De Louvois à Cassiopée, l’État a accumulé les échecs coûteux dans ses grands projets informatiques. Une nouvelle doctrine, « penser grand, avancer petit », a été adoptée, mais les dérives restent fortes. La note propose de centraliser le développement dans des centres de compétence sous forme d’EPIC et de maîtriser toute la chaîne de l’information.
Le constat
Des grands projets informatiques publics en échec ou en dérive de plus de 35 %.
La cause
Des besoins mal définis, une gouvernance instable, trop de sous-traitance et des compétences internes insuffisantes.
La conséquence
Des centres de compétence mutualisés sous forme d’EPIC, des infocentres souverains et une exploitation encadrée des données.
Avant-propos
La présence de l’informatique et des outils numériques dans le service public, tant pour les agents que pour les usagers est, dans l’histoire de l’administration française, relativement récente. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les agents de l’Etat actuellement en fin de carrière, ont commencé à travailler sur des machines à écrire. En l’espace d’une vie professionnelle, on constate un changement drastique dans l’exercice du métier d’agent public.
Des échecs coûteux, en France comme ailleurs
Louvois et Cassiopée. Lancé en 2001 pour automatiser la solde des militaires, le projet Louvois a été abandonné en 2012 après avoir coûté 578 millions d’euros. Le projet Cassiopée, destiné à unifier la chaîne pénale, a consommé plus de 142 millions d’euros entre 2001 et 2014 et connu 7 directeurs successifs.
Un mal partagé. L’US Air Force a arrêté en 2018 un programme de 1,1 milliard de dollars, le programme informatique du NHS britannique a dépassé 13,3 milliards d’euros avant son arrêt, et une grande enseigne de distribution a renoncé en 2018 à un logiciel de 500 millions d’euros. Public et privé recourent aux mêmes intégrateurs et aux mêmes méthodes.
Deux risques propres à l’État. La mise en concurrence des marchés publics pousse les prestataires à minimiser les budgets, et la complexité des métiers de l’administration est mal maîtrisée par les sociétés informatiques.
dépensés pendant douze ans pour le logiciel de solde des militaires Louvois, abandonné en 2012.
Une nouvelle doctrine, des résultats mitigés
Un diagnostic sérieux. La Cour des comptes a relevé en juillet 2020 les causes d’échec : expression des besoins insuffisante, gouvernance instable, carences en ressources humaines, sous-traitance excessive et méthodes trop rigides.
Penser grand, avancer petit. La direction interministérielle du numérique (DINUM), créée en 2011 sous le nom de DISIC, a adopté en 2017 neuf principes : projets modulaires, méthodes agiles, directeur de projet mandaté, simplification préalable. Elle doit être informée des projets de plus de 5 millions d’euros et rendre un avis conforme au-delà de 9 millions : fin 2019, 60 avis avaient été rendus, dont 8 défavorables.
Des dérives persistantes. Les dérives de calendrier et de budget atteignent encore 36,1 % et 35,6 %, pour un objectif de 20 %. La durée moyenne des projets reste de 6 à 7 ans, les projets de 20 à 100 millions d’euros progressent et l’internalisation des ressources reste trop faible.
Ainsi, le chemin vers une Administration moderne et fortement numérisée sera ardu et complexe mais la France ne peut pas se permettre de rater cette mutation technologique.
Vers une administration numérisée et stratège
Des gains multiples. Un système d’information bien conçu apporte clarté, gains de personnel, économies et efficacité, et permet de suivre presque en temps réel l’état d’un service ou d’un ministère.
Des centres de compétence sous forme d’EPIC. La note propose de centraliser la conception et le développement des applications dans des centres de compétence organisés par technologie, dotés du statut d’établissement public à caractère industriel et commercial pour s’aligner sur les salaires du privé, implantés aussi en province et associés à la recherche.
Mutualiser. Généraliser les initiatives interministérielles (paie, achats, archivage, identités) et la réutilisation des applications existantes, prioriser les projets à forte valeur ajoutée, comme un dossier médical global ou des outils de détection des fraudes aux prestations.
Maîtriser la chaîne d’information. Investir dans des infocentres détenus par l’État et sécurisés comme sites stratégiques, constituer une équipe de data scientists, développer des collaborations européennes et un Buy European Act, et encadrer strictement l’exploitation des données personnelles.
Les grands projets informatiques de l’État
Coût des projets abandonnés ou en échec (millions d’euros)
Louvois a coûté quatre fois plus que Cassiopée.
Écarts aux prévisions des grands projets (%)
Les dérives restent près de deux fois supérieures à l’objectif.
Avis conformes rendus par la DINUM au 31 décembre 2019
Les projets ayant reçu un avis défavorable ont été retravaillés.
Feuilleter la note
Armand Léonardi et Jean-Claude Bernardon
Analyste du Millénaire ; Directeur des études du Millénaire.
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