Vers un Nasdaq européen ?

Note du Millénaire Économie et Finances

Urgence, enjeux et perspectives pour l’écosystème tech européen

L’Europe dispose d’un vivier d’innovateurs et de chercheurs de premier plan mais peine à en faire des champions technologiques mondiaux. La note plaide pour la création d’un Nasdaq européen, place boursière dédiée à la tech, et propose une feuille de route pour y parvenir.

CP
Clément PerrinDirecteur des études
11 juin 2025
29 pages · lecture 8 min
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Couverture de la note : Vers un Nasdaq européen ?
En bref

Le constat

L’Europe ne pèse que 14 % de la capitalisation tech mondiale et lève 45 milliards de dollars par an contre 150 aux États-Unis.

La cause

Marchés fragmentés, régulations divergentes, faible culture du risque et faible liquidité des places existantes.

La conséquence

Des scale-ups qui se cotent au Nasdaq ou cherchent des capitaux hors d’Europe, au détriment de la souveraineté technologique.

Principaux constats
0114 %de la capitalisation tech mondiale pour l’Europe en 2023, contre 78 % pour les États-Unis.
0245 Md$levés par les startups européennes en 2024, contre 150 milliards aux États-Unis.
030,01 %du capital des fonds de pension européens alloué au capital-risque.
0412 %des licornes européennes cotées sur une place européenne, contre plus de 50 % aux États-Unis.

Avant-propos

L’Europe fait face à un défi stratégique pour son avenir technologique et économique. Si le continent dispose d’un vivier d’innovateurs et de chercheurs de premier plan, il peine à transformer ce potentiel en champions mondiaux technologiques. En 2023, l’Europe ne représentait que 14 % de la capitalisation boursière mondiale des entreprises technologiques, contre 78 % pour les États-Unis. Ce déséquilibre se retrouve dans le financement : les levées de fonds dans la tech européenne ont atteint 45 milliards de dollars en 2023, loin derrière les 150 milliards investis aux États-Unis.

Le déficit de financement pour les scale-ups européennes reste criant. La European Tech Champions Initiative (ETCI), lancée en 2023 par la banque européenne d’investissement (BEI) et plusieurs États membres, a mobilisé 10 milliards d’euros de ressources publiques et privées pour soutenir la croissance des entreprises technologiques européennes, mais ce montant reste modeste face aux besoins identifiés. À ce jour, l’ETCI a permis d’investir dans seulement 16 scale-ups européennes, alors que le Nasdaq américain accueille chaque année des dizaines d’introductions en bourse de sociétés technologiques à fort potentiel. Par ailleurs, entre 2018 et 2023, seules 6 % des IPOs technologiques mondiales ont eu lieu sur des places européennes, contre plus de 60 % sur le Nasdaq.

Ce contexte pousse de nombreuses scale-ups européennes à s’introduire au Nasdaq ou à se tourner vers des investisseurs étrangers, privant l’Europe d’une partie de la création de valeur et de souveraineté sur ses innovations. Les initiatives telles que la French Tech ou la création du Centre européen d’excellence en IA à Paris marquent des avancées notables, mais demeurent insuffisantes pour combler l’écart avec les marchés américains et asiatiques.

La création d’un Nasdaq européen apparaît ainsi comme une nécessité stratégique. Il s’agit de doter l’Europe d’une place boursière dédiée à la tech, offrant visibilité, liquidité et capacité de financement à la hauteur des ambitions de ses entrepreneurs. Ce projet est d’autant plus urgent que la compétition mondiale s’intensifie : selon la Commission européenne, la part de marché mondiale des entreprises européennes dans l’intelligence artificielle reste inférieure à 10 %, contre 40 % pour les États-Unis et 32 % pour la Chine en 2023.

La publication de ce rapport à l’occasion de VivaTech, rendez-vous incontournable de l’innovation, vise à nourrir le débat public et à mobiliser les décideurs autour de cette ambition. Sans réponse forte et coordonnée, l’Europe risque de rester spectatrice de la prochaine révolution industrielle, alors même qu’elle dispose de tous les atouts pour en être l’un des moteurs. Afin d’apporter des éléments de réflexion concrets, ce rapport s’articulera autour de trois axes : d’abord, un état des lieux du déficit technologique et financier de l’écosystème européen ; ensuite, l’exposé de la valeur ajoutée et de la spécificité d’un Nasdaq européen ; enfin, l’identification des freins, de l’urgence et des pistes d’action pour concrétiser cette ambition.

Un écosystème technologique européen en déficit

Un déficit de valeur. L’Europe abrite plus de 100 incubateurs et accélérateurs de rang international et près de 35 % des chercheurs mondiaux en IA, mais seulement 12 % des licornes mondiales sont européennes et la plupart réalisent l’essentiel de leur croissance hors d’Europe. En 2023, seulement 10 des 100 entreprises technologiques les plus valorisées étaient européennes.

Une dépendance coûteuse. Les géants américains détiennent près de 70 % du marché du cloud et des plateformes numériques, et la dépendance numérique aux États-Unis coûte chaque année 264 milliards d’euros à l’Europe. L’investissement en nouvelles technologies représentait 5 % du PIB américain en 2022, contre 2,8 % dans la zone euro.

Un déficit de financement. Les startups européennes devraient lever environ 45 milliards de dollars en 2024, contre 150 milliards aux États-Unis. Les fonds de pension européens n’allouent que 0,01 % de leur capital au capital-risque, et les tours de table supérieurs à 100 millions de dollars restent rares.

VivaTech, révélateur des limites. L’édition 2024 a réuni plus de 165 000 visiteurs et 13 500 startups, mais près de 60 % des investisseurs présents venaient de l’étranger. Le salon met aussi en lumière la fragmentation sectorielle et le manque de passerelles entre recherche, industrie et marché.

14 %

de la capitalisation boursière mondiale des entreprises technologiques pour l’Europe en 2023, contre 78 % pour les États-Unis.

Note, p. 2, d’après EIB, 2024
Explorer les données

L’écart entre l’Europe et les États-Unis en chiffres

Part de la capitalisation boursière mondiale des entreprises tech, 2023 (en %)

États-Unis78 %Europe14 %
Lecture

L’Europe pèse 14 % de la capitalisation boursière mondiale tech, les États-Unis 78 %.

Note, p. 2, 6, 7, 21 : EIB, Atomico, Observatoire de l’épargne européenne

Un Nasdaq européen : différences et valeur ajoutée

L’existant. Lancé en juin 2022, Euronext Tech Leaders a rassemblé en trois ans 110 entreprises, sélectionnées sur une capitalisation de plus de 300 millions d’euros et une croissance annuelle supérieure à 20 %. Il bénéficie de plus de 50 partenaires institutionnels et financiers.

Ses limites. Il reste un segment au sein d’un marché généraliste, avec des volumes d’échange modestes, une offre d’ETF limitée, un écosystème d’analystes moins dense et la diversité des régulations nationales, là où le Nasdaq est une place entièrement spécialisée.

La valeur ajoutée. Un Nasdaq européen offrirait une plateforme visible et liquide, retiendrait les talents grâce aux stock-options et aux IPO, favoriserait l’émergence de champions continentaux et contribuerait à la souveraineté technologique. Seulement 12 % des licornes européennes sont cotées en Europe, contre plus de 50 % des licornes américaines sur le Nasdaq ou le NYSE.

Des briques déjà posées. French Tech Next40/120 (120 entreprises, 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 42 000 emplois), Horizon Europe (93,5 milliards d’euros sur 2021-2027) et le plan AI Continent Action Plan, qui vise jusqu’à 200 milliards d’euros d’investissements dans l’IA.

Un Nasdaq européen n’est pas une utopie, mais une nécessité stratégique pour garantir la souveraineté, la compétitivité et la prospérité du continent à l’ère numérique.

Freins à lever et urgence

Des freins structurels. La zone euro compte près de 340 millions d’habitants mais son marché des capitaux est divisé en une mosaïque de places et de régimes réglementaires. Selon la note, la BCE estime que cette fragmentation coûte jusqu’à 0,5 % de croissance annuelle. Les entreprises tech européennes sont cotées en moyenne à 20 fois leurs bénéfices, contre 35 fois pour le Nasdaq.

Un risque de décrochage. En 2024, le Nasdaq concentrait 72 % des introductions en bourse mondiales dans la tech. Dans le quantique, les investissements européens atteignaient 800 millions d’euros, contre 8 milliards de dollars outre-Atlantique.

La guerre des talents. Les salaires des géants américains sont 40 à 60 % supérieurs à ceux des entreprises européennes, et une pénurie de 1,8 million de professionnels qualifiés est estimée en Europe d’ici 2030.

Un enjeu géopolitique. Un marché spécialisé faciliterait le financement des technologies duales, civiles et militaires, et réduirait la dépendance à des fournisseurs non européens pour les semi-conducteurs, les drones et les communications sécurisées.

Feuille de route et recommandations

Un cadre réglementaire unifié. Créer un cadre unique pour les introductions en bourse et la cotation, simplifier le reporting et aligner la fiscalité, notamment sur les stock-options, par un règlement unique de la Commission européenne.

Consolider les places boursières. Rationaliser les infrastructures d’Euronext, Deutsche Börse et Borsa Italiana, sans recréer de monopole, et compléter par un segment spécialisé doté d’une gouvernance et de services sur mesure.

Augmenter la liquidité. Encourager les fonds de pension européens à allouer au moins 5 % de leurs actifs à la tech par des avantages fiscaux, et lancer des ETF paneuropéens adossés à un indice dédié, par exemple un EuroTech 100.

Former les scale-ups. Développer des hubs régionaux (Paris, Berlin, Stockholm) préparant à la cotation et accompagnant l’après-IPO.

Mobiliser acteurs publics et privés. Soutien des gouvernements par des fonds souverains, prêts bonifiés ou garanties publiques ; fonds dédiés financés par les grands groupes ; campagne européenne pour que les ménages allouent 10 % de leur épargne aux actions technologiques via des PEA paneuropéens.

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Vers un Nasdaq européen ?

29 pages.

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Perrin C., « Vers un Nasdaq européen ? », Note du Millénaire, 11 juin 2025, lemillenaire.org.

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