Les Français épargnent beaucoup, mais surtout sur des produits sûrs et peu rémunérés qui financent mal l’économie réelle, et la crise sanitaire a encore gonflé cette épargne. Clément Perrin propose de réorienter une partie de ces montants vers les entreprises, les start-up et l’industrie.
Le constat
Plus de 62 % des placements financiers des Français sont investis dans des produits à faible rendement.
La cause
Aversion au risque, avantages des livrets réglementés et règles prudentielles défavorables aux actions.
La conséquence
L’épargne finance insuffisamment les entreprises, alors que la relance en a besoin.
Avant-propos
L’épargne des ménages français est au cœur des convoitises pour améliorer le financement de l’économie réelle. Les sommes qui dorment sur les livrets réglementés et les comptes courants ont atteint des montants colossaux depuis le début de la crise sanitaire.
Pourtant, les livrets d’épargne ainsi que les assurances-vie ne bénéficient que faiblement à l’économie réelle, c’est-à-dire au financement et à l’attractivité économique des entreprises françaises.
Une épargne abondante mais peu productive
Un taux d’épargne élevé. En 2019, le taux d’épargne des ménages français atteignait 15,2 %, contre 14,8 % en 2018 et 10,2 % en moyenne dans l’Union européenne. Plus de 62 % des placements financiers des Français sont investis dans des produits à faible rendement, et les actions non cotées ne représentent que 19 % des placements en actions.
Les livrets réglementés. En 2018, les livrets A atteignaient 267 milliards d’euros d’encours et les LDDS 107,2 milliards, un record. Leur rendement moyen était de 0,79 % fin 2018. Les 20 % des livrets A les plus dotés concentrent 80 % des encours, pour un encours moyen de 4 500 à 4 800 euros.
L’assurance-vie, spécialité française. Avec plus de 1 900 milliards d’euros d’encours en 2018, elle reste le placement préféré des Français, mais ses sous-jacents sont à plus de 70 % des obligations, contre 15 % au Royaume-Uni et 30 % aux États-Unis. Les réglementations Solvency II et MIF II n’incitent pas les assureurs à investir en actions.
Un actionnariat individuel en recul. Les actionnaires individuels étaient 4 millions en 2019, contre plus de 6 millions en 2008. Le poids des ménages dans la détention d’actions cotées est passé d’environ 35 % dans les années 1980 à 12,5 %, tandis que les non-résidents détiennent plus de 40 % du capital des sociétés françaises.
La France face à ses voisins
Des structures différentes. Les dépôts à vue représentent 31 % des dépôts en France, contre plus de 80 % en Espagne, du fait du poids de l’épargne réglementée. Le taux d’épargne français oscille autour de 14 % depuis vingt ans, quand celui de l’Allemagne est passé de 16,9 % à 17,9 % depuis 2015.
Une avance sur l’épargne salariale. Avec 10,6 millions de plans d’épargne entreprise et de retraite collectifs, la France est le leader européen de l’épargne salariale et le pays où la part de salariés actionnaires est la plus élevée : 38 % en 2018, contre 25 % au Royaume-Uni et 13 % en Allemagne. Ces plans restent toutefois concentrés dans les entreprises de plus de 1 000 salariés.
d’euros épargnés par les Français sur les livrets réglementés et les comptes courants depuis le début du confinement.
L’effet de la Covid-19
Un climat de défiance. Le 12 mars 2020, le CAC 40 a perdu 12,28 %, une chute plus forte qu’en 1987, 2001 ou 2008. Selon un sondage Kantar-Sofres, 68 % des Français se disent inquiets pour leur situation financière et 39 % ne font confiance à personne pour gérer leur épargne.
Une épargne forcée devenue épargne de précaution. Selon la Banque de France, le taux d’épargne a atteint 15,7 % au premier trimestre 2020. Les dépôts augmentent de 6 milliards d’euros par mois, trois fois plus que d’habitude, et le rattrapage de consommation attendu après le déconfinement n’a pas eu lieu.
L’épargne des Français en chiffres
Taux d’épargne des ménages en 2019
Les Français épargnent davantage que la moyenne européenne.
Part des salariés actionnaires en 2018
La France, championne européenne de l’épargne salariale.
Encours des livrets réglementés fin 2018 (Md€)
Des encours record sur des produits peu rémunérés.
Plus fortes baisses du CAC 40 en une séance
Mars 2020, le mois le plus noir de l’histoire du CAC 40.
Les Français sont culturellement plus proches de la fourmi que de la cigale, mais les normes règlementaires actuelles instaurées par l’Etat ne les incitent pas à prendre de risque, ni à avoir une épargne plus proche de l’économie réelle.
Réorienter l’épargne vers un modèle productif
Aller plus loin que la loi Pacte, qui a déjà encouragé l’épargne salariale, créé un produit unique d’épargne retraite et ouvert l’assurance-vie et les PEA à davantage de titres d’entreprises.
Abaisser les plafonds du livret A et du LDDS aux niveaux de 2012 (15 300 et 6 000 euros), comme le préconise la Cour des comptes, pour réallouer environ 30 milliards d’euros, d’abord pour les nouveaux livrets, et faire converger les nombreux livrets réglementés.
Allonger la durée de détention du PEA de cinq à huit ans, taxer les gains de l’assurance-vie selon l’ancienneté réelle des versements et supprimer l’exonération de droits de succession pour les contrats au profit du conjoint, du partenaire de PACS, des frères et des sœurs.
Orienter la fiscalité vers les sous-jacents. Réduire et uniformiser les 54 niches fiscales et sociales (11,3 milliards d’euros en 2013), publier chaque année la composition des produits d’épargne et le nombre d’intermédiaires, et avantager les produits finançant les PME innovantes, les obligations vertes ou les cleantechs.
Financer les start-up. Relever les plafonds d’exonération des FIP et de l’IR-PME, fusionner les FCPI et les FIP et intégrer le financement participatif dans l’assurance-vie.
Créer un livret non réglementé à taux variable, dont les fonds abonderaient Bpifrance ou les fonds régionaux pour soutenir les entreprises stratégiques et les projets industriels innovants, les plus-values rémunérant les épargnants.
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