Entretien de Philippe Charlez pour Valeurs Actuelles : « La France pourrait entrer en récession en pleine campagne présidentielle »

ENTRETIEN. Le durcissement du conflit entre les États-Unis et l’Iran a fait repartir à la hausse le prix du baril de pétrole. Pour Philippe Charlez, expert en questions énergétiques, tout laisse à penser qu’il en ira de même pour l’ensemble des ressources fossiles et aussi pour l’électricité.

Philippe Charlez. Depuis le déclenchement du conflit fin février, chaque détente/regain de tension est associé à une baisse/hausse du prix du baril. Après un plus haut à 113 dollars le 5 mai, l’espoir d’un accord bilatéral entre Américains et Iraniens avait progressivement fait redescendre le baril à 72 dollars début juillet, soit le cours d’avant le conflit. L’échec des négociations et le regain de tension observé ces derniers jours a de nouveau renchéri le baril qui, le 1er septembre, dépassait les 95 dollars. Rappelons qu’un accroissement du Brent de 10 dollars augmente mécaniquement le litre de carburant de 7 centimes. Mais le prix du baril n’est que l’arbre qui cache la forêt. Bien au-delà du pétrole brut, tous les marchés sont aujourd’hui sous tension extrême : produits raffinés et particulièrement le diésel, le gaz et même l’électricité.

Vous prédisez un hiver énergétique cataclysmique pour la France. Sur quels éléments vous appuyez-vous ?

Il suffit pour s’en convaincre de comparer sur une année les principaux indicateurs : le baril, on l’a dit, est à 95 $. C’est +35% sur un an. Le litre de gasoil est à 2,3 € ; là aussi c’est +35% sur un an. L’essence est à 2,1 euros (+16% sur un an). Le prix du gaz européen est monté à 72 euros le MWh : il a été multiplié par 2,5 en un an. Les stocks de gaz sont remplis à 60% contre 80% les années précédentes. Enfin même s’il fluctue beaucoup, le prix de l’électricité dépasse régulièrement les 200 euros le MWh aux heures de pointe. Tout ceci réuni donne quand même des sueurs froides. Alors que l’on s’est surtout focalisé cet été sur le prix des carburants pétroliers, il faut craindre que, dès cet automne on parle beaucoup de gaz et d’électricité comme ce fut le cas entre 2021 et 2023. Dans la mesure où nous ne souhaitons plus nous approvisionner en Russie (elle nous fournissait 40% de notre approvisionnement jusqu’en 2021), nous sommes aujourd’hui totalement dépendants du marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL) dont la fluidité est comparable à celle du pétrole. La baisse de production à la suite de la fermeture du détroit d’Ormuz et l’endommagement des installations de Qatargaz (second producteur mondial) a raréfié le GNL. La demande hivernale qui devrait tendre davantage les marchés pourrait conduire à des prix supérieurs à 100€/MWh (150€/MWh avaient été atteints en août 2022) au grand dam des 10 millions de foyers français toujours chauffés au gaz. La facture moyenne annuelle (abonnement compris), aujourd’hui de l’ordre de 1900 euros, passerait dès lors à près de 2600 euros.

Enfin en ce qui concerne l’électricité, si la France est davantage protégée que ses voisins grâce à son nucléaire (faible proportion de gaz dans la génération électrique), elle n’échappera pas à une augmentation significative du prix du mégawattheure avec un impact négatif sur une croissance économique déjà atone. Si cette situation perdure, la France pourrait entrer en récession en pleine campagne présidentielle. Je prends le pari que le déficit 2026 de la France sera supérieur à 6%.

Quelles sont les marges de manœuvre des énergéticiens ; puisqu’ils ne sont plus pris au dépourvu, ont-ils commencé à sécuriser des alternatives ?

Si les grands énergéticiens français (TotalEnergies sur les carburants, Engie sur le gaz et EDF sur l’électricité) présents sur les marchés internationaux possèdent des marges de manœuvre non négligeables, ils ne peuvent écraser la concurrence. Ainsi si TotalEnergies avait proposé des prix encore plus attractifs à la pompe (ce qu’il était en mesure de faire), il aurait provoqué la faillite de nombreux indépendants incapables de pratiquer les mêmes ristournes. De même EDF qui exporte aujourd’hui massivement vers l’Allemagne et la Belgique des MWh à forte valeur ajoutée pourrait proposer d’importantes réductions. Mais cela mettrait en difficulté les fournisseurs alternatifs obligés de s’approvisionner sur le marché de gros. Compte tenu de la fluidité des marchés des produits pétroliers et du GNL il ne devrait pas y avoir de pénurie à condition d’y mettre le prix. Un choix cornélien pour le consommateur.

Pensez-vous que la thématique énergétique, qui est désormais centrale, soit suffisamment prise en compte par les candidats à la présidentielle ?

Le débat énergétique dans ce début de campagne présidentielle n’est clairement pas à la hauteur des enjeux. La plupart des candidats instrumentalisent la crise énergétique soit pour justifier leurs carences passées (le COVID et l’énergie seraient responsables de la dette !) soit pour proposer des mesures totalement inappropriées. Ainsi le blocage des prix proposé par LFI, sauf à être soutenu par la dépense publique (plusieurs dizaines de milliards d’euros par an), conduirait rapidement à une pénurie et serait même inconstitutionnel, la loi sur la concurrence interdisant la vente à perte. De son côté, la baisse de la TVA sur les carburants à 5,5% proposée par le RN est non seulement très coûteuse (entre 10 et 15 milliards d’euros) mais porte aussi un message contradictoire par rapport au réchauffement climatique. Par ailleurs, l’énergie qui répond au temps long s’accommode très mal de l’urgence. Les aides ciblées qui devraient être prolongées ne serviront qu’à colmater temporairement et très partiellement des failles béantes tout en augmentant la dette de l’État. Le « quoi qu’il en coûte » énergétique de 2022 et 2023 faisant suite au « quoi qu’il en coûte » pandémique de 2020 et 2021 a ruiné les finances publiques et développé des effets d’aubaine sans éviter en rien les faillites d’entreprises.

Quelles sont, selon vous, les mesures à prendre d’urgence ?

L’énergie mériterait un débat de fond reposant sur l’électrification des usages et associant réindustrialisation, souveraineté énergétique et décarbonation. Or depuis dix ans, des centaines de milliards d’argent public ont été investis d’une part dans des énergies renouvelables perturbant les réseaux et les marchés, d’autre part pour subventionner la rénovation thermique des bâtiments et les équipements électriques (prime à la casse, ma prim’rénov, certificats d’économie d’énergie). Les résultats sont plus que mitigés. À force de vouloir tout soutenir, on ne soutient rien de solide ; à force de corriger le marché, on en neutralise les dynamiques. L’électrification des usages, lorsqu’elle repose majoritairement sur des aides publiques, révèle rapidement ses limites : coûts élevés, effets d’aubaine, arbitrages biaisés. Plutôt que de subventionner la demande, il faut restaurer des conditions économiques claires et incitatives en baissant significativement les prix de l’électricité, ceci afin de permettre aux consommateurs de redevenir pleinement acteurs de leurs choix. L’électrification des usages ne doit pas être contrainte. Elle doit être choisie.

Par Philippe Charlez, expert des questions énergétiques, associé au Millénaire

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Crédit photo : Carburant, via Rawpixel, sous license CC0 1.0

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