumée.

Tribune publiée dans Le Journal du Dimanche le 24 août 2026. Lire sur lejdd.fr

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