Face au plan Stargate américain et à l’émergence de DeepSeek en Chine, l’Europe risque de décrocher dans la course à l’intelligence artificielle. La note appelle à sortir du triptyque où les États-Unis innovent, la Chine copie et l’Europe réglemente, et propose un « dernier sursaut » sur l’énergie, la souveraineté technologique et les talents.
Le constat
Les États-Unis annoncent 500 milliards de dollars pour Stargate et la Chine démontre avec DeepSeek une efficacité redoutable, pendant que l’Europe réglemente.
La cause
Un écart d’investissement, une fragmentation des initiatives, une dépendance aux semi-conducteurs étrangers et une pénurie de talents.
La conséquence
Un dernier sursaut : énergie souveraine, puissance de calcul mutualisée, semi-conducteurs européens et attraction des talents.
Avant-propos
L‘intelligence artificielle (IA) est en pleine révolution, avec des avancées spectaculaires qui transforment notre monde à une vitesse sans précédent. Des tests d’aptitude intellectuelle ont révélé que GPT-4 possède un QI supérieur à celui de 80 à 99 % de la population, démontrant une capacité à dépasser intellectuellement une grande partie de la population et à potentiellement user de ruse et de tromperie dans sa version non bridée1. Des prouesses en génération d’images hyperréalistes à la médecine personnalisée, en passant par la création de vidéos immersives et la découverte de nouveaux matériaux, l’IA repousse les frontières du possible, ouvrant des perspectives fascinantes tout en soulevant des questions cruciales. Cette transformation profonde se reflète également dans les Prix Nobel de physique et de chimie 2024, qui ont récompensé des travaux s’appuyant sur l’IA, que ce soit comme sujet d’étude fondamental ou comme outil d’accélération de la recherche, soulignant ainsi l’impact croissant de cette technologie sur l’ensemble du spectre scientifique.
Les investissements colossaux dans le secteur de l’IA témoignent de son potentiel économique et stratégique. Les géants technologiques prévoient d‘investir des centaines de milliards de dollars dans l’IA, avec des prévisions de croissance de 50 % cette année, pour atteindre 222 milliards de dollars2. D’ici 2030, le marché mondial de l’IA devrait générer plus de 1 800 milliards de dollars de revenus, remodelant radicalement les industries et les modèles économiques traditionnels. Cependant, cette course effrénée à l’IA soulève des défis considérables, notamment en matière de propriété intellectuelle, avec la prolifération de contenus générés par IA potentiellement contrefaisants, et de risque de dépendance excessive à la technologie, conduisant potentiellement à une « ère de la flemme » intellectuelle, où la créativité humaine et la pensée critique seraient progressivement atrophiées.
Face à ces enjeux multiformes, il est impératif de sortir du triptyque simpliste où les États-Unis innovent, la Chine copie et l’Europe réglemente. L’Europe doit impérativement définir une vision propre pour l’IA, qui allie innovation, éthique et respect des valeurs fondamentales, tout en garantissant sa compétitivité sur le marché mondial. Ce rapport vise à analyser en profondeur les initiatives et les stratégies déployées par les principaux acteurs mondiaux de l’IA, en mettant un accent particulier sur les efforts européens et français, afin de dégager des recommandations pour une approche européenne de l’IA à la fois ambitieuse, responsable et durable. Nous explorerons : I. Un retard alarmant dans la course à l’IA, II. Un cadre européen réglementaire ambitieux mais risqué, III. Le dernier sursaut, une nécessité urgente.
Dans la première partie, nous examinerons en détail les investissements massifs déployés par les États-Unis et la Chine, et nous évaluerons dans quelle mesure l’Europe risque de se laisser distancer dans la course à l’IA. Nous analyserons les forces et les faiblesses des stratégies mises en œuvre par ces deux puissances, et nous identifierons les domaines où l’Europe doit impérativement rattraper son retard.
La seconde partie “Un cadre européen réglementaire ambitieux mais risqué” sera consacrée à l’analyse du cadre réglementaire européen en matière d’IA, et notamment de la proposition de règlement sur l’IA. Nous examinerons les objectifs de ce cadre, ses forces et ses faiblesses, ainsi que les risques potentiels qu’il pourrait engendrer pour l’innovation et la compétitivité des entreprises européennesAu sein de la dernière partie “Le dernier sursaut, une nécessité urgente”, nous mettrons en lumière les initiatives françaises en matière d’IA, et nous évaluerons leur potentiel pour relancer la dynamique européenne. Nous analyserons les forces et les faiblesses de l’écosystème français, et nous formulerons des recommandations concrètes pour une stratégie européenne de l’IA.
Un retard alarmant dans la course à l’IA
Les États-Unis et le plan Stargate. Annoncé le 21 janvier 2025, le plan Stargate prévoit 500 milliards de dollars sur quatre ans, dont 100 milliards immédiatement disponibles, porté par OpenAI, Oracle, SoftBank, Nvidia et le fonds émirati MGX. Il vise la construction de 20 centres de données d’ici 2029, les premiers près d’Abilene au Texas, et promet 100 000 emplois d’ici 2028.
La Chine et DeepSeek. Privée des puces les plus avancées par les contrôles américains d’octobre 2022, DeepSeek a développé des méthodes d’entraînement plus sobres, dont le « mélange d’experts ». Le coût d’entraînement de son modèle V3 n’excéderait pas 5,5 millions de dollars, contre plus de 100 millions pour GPT-4. Le 27 janvier 2025, Nvidia a perdu près de 590 milliards de dollars de valorisation boursière en une journée.
L’Europe et Horizon Europe. Doté de 95,5 milliards d’euros pour 2021 à 2027, Horizon Europe a alloué 2,6 milliards d’euros à l’IA pour 2021 et 2022. La Commission investit plus d’un milliard d’euros par an dans l’IA et vise 20 milliards d’euros d’investissements annuels. Les procédures restent complexes pour les PME et l’Europe manque de talents.
La France. La stratégie nationale, renforcée dans France 2030 avec 2,22 milliards d’euros sur cinq ans, s’appuie sur les supercalculateurs Jean Zay, qui a contribué à 1 500 projets d’IA en 2024, et Alice Recoque, attendu fin 2026. Plus de 600 start-up d’IA peinent toutefois à atteindre une taille critique. La note y voit surtout un manque de vision unifiée en Europe.
sur quatre ans pour le plan américain Stargate, annoncé le 21 janvier 2025.
Un cadre réglementaire européen ambitieux mais risqué
Trois objectifs. L’IA Act protège les droits fondamentaux, encourage une innovation responsable par des bacs à sable réglementaires et harmonise les règles au sein de l’Union. Il entre en vigueur par étapes : interdictions des usages à risque inacceptable en février 2025, modèles à usage général en août 2025, autres systèmes en août 2026 et 2027.
Une approche par les risques. La notation sociale et l’identification biométrique en temps réel dans l’espace public sont interdites. Les systèmes à risque élevé, dans la santé, l’emploi ou la justice, sont soumis à des exigences strictes de documentation et de contrôle humain, sous peine d’amendes pouvant atteindre 35 millions d’euros ou 7 % du chiffre d’affaires mondial.
Des risques pour la compétitivité. La note pointe une réglementation jugée trop stricte, une complexité administrative qui pèse surtout sur les PME et une érosion de la compétitivité face à des concurrents moins contraints. Elle plaide pour un équilibre et un dialogue permanent entre régulateurs et innovateurs.
Il est impératif de sortir du triptyque simpliste où les États-Unis innovent, la Chine copie et l’Europe réglemente.
Le dernier sursaut : énergie et puissance de calcul
Selon l’Agence internationale de l’énergie, les centres de données, l’IA et les cryptomonnaies ont consommé environ 460 TWh en 2022, près de 2 % de la demande mondiale. McKinsey estime que la consommation des centres de données européens pourrait passer d’environ 62 TWh à plus de 150 TWh d’ici la fin de la décennie.
Propositions. Instaurer une certification énergétique pour les centres de données. Allouer 10 à 20 % des fonds Horizon Europe au refroidissement passif. Créer une réserve stratégique énergétique dédiée aux infrastructures critiques. Tripler les capacités nucléaires d’ici 2040, avec des EPR à moyen terme et des petits réacteurs modulaires à court terme.
Le dernier sursaut : souveraineté technologique
En 2023, les importations de semi-conducteurs de l’Union ont atteint 50 milliards d’euros, pour un déficit commercial record de 19 milliards. L’Union dépend à 60 % de fournisseurs d’Asie de l’Est et ne représente que 10 % de la production mondiale. Le néerlandais ASML, seul fabricant de machines de lithographie EUV, reste un atout majeur, mais l’Europe manque d’entreprises de conception de puces.
Propositions. Imposer un quota de puces européennes dans les projets publics d’IA. Créer un « Airbus des semi-conducteurs » avancés réunissant STMicroelectronics, Infineon, ASML et NXP. Classer les centres de données européens comme infrastructures critiques. Subventionner la création d’entreprises européennes de conception de puces. Créer un cloud souverain de l’IA mutualisant plus des trois quarts des capacités de calcul européennes, et une base de données paneuropéenne d’entraînement.
Le dernier sursaut : attirer et retenir les talents
Selon la note, près de 10 % des postes du numérique ne sont pas pourvus en France et le secteur devra former 800 000 personnes d’ici 2030, soit au moins 115 000 par an.
Propositions. Créer un statut fiscal avantageux pour les talents numériques étrangers, sur le modèle du régime des impatriés. Instaurer un crédit d’impôt pour l’embauche de jeunes diplômés du numérique. Créer des zones franches numériques. Renforcer les collaborations entre universités et entreprises, avec des cursus professionnalisants et des chaires industrielles. Valoriser les réussites européennes par un label « IA Made in Europe » et une marque « Europe » attractive.
Tirer les leçons des échecs. La note propose une Agence nationale de l’intelligence artificielle inspirée de la DARPA, dotée de 5 milliards d’euros sur 5 ans, la co-construction obligatoire des projets publics avec leurs utilisateurs, une approche agile et modulaire, et un système de redevabilité avec rapports publics et audits indépendants.
L’IA en chiffres
Coût d’entraînement déclaré des modèles (en millions de dollars)
Le modèle V3 de DeepSeek aurait coûté au plus 5,5 millions de dollars, contre plus de 100 millions pour GPT-4.
Consommation des centres de données européens (en TWh)
La consommation passerait d’environ 62 TWh à plus de 150 TWh d’ici la fin de la décennie.
Semi-conducteurs dans l’Union européenne en 2023 (en milliards d’euros)
L’Union a importé 50 milliards d’euros de semi-conducteurs en 2023, pour un déficit de 19 milliards.
Montants cités par la note (en milliards d’euros)
Horizon Europe dispose de 95,5 milliards d’euros, dont 2,6 milliards pour l’IA en 2021 et 2022.
Conclusion
La France, comme l’Europe, se trouve à un moment charnière. Pour la note, le « dernier sursaut » est un impératif : investir massivement et de façon ciblée dans la recherche, simplifier drastiquement les procédures, définir une stratégie nationale claire, attirer les talents et peser sur un cadre européen qui laisse place à l’innovation.
Feuilleter la note
Clément Perrin et Bastien Enjalbert
Directeur des Études au Millénaire ; Analyste.
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