Dix ans après les attentats du 13 novembre 2015, la menace terroriste a changé de nature : elle est moins organisée, plus diffuse et plus difficile à anticiper. La note analyse cette mutation et propose une doctrine associant endiguement international et confinement sur le territoire national.
Le constat
Le terrorisme en réseau de 2015 a laissé place à un terrorisme d’atmosphère, porté par des individus isolés radicalisés en ligne.
La cause
L’affaiblissement de Daech, la pression sécuritaire, les réseaux sociaux et un entrisme culturel plus diffus.
La conséquence
La note propose une coalition internationale, un contrôle des financements et une prévention renforcée sur le territoire national.
Du terrorisme en réseau au terrorisme d’atmosphère
2015 : un terrorisme organisé et venu de l’extérieur. Autour de 2010 à 2015, le modèle d’Al-Qaïda repose sur une hiérarchie identifiable, des cellules interconnectées en Europe, en particulier via la Belgique, et une idéologie centralisée autour du califat et du djihad. Le renseignement peut alors suivre les départs, les retours et les communications, et neutraliser certains projets avant l’acte.
2016 à 2020 : l’épuisement de ce modèle. Quatre facteurs l’expliquent : le recul territorial de l’État islamique en Syrie et en Irak, le renforcement de la coopération antiterroriste européenne, la surveillance accrue des flux migratoires et la pression judiciaire et sécuritaire, qui a fragmenté les organisations et poussé leurs têtes pensantes à promouvoir l’initiative individuelle.
Une menace diffuse et endogène. Le terrorisme d’atmosphère, selon l’expression de Gilles Kepel, repose sur un climat de récits de haine et de victimisation. Les auteurs agissent seuls, se radicalisent en ligne, utilisent un couteau ou un véhicule et choisissent leur cible pour ce qu’elle représente. Les notes citent l’assassinat de Samuel Paty le 16 octobre 2020, l’attaque de la basilique de Nice le 29 octobre 2020 et celle du lycée Gambetta-Carnot d’Arras le 13 octobre 2023.
C’est le nombre d’individus suivis pour radicalisation violente sur le territoire français en 2023, selon la note.
Un phénomène individuel, social et émotionnel
Des chiffres qui confirment la mutation. Selon Europol (TE-SAT 2024), 208 personnes ont été condamnées pour des infractions terroristes djihadistes dans l’Union européenne en 2023, 334 individus ont été arrêtés dans 19 pays et 14 attentats djihadistes ont été recensés. La France est le pays le plus touché : le nombre d’attaques y est passé de 5 en 2021 à 8 en 2023, contre 2 puis 3 en Allemagne. Une majorité a été perpétrée par des acteurs isolés ou de très petits groupes.
Une menace permanente et aléatoire. Aucune zone du territoire n’est exempte de risque. Le modèle du renseignement, conçu pour infiltrer des cellules, se révèle moins efficace face à des acteurs solitaires, dont certains sont des primo-délinquants non surveillés. On ne peut donc plus parler d’éradication, seulement de contenir la menace, en surveillant les signaux faibles, en agissant sur les processus de radicalisation et en gérant la diffusion des contenus à risque.
Des jeunes de plus en plus concernés. Près de 24 000 personnes étaient fichées S en 2018, dont près de la moitié avaient moins de 25 ans, et une part croissante des projets d’attentats déjoués implique des mineurs de 14 à 17 ans.
Le terrorisme djihadiste en chiffres
Attaques djihadistes en France et en Allemagne (en nombre)
La France passe de 5 attaques djihadistes en 2021 à 8 en 2023.
Terrorisme djihadiste dans l’UE en 2023 (en nombre)
334 personnes ont été arrêtées dans 19 pays de l’UE en 2023, pour 14 attentats djihadistes.
De l’entrisme militant à l’entrisme culturel
Une notion à préciser. Selon le CNRTL, l’entrisme est une stratégie qui consiste à intégrer une organisation existante pour en orienter la ligne de l’intérieur. Après l’affaiblissement de Daech et d’Al-Qaïda, la logique ne serait plus de conquérir des institutions mais d’infiltrer le débat public et les imaginaires. Selon la note, les mouvances extrémistes cherchent moins à prendre le pouvoir frontalement qu’à façonner un climat idéologique.
Un entrisme communautaire. Il vise la conquête d’espaces symboliques ou normatifs, comme les lieux de culte, l’encadrement des jeunes ou la médiation sociale, selon trois logiques coordonnées : une légitimité sociale, religieuse et politique.
Des stratégies d’influence variées. La note passe en revue plusieurs canaux : l’action politique légaliste, l’exploitation des conflits locaux, les services sociaux et la charité, le contrôle de l’éducation, les alliances avec d’autres groupes et la propagande en ligne. Selon des études citées, près de 80 % des recrutements de l’État islamique auraient transité par des plateformes en ligne.
le terrorisme d’atmosphère ne disparaîtra pas. Il se nourrit des divisions sociales, de l’endoctrinement et de la vulnérabilité
Endiguer la menace à l’international
Une coalition multilatérale. La note propose de reconstituer une coalition dédiée à la lutte contre les menaces islamistes transnationales, avec un budget pluriannuel estimé à 2 milliards d’euros par an. Quatre garde-fous sont posés : un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU ou un accord avec l’État concerné, le principe de subsidiarité, la transparence démocratique et financière devant les assemblées et l’évaluation périodique des résultats.
Assécher le financement. Création d’une unité internationale de contrôle financier placée sous l’égide de l’OCDE ou de l’UE, qui pourrait recourir à l’intelligence artificielle, et d’un cadre juridique européen commun imposant la déclaration de tout financement étranger supérieur à un seuil, avec audit régulier, dans le respect du secret bancaire et de la proportionnalité des sanctions.
Prévenir dans les États fragiles. Des programmes de développement cofinancés par la coalition, la Banque mondiale ou la BEI, en soutenant l’éducation, la formation de cadres locaux et les opportunités économiques pour les jeunes, dans une perspective de long terme.
Adapter la réponse sur le territoire national
Détecter les mineurs. Création de centres de réhabilitation spécialisés associant psychologues, magistrats et agents du renseignement, et formation des enseignants et du personnel de l’aide sociale à l’enfance pour signaler précocement les comportements à risque.
Encadrer les lieux de culte et les associations. Un programme national de contrôle des financements, des prêches et des activités d’environ 2 500 structures, avec un corps d’inspecteurs spécialisés financé à hauteur de 50 millions d’euros par an. La note rappelle que la foi est une affaire privée, tandis que l’islamisme est un projet politique.
Densifier les surveillances individuelles. Augmenter les MICAS et doubler les effectifs des cellules de suivi, avec des outils prédictifs d’intelligence artificielle, dans les limites de l’État de droit.
Mener la bataille numérique. Réinvestir le champ numérique, neutraliser les influenceurs radicaux et proposer un contre-discours positif porté par des figures musulmanes républicaines et des intellectuels laïques issus des quartiers populaires.
Combattre l’entrisme. Un fichier unique des financements religieux et associatifs, une cellule de transparence rattachée au ministère de l’Intérieur, des contrôles de neutralité dans les établissements avec un engagement républicain renforcé, une cellule d’observation académique et une doctrine européenne commune. Pour les auteurs, le remède n’est pas la seule répression mais la reconquête du sens commun.
Conclusion
Depuis 2015, le terrorisme d’atmosphère s’est imposé comme une réalité nouvelle, moins visible, plus fragmentée et enracinée dans des dynamiques sociales, culturelles et numériques. Les auteurs plaident pour une doctrine articulant le containment international et le confinement intérieur, fondée sur la prévention, la cohésion et une vigilance collective durable.
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Marine Hannouna et Brice André
Analyste au Millénaire ; Analyste au Millénaire.
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