Comment éradiquer une menace qui a évolué
Vingt-cinq ans après le 11 septembre 2001, le terrorisme islamiste est un enjeu transnational, civilisationnel et international, et l’Europe peine à définir une doctrine pour y faire face. Cette note analyse l’évolution de la menace, l’adaptation des grandes puissances non européennes, puis esquisse les contours d’une doctrine européenne renouvelée.
Le constat
Depuis le 11 septembre 2001, la menace islamiste est passée d’un commandement centralisé à un proto-État (Daech) puis à une atomisation en individus isolés.
La cause
Les États-Unis, la Russie et la Chine ont fait évoluer leur doctrine. L’Europe peine à en définir une, alors qu’elle cumule leurs faiblesses.
La conséquence
La note propose une doctrine française fondée sur le containment de l’islamisme à l’international et son confinement sur le territoire national.
Avant-propos
Il y a 25 ans, soit un quart de siècle, le monde occidental découvrir l’horreur du terrorisme islamiste avec les attentats du 11 septembre 2001.
Actes de guerre sans précédent sur le territoire américain qui était l’hyperpuissance victorieuse de la Guerre froide, ils ont représenté un basculement pour le monde occidental. Au point que certains spécialistes font commencer le XXIème siècle à cette date. En effet, le terrorisme islamiste dans sa composante djihadiste incarne un enjeu typique du XXIème siècle, à savoir transnational (l’international djihadiste est organisée en immense mafia opérant sur plusieurs continents), civilisationnel (la volonté d’annihiler une civilisation et une identité pour ce qu’elle représente) et international (elle nécessite pour être combattue d’une coopération internationale).
Au début des années 2000, le terroriste Abou Moussab al-Souri formule une « prophétie » : l’Europe sera devenue le ventre mou où peut prospérer le terrorisme islamiste. 20 ans plus tard, cette prophétie semble s’être matérialisée. En effet, si les grandes puissances confrontées au terrorisme islamiste que sont les Etats-Unis, la Chine et la Russie ont fait évoluer leur doctrine face aux évolutions des menaces, nous remarquons que l’Europe peine à définir une doctrine. Or, elle cumule les faiblesses américaines (être une cible extérieure par le caractère occidental et chrétien de ses sociétés) et russes et chinoises (disposer de fortes communautés musulmanes intégrées aux nations, a fortiori en France et au Royaume-Uni).
Ici, réside l’enjeu de cette note : comprendre comment la menace terroriste a évolué depuis le 11 septembre 2001 (I), comment les grandes puissances non européennes se sont adaptées (II) et enfin esquisser les grands contours d’une doctrine renouvelée contre le terrorisme islamiste des pays européens (III).
Thibault Arondel, Analyste au Millénaire
2001-2026 : le terrorisme, une menace globale
Première phase, 2001-2013 : une menace centralisée et projetée. Le 11 septembre 2001, 19 pirates d’Al-Qaïda détournent 4 avions et font 2 977 victimes de 90 nationalités. Le Patriot Act du 26 octobre 2001 refond le cadre de la sécurité intérieure américaine. La menace se diversifie ensuite : à Madrid, le 11 mars 2004, 10 charges explosent dans 4 trains de banlieue et tuent 193 personnes, l’attentat djihadiste le plus meurtrier de l’histoire de l’Union européenne. À Londres, le 7 juillet 2005, 4 kamikazes britanniques tuent 52 personnes et révèlent l’émergence de cellules « homegrown ».
Deuxième phase, 2013-2019 : le proto-État Daech. L’invasion de l’Irak en 2003 et la dissolution de l’armée irakienne privent plus de 400 000 hommes d’emploi et nourrissent l’insurrection sunnite. Le 29 juin 2014, Abou Bakr al-Baghdadi proclame le « Califat » après la prise de Mossoul. La France est frappée en 2015 : 17 morts en janvier, puis 130 morts et plus de 400 blessés le 13 novembre. La note souligne aussi que la société française n’est pas tout à fait unie : environ 200 incidents lors des minutes de silence dans les établissements scolaires.
Troisième phase, 2019-2026 : l’atomisation des menaces. L’État islamique a perdu l’essentiel de son territoire dès 2017 et ses effectifs sont passés de 40 000 combattants à moins de 10 000 en 2021. La menace n’a pas disparu : elle est devenue diffuse, portée par des individus isolés et des attaques « low cost » (couteaux, véhicules). Gilles Kepel parle de « djihadisme d’atmosphère ». En 2026, la note recense une attaque au couteau à Malmö en mars, un projet d’attentat déjoué à Londres à la mi-mai et une attaque à la voiture-bélier à Berlin.
le 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis, plus de 400 blessés : une attaque contre le mode de vie français.
Comment les grandes puissances ont mené la guerre contre le terrorisme
Les États-Unis : une double logique, intérieure et extérieure. La création du Département de la Sécurité intérieure en 2002 regroupe 22 agences fédérales, et le Patriot Act élargit les prérogatives des services. À l’extérieur, les États-Unis interviennent en Afghanistan dès octobre 2001, puis en Irak en 2003. Le bilan est mitigé : en 20 ans, près de 143 milliards de dollars ont été consacrés à la reconstruction de l’Afghanistan, sans État capable de survivre au retrait de 2021. Selon le CSIS, les États-Unis ont connu 18 incidents djihadistes entre 2020 et le 1er janvier 2025, contre 73 entre 2013 et 2019, et seuls 18 % des incidents des 20 dernières années impliquent un contact direct avec une organisation étrangère.
La Russie : une lutte militaire couplée à la lutte contre l’extrémisme. Après les deux guerres de Tchétchénie (1994-1996 puis 1999-2009), Moscou privilégie la force et la « tchétchénisation » du conflit, confiée au clan Kadyrov. La note y voit un succès tactique mais un risque stratégique : stabilité fondée sur la coercition, dépendance à un homme et au FSB, et radicalisation déplacée, comme l’atteste l’attentat du Crocus City Hall en mars 2024.
La Chine : un contrôle maximal du Parti pour prévenir la radicalisation. Pékin s’appuie sur le concept des « trois forces » (terrorisme, séparatisme, extrémisme religieux), sur la sinisation des religions promue depuis 2015 et sur un programme de « déradicalisation » à partir de 2017. En 2022, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a conclu à de « graves violations des droits humains » contre les Ouïghours. La note en tire l’enseignement que lutter contre la radicalisation par ce moyen suppose d’abandonner des principes élémentaires des droits de l’homme, inadmissible dans nos pays.
Les chiffres de la menace
Nombre de victimes de quatre attentats
Le 11 septembre 2001 reste l’attentat le plus meurtrier. Madrid est le plus meurtrier de l’histoire de l’Union européenne.
Incidents djihadistes aux États-Unis
Selon le CSIS, les incidents récents relèvent moins d’une direction par Al-Qaïda ou Daech que d’acteurs isolés radicalisés localement.
Menace terroriste en France (Elabe, octobre 2023)
Les plus jeunes sont les plus susceptibles de changer leurs habitudes de vie : 52 % contre 43 % en moyenne.
L’Europe est devenue le ventre mou où peut prospérer le terrorisme islamiste.
Redéfinir une nouvelle doctrine pour la décennie
La note propose de dessiner la doctrine française autour d’une vision : le containment de l’islamisme à l’international et son confinement sur le territoire national.
Un containment de l’islamisme à l’international.
1. Renforcer les coalitions internationales contre les groupes terroristes, avec une coalition renforcée financée à hauteur de 2 milliards d’euros par an, une extension de la Task Force Takuba et une contribution au Fonds mondial contre le terrorisme des Nations unies (environ 150 millions d’euros par an actuellement).
2. Lutter contre le financement du terrorisme : assécher les réseaux de financement à horizon 2030, avec une unité internationale de traque financière sous l’égide de l’OCDE dotée de 1 milliard d’euros, et des sanctions financières au niveau européen.
3. Poursuivre la politique d’assassinats ciblés, menée par les forces spéciales, notamment le Commandement des Opérations Spéciales.
4. Favoriser la reconstruction des États faillis, notamment par l’investissement dans l’éducation.
Un confinement de l’islamisme sur le territoire national.
1. En finir avec l’angélisme autour des mineurs radicalisés : tous les projets d’attentats déjoués en France en 2023 ont été le fait de mineurs.
2. En finir avec la tolérance sur les lieux de culte et les associations problématiques : inspections annuelles pour les structures sensibles (environ 2 500 lieux recensés), avec 50 millions d’euros par an pour un corps d’inspecteurs spécialisés, et dissolution des associations qui encouragent la haine, comme le prévoit la loi contre les séparatismes de 2021.
3. Augmenter le recours à la surveillance individualisée : doubler les effectifs dédiés au suivi des radicalisés (MICAS), faire du suivi en prison la norme, créer des centres spécialisés de réhabilitation de 500 places pour 100 millions d’euros par an.
Conclusion
Tous les pays se sont adaptés à l’évolution de la menace, mais les ajustements les plus notables viennent des États-Unis, de la Russie et de la Chine. L’Europe peine à définir une doctrine, alors qu’elle cumule les faiblesses américaines (être une cible extérieure) et russes et chinoises (de fortes communautés musulmanes intégrées aux nations, en France et au Royaume-Uni).
La note conclut que, sans renier nos fondamentaux, il faut ouvrir une nouvelle page de la lutte contre le terrorisme, adaptée à des menaces singulières.
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Matthieu Hocque et Thibault Arondel
Directeur Général du Millénaire ; Analyste au Millénaire.
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