Le cordon sanitaire (Brandmauer) va-t-il tenir face à la montée en puissance de l’AfD ?
Le cordon sanitaire allemand se dissout de l’intérieur, rongé par ses propres gardiens, alors que l’AfD est passée d’un phénomène est-allemand à une dynamique nationale. Les trois élections régionales de septembre 2026 sont un thermomètre, pas un verdict : la vraie question est de savoir qui pourra gouverner sans l’AfD. La note en tire les conséquences pour le chancelier Merz, l’Allemagne, l’Europe et la France.
Le constat
L’AfD est passée d’un phénomène est-allemand à une dynamique nationale : 37,1 % en Saxe-Anhalt et 20,8 % au niveau fédéral en février 2025, 26 à 28 % dans les sondages nationaux de juillet 2026.
La cause
Le cordon sanitaire s’use de l’intérieur : la coalition Merz a rompu sa promesse sur le frein à l’endettement, se fissure, et des responsables CDU en contestent le principe.
La conséquence
Entrer au gouvernement est autre chose que gagner : en Saxe-Anhalt, l’AfD n’obtient la majorité absolue des sièges que dans 7,2 % des 20 000 simulations du Millénaire, mais elle pourrait gouverner si le BSW s’abstient au troisième tour.
Avant-propos
Cet été 2026, Bernd Prange, maire d’Altmärkische Höhe et encarté à la CDU depuis toujours, a admis avoir versé 10 000 euros à l’AfD et appelle publiquement à voter pour elle. Il ne s’en cache pas car il espère que son propre parti perd, se réveille, et rompe enfin avec ce qu’il juge être des années d’atermoiements et à la gouvernance molle de Merz. Un édile CDU qui finance l’extrême droite pour sauver la CDU d’elle-même qui a besoin de perdre et du départ de Friedrich Merz pour enfin se recentrer et se renouveler. Même dans une fiction, il serait difficile d’inventer un tel paradoxe et de le rendre crédible auprès des lecteurs. C’est pourtant la réalité en Allemagne, alors que le mois de septembre, avec 3 élections régionales sous tension, s’annonce critique pour le Chancelier actuel.
Le geste et les déclarations de Prange ne constituent pas un accident isolé, une anecdote banale impliquant un membre décalé de la CDU, qu’on regarderait avec un sourire condescendant outre-Rhin. C’est le symptôme du chancèlement du cordon sanitaire allemand, ce mur érigé après 1945 pour tenir l’extrême droite à distance du pouvoir, qui frémit, et ne s’effondre pas sous les coups d’un assaut extérieur. Il se dissout de l’intérieur, rongé par ses propres gardiens, entre SPD et CDU. Malgré les assauts de certains membres de la CDU, Friedrich Merz, lui, jure qu’il tiendra le cap, et se pose en rempart face à l’AfD. Mais ces déclarations, qui s’ajoutent à celles de Makus Söder en Bavière, semblent plus s’apparenter à des déclarations stratégiques qu’à des certitudes. Au sein de l’Union elle-même, censée être le dernier vestige d’un centrisme politique qui a bâti l’Allemagne que nous connaissons (le SPD ayant perdu du terrain depuis quelques temps), ces contradictions internes sur le cordon sanitaire interrogent et montrent qu’un cap pourrait être franchi rapidement alors qu’on ne sait pas si ses membres font bloc pour défendre la digue ou s’ils l’ont déjà plus ou moins abandonné. C’est peut-être la meilleure définition qu’on puisse donner d’un parti au bord de la rupture, et ce n’est pas pour déplaire à l’AfD, qui n’en demandait pas tant.
Plus de 80 ans après la fin de la guerre et quasiment 80 ans après la fin du procès de Nuremberg, on peut se demander légitimement si le Cordon Sanitaire, que les citoyens eux-mêmes commencent à renier, et que les partis centristes historiques, CDU en tête, ne défendent plus avec conviction, a encore un sens ?
Les 3 scrutins de septembre ne sont pas le vrai sujet (même si une arrivée de l’AfD au pouvoir ferait énormément parler) ce sont des thermomètres, pas des verdicts, et il faut résister à la tentation de les surinterpréter. Le vrai sujet est ailleurs, alors que l’AfD a cessé d’être un épiphénomène est-allemand pour devenir un phénomène national, et que le Chancelier a connu quinze mois de mandat complexes, qui n’ont pas suffi à convaincre, et alors que la digue que ses propres bâtisseurs ne défendent plus avec la même conviction qu’hier semble craquer. Les conséquences, pour l’Allemagne, pour l’Europe et pour la France en particulier, ne se limitent pas à un scrutin régional, mais elles engagent la fiabilité d’un partenaire dont dépend, largement, l’équilibre du continent. Il est difficile de se montrer catégorique sur la question posée par le titre. Mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas, car même dans les rangs de la CDU, il est difficile de trouver un front uni pour défendre ce cordon, que les Allemands eux-mêmes ont cessé de voir comme une valeur ultime.
Alors, le début de la fin du cordon sanitaire ? La question est plus de savoir si les mêmes qui ont juré de faire tenir le cordon tiendront promesse encore longtemps, alors qu’un maire y renonce sans remord, qu’un ministre-président le juge dépassé, et qu’un chancelier, seul ou presque, continue de jurer qu’il tiendra.
L’AfD n’est plus un problème est-allemand que l’Ouest pouvait regarder de loin (cette réalité a cessé d’exister avec les élections fédérales de 2025), en pensant que son essor n’était qu’une poussée de fièvre qui allait passer lorsque les Allemands se laisseraient. La vérité est que les Allemands ne se sont pas lassés, et que c’est la CDU elle-même qui a contribué à faire grandir l’AfD. Ainsi, après Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat, ce sera en septembre la Saxe-Anhalt ou le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale qui vont voir une progression du parti, avec à la clé une possible accession au pouvoir en Saxe. La réalité est que l’AfD progresse partout, à l’Est comme à l’Ouest, au même rythme sinon plus vite que la CDU elle-même. Et le chancelier censé l’endiguer aura passé quinze mois à briser ses propres promesses, du frein à la dette au partenariat avec la France, sans limiter la progression du parti d’extrême-droite, qui était certes engagée depuis longtemps, mais qui s’est dangereusement accélérée depuis 2025.
Les 6 et 20 septembre ne changeront rien à ce diagnostic, quel qu’en soit le résultat. Certes l’AfD peut rêver accéder au pouvoir en Saxe-Anhalt, mais cela ne sera pas une mince affaire. Une AfD au pouvoir, ouvrirait un test grandeur nature dont personne, pas même le parti lui-même, ne connaît l’issue. Si cela ne se réalisait pas, pour cause de plusieurs partis d’appoint passant la barre des 5 %, ou d’une entente contre nature pour lui faire barrage, elle ne serait pas perdante pour autant, et pourrait se victimiser de plus belle, alors que c’est un pacte chimérique qui l’aurait éloignée du pouvoir, contre un grand nombre de citoyens. En d’autres termes, ce serait un sursis, rien de plus. Dans les deux cas, la dynamique de fond (défiance généralisée, surtout à l’Est, une classe politique fatiguée à l’Ouest, une droite de gouvernement qui n’a plus de boussole claire, un cordon sanitaire mal en point) survivra à la soirée électorale.
Le Cordon Sanitaire, si important soit-il au vu de l’histoire, n’est jamais qu’une convention. Il ne repose sur aucune loi, aucune contrainte matérielle, et seulement sur la conviction, partagée par assez de monde au centre de l’échiquier, qu’il vaut la peine d’être tenu. Cette conviction s’use. Elle s’use par lassitude, par calcul électoral, par l’impression, jamais tout à fait fausse, que l’exclusion nourrit autant qu’elle contient. Et rien ne dit qu’elle s’use plus vite en Allemagne qu’ailleurs sur le continent, y compris chez nous, où le débat sur qui mérite d’être tenu à distance et qui en est dispensé n’a jamais paru aussi vif.
L’histoire ne retiendra peut-être pas septembre 2026 comme le mois où l’AfD a pris le pouvoir. Elle pourrait retenir, en revanche, le moment où plus personne, y compris parmi ceux censés la combattre, n’a su dire pourquoi il fallait encore le lui refuser.
Un thermomètre, pas un verdict : les élections de septembre
Les 6 et 20 septembre, la Saxe-Anhalt, Berlin et le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale élisent leur exécutif. La note refuse d’y voir un référendum national sur l’AfD ou une répétition générale avant les législatives de 2029 : ce sont « des thermomètres, pas des verdicts ».
Saxe-Anhalt et Mecklembourg : la confirmation d’un basculement ancien. En Saxe-Anhalt, l’AfD a obtenu 24,3 % en 2016, 20,8 % en 2021, 30,5 % aux européennes de 2024 (contre 15,9 % au niveau national), puis 37,1 % aux législatives de février 2025 (contre 20,8 % au niveau fédéral), en remportant les huit circonscriptions disputées au scrutin direct. Un sondage Insa du 3 juillet 2026 la place à 41 %, contre 24 % pour la CDU. Au Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, elle est passée de 16,7 % en 2021 à 28,3 % aux européennes de 2024, puis à 35 % aux législatives de 2025, devant la CDU (17,8 %). Dans ces deux Länder, l’écart entre le score régional et le score national de l’AfD ne s’est jamais résorbé depuis dix ans : c’est une hégémonie électorale installée, pas un choc.
Berlin raconte une autre histoire. L’AfD y a obtenu 9,1 % au scrutin régional de 2023, 11,6 % aux européennes de 2024 et 15,2 % aux législatives de 2025, cinquième place. Berlin n’est pas un Land de l’Est au sens de la sociologie électorale : à Marzahn-Hellersdorf, l’AfD atteint 31,2 %, contre 7,2 % dans le quartier de Friedrichshain-Kreuzberg-Prenzlauer Berg Ost, soit un rapport d’un à quatre le même dimanche.
Parler d’un « test AfD » unique relève donc de la commodité journalistique. Il y a deux élections en septembre 2026 : l’une, jouée d’avance ou presque, confirme une hégémonie est-allemande vieille d’une décennie ; l’autre, réellement disputée, se joue dans une capitale où l’extrême droite progresse sans dominer.
Score de l’AfD en Saxe-Anhalt aux législatives de février 2025, contre 20,8 % au niveau fédéral : elle y a remporté les huit circonscriptions disputées au scrutin direct.
Le seuil du possible : entrer au gouvernement, pas seulement gagner
Arriver en tête et entrer au gouvernement sont, en Allemagne, deux choses presque sans rapport : le système est proportionnel avec un seuil de 5 % et il faut une majorité de sièges pour gouverner, pas une majorité de voix. Avec le pacte informel par lequel CDU, SPD, Verts et Linke s’interdisent toute coalition avec l’AfD, la vraie question est de savoir qui pourra gouverner sans elle.
Saxe-Anhalt. Sur la base des derniers sondages (41 % pour l’AfD, environ 25 % pour la CDU), le modèle prédictif du Millénaire donne à l’AfD 39 sièges (entre 36 et 41 sur 20 000 simulations) sur 85 à 91 au Landtag de Magdebourg. Il en faut 43 ou 46 pour gouverner seule : quatre sièges séparent l’AfD d’une première dans l’histoire de la République fédérale depuis 1945.
Le scrutin est mixte : la seconde voix (Zweitstimme) fixe la répartition d’ensemble à la proportionnelle, et les mandats directs gagnés à la première voix viennent en déduction. L’AfD est donnée gagnante dans 39 des 41 circonscriptions, ce qui produit des mandats excédentaires puis compensatoires : le Landtag compte 91 sièges si les Verts entrent (dans 56,3 % des simulations), 85 sinon, contre 83 de base. Les sièges ne se répartissent qu’entre les partis qui franchissent 5 % : le modèle donne l’AfD à 38,9 % et l’ensemble des partis qualifiés à environ 89,8 %, soit une part utile de 43,3 %. Il lui manque environ six points de score.
Dans 89,7 % des tirages, aucune coalition majoritaire et praticable n’existe. Au troisième tour, l’article 65 alinéa 2 de la Constitution du Land prévoit que la majorité des seuls suffrages exprimés suffit à élire le ministre-président. Une coalition CDU-Linke-SPD pourrait être majoritaire, mais la CDU exclut toute coopération avec Die Linke. Le BSW a annoncé qu’il se réservait la possibilité de s’abstenir, ce qui permettrait à l’AfD de faire élire un ministre-président : ce serait la première fois que l’extrême droite parvient au pouvoir en Allemagne depuis 1945.
Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. L’AfD plafonne autour de 35 à 36 % dans les intentions de vote (34,2 % dans le modèle) et obtiendrait 31 sièges sur 79, loin de la majorité absolue. La coalition rouge-rouge sortante de Manuela Schwesig perdrait aussi sa majorité, avec 36 sièges sur 79 ; seul un attelage SPD-CDU-Linke atteindrait environ 47 sièges, mais la CDU l’exclut. Le Land risque de se réveiller sans gouvernement plutôt qu’avec un gouvernement AfD.
Berlin. La coalition CDU-SPD de Kai Wegner, qui disposait de 86 des 159 sièges après le scrutin de 2023, perdrait sa majorité selon le modèle (72 sièges). Die Linke, partie de 12,2 % en 2023, talonne la CDU dans plusieurs enquêtes. Le vrai basculement à surveiller le 20 septembre se joue entre la CDU et une gauche revigorée, non autour de l’AfD.
Des 20 000 simulations du modèle du Millénaire donnent à l’AfD la majorité absolue des sièges en Saxe-Anhalt, alors qu’elle y arrive en tête dans 97,7 % d’entre elles.
Ce que le scrutin mesure malgré tout
Les scrutins de septembre ne disent rien du score de l’AfD aux législatives de 2029, mais ils captent une pression atmosphérique réelle. Première raison : l’Est a, de façon répétée, anticipé de plusieurs années la norme nationale. L’AfD est passée de 15,9 % aux européennes de 2024 à 20,8 % aux législatives de février 2025, et les sondages de début juillet 2026 la créditent de 28 % (Ipsos, devant l’union CDU/CSU), 27 % (Infratest dimap, contre 22 % pour la CDU) et 26 % (Forsa, contre 22 %).
Deuxième raison : une victoire à Magdebourg ne changerait pas le rapport de force au Bundestag, mais elle permettrait une normalisation du parti et une légitimation de son discours dans les cinq autres Länder qui votent avant 2029. Alice Weidel déclare qu’« on ne pourra plus gouverner en contournant l’AfD ».
Troisième raison : Berlin, qui ne reproduit pas le script est-allemand, montre l’érosion simultanée du centre par ses deux flancs. La note y voit la question d’un système bipartisan qui est en train de mourir. Ensemble, les trois scrutins indiquent où souffle le vent : « C’est un baromètre. Ce n’est pas encore un verdict. »
Les scrutins et sondages en chiffres
Score de l’AfD en Saxe-Anhalt, en %
L’AfD n’a cessé de progresser en Saxe-Anhalt, à l’exception de la parenthèse de 2021, sans perdre son rang de deuxième force.
Score de l’AfD au Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, en %
En 2025, l’AfD devance la CDU (17,8 %) de dix-sept points et remporte les six circonscriptions du Land.
Score de l’AfD à Berlin, en %
La progression est réelle à Berlin, mais l’AfD reste loin de la possibilité de gouverner seule.
Score requis pour la majorité absolue des sièges, en %
Moins il y a de partis au Landtag, plus la barre s’abaisse, car les voix des partis sous 5 % sont écartées du calcul.
Score de l’AfD au niveau national, en %
Les sondages de début juillet 2026 placent l’AfD devant ou à égalité avec l’union CDU/CSU, créditée de 22 % chez Infratest dimap et Forsa.
La menace AfD qui monte
L’Est comme point de départ. Trente-cinq ans après la réunification, l’Allemagne de l’Est vote AfD. Trois facteurs l’expliquent : une marginalisation économique héritée du communisme mais jamais résorbée, un effondrement démographique et une défiance institutionnelle deux fois supérieure à celle de l’Ouest.
Le PIB par habitant des Länder est-allemands atteignait à peine 33 % du niveau ouest-allemand au début des années 1990 et approche aujourd’hui 80 %. Mais les Allemands de l’Est ne représentent que 12,1 % des postes de direction du pays, pour une population qui en pèse près d’un cinquième. Entre 1991 et 2024, environ 1,2 million de personnes de plus ont quitté l’Est pour l’Ouest que l’inverse, surtout les plus jeunes, les mieux formés et davantage de femmes que d’hommes ; plus de 2 000 écoles ont fermé. À la différence de régions d’Europe qui ont choisi l’extrême droite en réponse à l’immigration, l’Allemagne de l’Est s’est perdue à cause d’une émigration massive.
En septembre 2025, l’Université de Hohenheim mesure un écart de 16 points entre l’Ouest et l’Est sur la satisfaction à l’égard du fonctionnement de la démocratie fédérale (47 % contre 31 %). 24 % des Est-Allemands jugent que le pays ressemble davantage à une dictature qu’à une démocratie, contre 14 % au niveau national ; 76 % se disent insatisfaits de l’action du gouvernement fédéral, contre 64 % au niveau national.
Une dynamique désormais nationale. Aux législatives de février 2025, le gros des gains de l’AfD, passée de 10,4 % à 20,8 % en quatre ans, est venu de l’Ouest : dans chaque Land de l’Ouest sans exception, elle a plus que doublé son score de 2021. Selon Infratest dimap, environ un tiers de ses nouveaux électeurs de 2025 venait de l’abstention et un autre tiers de la droite CDU/CSU et FDP. Au printemps 2026, le Bade-Wurtemberg (18,8 %) et la Rhénanie-Palatinat (19,5 %) ont livré ses meilleurs scores dans toute l’Allemagne de l’Ouest.
L’Est, en somme, n’a pas cessé d’être le laboratoire de l’AfD. Il a simplement cessé d’en être le seul débouché.
Une montée qu’on a essayé de freiner. Le 2 mai 2025, l’Office fédéral de protection de la Constitution fait passer l’AfD de « cas suspect » à mouvance d’extrême droite avérée ; la classification est suspendue une semaine plus tard. Le 26 février 2026, le tribunal administratif de Cologne interdit de la qualifier ainsi tant que la procédure au fond n’est pas close. La note y voit un coup de projecteur inespéré : seize mois de bataille judiciaire pour revenir au point de départ, sans que l’AfD cesse de progresser. Selon le Deutschlandtrend de mai 2025, 91 % des électeurs du parti disent ne pas se soucier de l’étiquette extrémiste.
Le bilan Merz : une chancellerie qui n’a pas convaincu
Les promesses rompues. Le 9 février 2025, Friedrich Merz défend le frein à l’endettement (Schuldenbremse) comme une question de principe ; le 25 février, il exclut tout assouplissement. Trois semaines plus tard, il annonce un assouplissement pour la défense et un fonds spécial de 500 milliards d’euros pour les infrastructures, voté par l’ancien Bundestag (512 députés le 18 mars) puis par le Bundesrat (53 voix sur 69, alors que 46 auraient suffi). Les dépenses de défense, de protection civile et de renseignement échappent à la règle dès qu’elles dépassent 1 % du PIB nominal ; le fonds court sur douze ans ; les Länder obtiennent une marge de 0,35 % du PIB.
Un an plus tard, les conditions juridiques permettant de mobiliser les fonds n’ont été réunies qu’en octobre 2025, et seuls 24 milliards d’euros ont été effectivement investis en 2025. Fin avril 2026, 11,2 des 39,7 milliards prévus pour l’année étaient décaissés, soit 28 %. Le 19 mars 2026, l’ifo publie une analyse titrée « Promesse brisée » : 24,3 milliards ont été décaissés, mais le gouvernement a réduit d’un montant comparable les investissements du budget ordinaire, si bien que l’investissement public total n’a pas véritablement augmenté.
L’économie n’a pas décollé : moins 0,3 % en 2023, moins 0,2 % en 2024, puis 0,2 à 0,3 % en 2025. La prévision de croissance pour 2026 de l’ifo est passée de 1,5 % à l’été 2025 à 1,3 % à l’automne, puis 0,8 % en décembre, chiffre confirmé en juin 2026. Le chômage a augmenté de 161 000 personnes en 2025, à 6,3 %.
Une coalition en pièces détachées. Sur les retraites, la Junge Gruppe juge le texte non approuvable, pour un coût différé estimé à 120 milliards d’euros ; la ministre du Travail Bärbel Bas avertit d’un risque de rupture de la coalition noire-rouge. Le 18 juillet 2026, Jens Spahn, chef du groupe parlementaire CDU/CSU, annonce sa démission ; Thorsten Frei quitte la Chancellerie pour le remplacer, ce qui ouvre une seconde vacance. Merz laisse entendre qu’« il pourrait être temps de repenser la composition du gouvernement fédéral ».
Un avenir déjà écrit ? Au Bade-Wurtemberg (8 mars 2026), les Verts conservent de justesse la première place (30,2 %, contre 29,7 % pour la CDU) ; l’AfD obtient 18,8 %, en hausse de 9,1 points, et le SPD tombe à 5,5 %. En Rhénanie-Palatinat (22 mars), la CDU redevient première force pour la première fois depuis 1987 (31,0 %), le SPD chute à 25,9 % et l’AfD obtient 19,5 % (plus 11,2 points) ; il faut la toute première grande coalition CDU-SPD de l’histoire du Land pour gouverner sans elle. Dans un sondage YouGov de juin 2026, la CDU/CSU est à 20 %, soit 8,5 points de moins que le score de février 2025 et le plancher le plus bas jamais enregistré par l’Union depuis sa fondation.
Une fuite de l’électorat de la droite. Parmi les électeurs qui quittent la CDU, 22 % penchent pour l’AfD, 25 % pour la gauche et 40 % ne veulent plus voter du tout. 45 % des Allemands jugent que le cordon sanitaire ne protège plus personne, sinon l’AfD elle-même. Pour la note, le problème de Merz n’est plus que l’AfD lui vole ses électeurs : c’est qu’il n’a plus d’électorat cohérent à perdre.
Quelles conséquences pour l’Allemagne et l’Europe ?
La fin annoncée du cordon sanitaire allemand ? Le cordon sanitaire (Brandmauer) ne repose sur aucune loi, seulement sur la conviction, partagée au centre, qu’il vaut la peine d’être tenu. Le premier accroc date de janvier 2025 : un projet de loi de l’Union sur la limitation de l’immigration adopté avec les voix de l’AfD. Dix-huit mois plus tard, la fissure vient d’un chef de gouvernement CDU en exercice : Michael Kretschmer, ministre-président de Saxe, déclare que celui qui parle encore de cordon sanitaire n’a pas compris les signes du temps. En Saxe-Anhalt, un maire CDU a donné 10 000 euros à l’AfD. Markus Söder se dit fondamentalement opposé à tout rapprochement, mais la note doute que ce soit par attachement moral. Merz, lui, n’a jamais dévié en public.
L’AfD, parti de contestation ou futur parti de gouvernement ? Pour le modèle du Millénaire, l’AfD sera la première force en Saxe-Anhalt dans 97,7 % des simulations. Une partie de son électorat s’est fidélisée durablement : la Saxe-Anhalt serait la première conversion réussie, à l’échelle d’un Land entier, d’une rente de protestation en implantation durable. Mais gouverner et s’indigner ne sont pas comparables, et la majorité des points clivants du programme (remigration, fiscalité, relations internationales, retraites) sont des compétences fédérales. Au congrès d’Erfurt, début juillet, Alice Weidel et Tino Chrupalla ont été reconduits à la coprésidence (81,3 % et 70 %), devant un parti passé de 50 000 à 75 000 adhérents en deux ans.
Le parti de contestation n’aura peut-être pas eu besoin de prouver qu’il sait gouverner. Il lui aura suffi que personne d’autre n’en soit capable.
Une Allemagne moins fiable pour ses partenaires
Merz promettait que « l’on peut de nouveau compter sur l’Allemagne ». Le jour de son investiture, le DAX recule de 1,5 % ; la règle budgétaire a plié en trois semaines ; le fonds de 500 milliards ne finance pas l’investissement supplémentaire annoncé. Le 8 juin 2026, Merz et Emmanuel Macron annoncent l’arrêt du volet avion habité du programme SCAF, au budget de l’ordre de 100 milliards d’euros, sur fond de brouille industrielle entre Dassault et Airbus Defence & Space. Seize mois de mandat, conclut la note, n’ont pas vraiment permis de répondre oui à la question de la parole tenue.
L’AfD et l’Europe. Le 7 juillet, le Parlement européen vote par 414 voix contre 224 et 18 abstentions l’ouverture d’une procédure de vérification visant l’Europe des Nations souveraines (ESN), la famille politique européenne de l’AfD, sur la base d’un dossier de 294 pages ; un financement estimé à environ 2 millions d’euros pour 2026 est en jeu. L’AfD est l’une des forces les plus marginales de l’hémicycle (4 % via ESN). Sa ligne extérieure n’est pas unifiée : Alice Weidel incline vers une sensibilité transatlantique, Tino Chrupalla assume une ligne eurasienne.
Ce que cela dit pour la France. La note rappelle que c’est le RN qui a rompu avec l’AfD, en mai 2024, après des propos de Maximilian Krah sur l’uniforme SS, et que le groupe Identité et Démocratie a exclu la délégation AfD. Le 12 mai 2026, Jordan Bardella a pris ses distances avec l’AfD dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung en citant trois lignes de rupture : le traitement des courants néonazis, la rhétorique de certains cadres sur l’histoire et l’existence d’une aile europhobe. Sur l’Ukraine, l’Allemagne a engagé 79 milliards d’euros d’aide bilatérale depuis février 2022, deuxième contributeur mondial derrière les États-Unis : une AfD au pouvoir ou en position d’arbitre budgétaire couperait ce robinet précis, ce qui isolerait la France en tête d’un soutien que Berlin aurait cessé de porter à ses côtés.
Conclusion
Le cordon sanitaire va-t-il tenir ? La réponse honnête n’est ni oui ni non. La question n’est pas de savoir si le mur va tomber sous les coups d’un assaut électoral extérieur, mais si ceux qui ont juré de le faire tenir tiendront promesse encore longtemps, alors qu’un maire y renonce, qu’un ministre-président le juge dépassé et qu’un chancelier, seul ou presque, continue de jurer qu’il tiendra.
Les 6 et 20 septembre ne changeront rien à ce diagnostic, quel qu’en soit le résultat. Le cordon sanitaire n’est « jamais qu’une convention » : il ne repose sur aucune loi, seulement sur la conviction qu’il vaut la peine d’être tenu, et cette conviction s’use. L’histoire ne retiendra peut-être pas septembre 2026 comme le mois où l’AfD a pris le pouvoir, mais comme le moment où plus personne, y compris parmi ceux censés la combattre, n’a su dire pourquoi il fallait encore le lui refuser.
Élections régionales allemandes : l’AFD aux portes du pouvoir, le cordon sanitaire va t-il tenir ?
85 pages.
Clairé P., Thay W., « Élections régionales allemandes : l’AFD aux portes du pouvoir, le cordon sanitaire va t-il tenir ? », Note du Millénaire, 4 septembre 2026, lemillenaire.org.
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Pierre Clairé et William Thay
Directeur adjoint des études du Millénaire ; Président du Millénaire.
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