Élections régionales allemandes : l’AFD aux portes du pouvoir, le cordon sanitaire va t-il tenir ?

Cet été 2026, Bernd Prange, maire d’Altmärkische Höhe et encarté à la CDU depuis toujours, a admis avoir versé 10 000 euros à l’AfD et appelle publiquement à voter pour elle. Il ne s’en cache pas car il espère que son propre parti perd, se réveille, et rompe enfin avec ce qu’il juge être des années d’atermoiements et à la gouvernance molle de Merz. Un édile CDU qui finance l’extrême droite pour sauver la CDU d’elle-même qui a besoin de perdre et du départ de Friedrich Merz pour enfin se recentrer et se renouveler. Même dans une fiction, il serait difficile d’inventer un tel paradoxe et de le rendre crédible auprès des lecteurs. C’est pourtant la réalité en Allemagne, alors que le mois de septembre, avec 3 élections régionales sous tension, s’annonce critique pour le Chancelier actuel.

Le geste et les déclarations de Prange ne constituent pas un accident isolé, une anecdote banale impliquant un membre décalé de la CDU, qu’on regarderait avec un sourire condescendant outre-Rhin. C’est le symptôme du chancèlement du cordon sanitaire allemand, ce mur érigé après 1945 pour tenir l’extrême droite à distance du pouvoir, qui frémit, et ne s’effondre pas sous les coups d’un assaut extérieur. Il se dissout de l’intérieur, rongé par ses propres gardiens, entre SPD et CDU. Malgré les assauts de certains membres de la CDU, Friedrich Merz, lui, jure qu’il tiendra le cap, et se pose en rempart face à l’AfD. Mais ces déclarations, qui s’ajoutent à celles de Makus Söder en Bavière, semblent plus s’apparenter à des déclarations stratégiques qu’à des certitudes. Au sein de l’Union elle-même, censée être le dernier vestige d’un centrisme politique qui a bâti l’Allemagne que nous connaissons (le SPD ayant perdu du terrain depuis quelques temps), ces contradictions internes sur le cordon sanitaire interrogent et montrent qu’un cap pourrait être franchi rapidement alors qu’on ne sait pas si ses membres font bloc pour défendre la digue ou s’ils l’ont déjà plus ou moins abandonné. C’est peut-être la meilleure définition qu’on puisse donner d’un parti au bord de la rupture, et ce n’est pas pour déplaire à l’AfD, qui n’en demandait pas tant.

Plus de 80 ans après la fin de la guerre et quasiment 80 ans après la fin du procès de Nuremberg, on peut se demander légitimement si le Cordon Sanitaire, que les citoyens eux-mêmes commencent à renier, et que les partis centristes historiques, CDU en tête, ne défendent plus avec conviction, a encore un sens ?

Les 3 scrutins de septembre ne sont pas le vrai sujet (même si une arrivée de l’AfD au pouvoir ferait énormément parler) ce sont des thermomètres, pas des verdicts, et il faut résister à la tentation de les surinterpréter. Le vrai sujet est ailleurs, alors que l’AfD a cessé d’être un épiphénomène est-allemand pour devenir un phénomène national, et que le Chancelier a connu quinze mois de mandat complexes, qui n’ont pas suffi à convaincre, et alors que la digue que ses propres bâtisseurs ne défendent plus avec la même conviction qu’hier semble craquer. Les conséquences, pour l’Allemagne, pour l’Europe et pour la France en particulier, ne se limitent pas à un scrutin régional, mais elles engagent la fiabilité d’un partenaire dont dépend, largement, l’équilibre du continent. Il est difficile de se montrer catégorique sur la question posée par le titre. Mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas, car même dans les rangs de la CDU, il est difficile de trouver un front uni pour défendre ce cordon, que les Allemands eux-mêmes ont cessé de voir comme une valeur ultime.

Alors, le début de la fin du cordon sanitaire ? La question est plus de savoir si les mêmes qui ont juré de faire tenir le cordon tiendront promesse encore longtemps, alors qu’un maire y renonce sans remord, qu’un ministre-président le juge dépassé, et qu’un chancelier, seul ou presque, continue de jurer qu’il tiendra.

L’AfD n’est plus un problème est-allemand que l’Ouest pouvait regarder de loin (cette réalité a cessé d’exister avec les élections fédérales de 2025), en pensant que son essor n’était qu’une poussée de fièvre qui allait passer lorsque les Allemands se laisseraient. La vérité est que les Allemands ne se sont pas lassés, et que c’est la CDU elle-même qui a contribué à faire grandir l’AfD. Ainsi, après Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat, ce sera en septembre la Saxe-Anhalt ou le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale qui vont voir une progression du parti, avec à la clé une possible accession au pouvoir en Saxe. La réalité est que l’AfD progresse partout, à l’Est comme à l’Ouest, au même rythme sinon plus vite que la CDU elle-même. Et le chancelier censé l’endiguer aura passé quinze mois à briser ses propres promesses, du frein à la dette au partenariat avec la France, sans limiter la progression du parti d’extrême-droite, qui était certes engagée depuis longtemps, mais qui s’est dangereusement accélérée depuis 2025.

Les 6 et 20 septembre ne changeront rien à ce diagnostic, quel qu’en soit le résultat. Certes l’AfD peut rêver accéder au pouvoir en Saxe-Anhalt, mais cela ne sera pas une mince affaire. Une AfD au pouvoir, ouvrirait un test grandeur nature dont personne, pas même le parti lui-même, ne connaît l’issue. Si cela ne se réalisait pas, pour cause de plusieurs partis d’appoint passant la barre des 5 %, ou d’une entente contre nature pour lui faire barrage, elle ne serait pas perdante pour autant, et pourrait se victimiser de plus belle, alors que c’est un pacte chimérique qui l’aurait éloignée du pouvoir, contre un grand nombre de citoyens. En d’autres termes, ce serait un sursis, rien de plus. Dans les deux cas, la dynamique de fond (défiance généralisée, surtout à l’Est, une classe politique fatiguée à l’Ouest, une droite de gouvernement qui n’a plus de boussole claire, un cordon sanitaire mal en point) survivra à la soirée électorale.

Le Cordon Sanitaire, si important soit-il au vu de l’histoire, n’est jamais qu’une convention. Il ne repose sur aucune loi, aucune contrainte matérielle, et seulement sur la conviction, partagée par assez de monde au centre de l’échiquier, qu’il vaut la peine d’être tenu. Cette conviction s’use. Elle s’use par lassitude, par calcul électoral, par l’impression, jamais tout à fait fausse, que l’exclusion nourrit autant qu’elle contient. Et rien ne dit qu’elle s’use plus vite en Allemagne qu’ailleurs sur le continent, y compris chez nous, où le débat sur qui mérite d’être tenu à distance et qui en est dispensé n’a jamais paru aussi vif.

L’histoire ne retiendra peut-être pas septembre 2026 comme le mois où l’AfD a pris le pouvoir. Elle pourrait retenir, en revanche, le moment où plus personne, y compris parmi ceux censés la combattre, n’a su dire pourquoi il fallait encore le lui refuser.

Par Pierre Clairé, Directeur adjoint des Études du Millénaire
William Thay, Président du Millénaire

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Crédit photo : Rassemblement de l’AFD, via Wikimedia Commons sous licence CC BY-SA 3.0

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