Pour une loi de programmation pluriannuelle et un fonds souverain des Outre-mer
La France dispose de la deuxième plus importante zone économique exclusive du monde, mais n’est que la 6e puissance navale mondiale. Cette note montre comment les territoires ultramarins deviennent un multiplicateur de puissance et un vecteur d’influence, et interroge la cohérence et l’ambition de la politique ultramarine.
Le constat
La France dispose de la deuxième ZEE du monde, avec une superficie d’environ 10,2 millions de km², mais elle n’est que la 6e puissance navale mondiale.
La cause
La politique ultramarine est fréquemment appréhendée sous l’angle de la solidarité nationale ou de la gestion budgétaire, plus que comme un pilier de la stratégie internationale française.
La conséquence
La note propose une loi de programmation pluriannuelle des Outre-mer et un fonds souverain ultramarin, pour mettre les ambitions géopolitiques en cohérence avec les moyens.
Avant-propos
La France vit un paradoxe marquant : notre pays dispose de la deuxième plus importante Zone économique exclusive (ZEE) avec une superficie de 10 186 624 km2 derrière les Etats-Unis, mais elle n’est que la 6e puissance navale mondiale selon l’Atlas Bleu ou encore importatrice de produits de la mer selon l’Insee. Comment expliquer un tel paradoxe ?
Les territoires ultramarins français sont pourtant un réel atout. Ils occupent une place singulière dans l’architecture politique, juridique et stratégique. Répartis sur l’ensemble des grands bassins océaniques, ils constituent non seulement des espaces de souveraineté, mais également des points d’ancrage majeurs dans l’économie mondiale des flux et dans la géopolitique maritime contemporaine.
Longtemps abordés à travers un prisme essentiellement interne les territoires des Outre-Mer apparaissent aujourd’hui sous un jour nouveau. La recomposition accélérée du système international, marquée par le retour de la conflictualité interétatique, la fragmentation des espaces multilatéraux, l’intensification des rivalités en Indopacifique et la centralité croissante des enjeux climatiques, redonne à la géographie une valeur stratégique déterminante.
Dans ce contexte, les territoires ultramarins ne constituent plus seulement une singularité historique ; ils deviennent un multiplicateur de puissance et un vecteur d’influence dont la portée excède leur dimension démographique ou économique. Cette évolution invite à interroger la cohérence et l’ambition de notre politique ultramarine, à lalumière des transformations contemporaines.
La dynamique actuelle du système international est marquée par une recomposition profonde des équilibres stratégiques. Le retour des rivalités de puissance, illustré par les guerres notamment en Ukraine et la compétition sino-américaine, s’accompagne d’une remise en cause partielle des cadres multilatéraux hérités de l’après-guerre froide. Parallèlement, la mondialisation des flux commerciaux, énergétiques et numériques confère aux espaces maritimes une centralité accrue.
Or, selon la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED, 2023), plus de 80 % du commerce mondial s’effectue par voie maritime. Les routes océaniques, les câbles sous-marins et les ressources halieutiques et énergétiques constituent désormais des objets de rivalités stratégiques. Dans ce contexte, la maîtrise et la sécurisation des espaces maritimes redeviennent des priorités majeures des États.
La France dispose, à cet égard, d’un atout géographique exceptionnel : grâce à ses territoires ultramarins, elle possède la deuxième zone économique exclusive (ZEE) mondiale, estimée à environ 10,2 millions de km² (Secrétariat général de la mer). Seuls les États-Unis devancent la France dans ce classement, avec une ZEE d’environ 11,3 millions de km² répartie entre leur territoire continental et leurs possessions insulaires du Pacifique. Ce rang singulier place la France loin devant toutes les autres puissances européennes, dont aucune ne dispose d’une présence maritime comparable. Cette dispersion territoriale de la France lui assure une présence dans l’ensemble des bassins stratégiques majeurs que sont les Caraïbes, l’océan Indien, la zone du Pacifique Sud, et l’Atlantique Sud ce qui lui confère une profondeur stratégique rare parmi les puissances européennes. Pourtant, la politique ultramarine demeure fréquemment appréhendée sous l’angle de la solidarité nationale ou de la gestion budgétaire, plus que comme un pilier de la stratégie internationale française. Dès lors, une interrogation centrale s’impose : Comment les Outre-Mer et les territoires ultramarins peuvent-ils être pleinement intégrés comme leviers structurants de la puissance et de l’influence françaises dans un environnement stratégique en recomposition, et quelles évolutions doctrinales cette intégration suppose-t-elle ? Pour répondre à cette problématique, il convient d’examiner successivement : la transformation du cadre stratégique mondial ; les Outre-Mer comme multiplicateur de puissance maritime et militaire ; leur rôle dans les dynamiques régionales et les politiques d’influence ; ainsi que les conditions d’une doctrine ultramarine cohérente et intégrée.
Sous la supervision de Pierre Clairé, Géopolitologue et expert des questions internationales au Millénaire.
Un environnement géostratégique incertain
La France dispose de la deuxième zone économique exclusive (ZEE) du monde, estimée à environ 10,2 millions de km², derrière les États-Unis (environ 11,3 millions de km²), mais elle n’est que la 6e puissance navale mondiale. Selon la CNUCED (2023), plus de 80 % du commerce mondial en volume transite par voie maritime, et les câbles sous-marins assurent plus de 95 % du trafic mondial de données numériques.
L’Indopacifique concentre une part substantielle de la croissance économique mondiale, des flux commerciaux et des tensions géopolitiques : plus de 60 % du commerce maritime mondial y transite. Selon la stratégie française pour l’Indopacifique (2023), près de 1,6 million de citoyens français résident dans cette zone, principalement via les territoires ultramarins, ce qui confère à la France le statut de puissance résidente.
La Chine renforce son influence auprès des États insulaires du Pacifique : les Îles Cook, les Îles Salomon et Kiribati font l’objet d’une attention croissante. La création du partenariat AUKUS en 2021 illustre la volonté de contenir cette influence.
Les territoires ultramarins sont en première ligne face à la transformation environnementale. À Mayotte, le cyclone Chido en 2024 a mis en évidence la fragilité des infrastructures et des réseaux d’eau et d’électricité : il a fallu 8,5 millions d’euros pour restaurer la barrière de corail et les mangroves balayées par le cyclone. Ces territoires deviennent aussi des laboratoires de transition : énergies renouvelables marines, adaptation côtière, gestion durable de la biodiversité.
pour la mission Outre-mer, contre 13 milliards d’euros engagés chaque année par la Loi de programmation militaire, sans qu’aucune ligne n’y soit clairement fléchée vers les territoires ultramarins.
Les Outre-mer, un multiplicateur de puissance ?
La ZEE d’environ 10,2 millions de km² est située à plus de 97 % en outre-mer : c’est le socle géographique concret du rang de deuxième puissance maritime mondiale. Elle confère à la France une capacité de négociation accrue dans les enceintes internationales, mais la profondeur maritime ne produit des effets de puissance qu’à condition d’être effectivement maîtrisée et sécurisée.
Les Forces armées aux Antilles, en Nouvelle-Calédonie, dans la zone sud de l’océan Indien et en Guyane constituent des dispositifs permanents de surveillance, de dissuasion et de projection : sécurisation des ZEE face à la pêche illégale et aux trafics illicites, secours en cas de catastrophes naturelles, exercices multilatéraux.
L’Atlantique et les Caraïbes sont un théâtre que la doctrine ignore, alors que la France y engage le plus continûment ses moyens militaires. La Guyane accueille le Centre spatial guyanais, qui représente environ 15 % du PIB guyanais et reste, depuis la suspension de la coopération avec Roscosmos en 2022, l’unique point d’accès autonome de la France et de l’Europe à l’espace.
En 2025, la Marine nationale a saisi un volume historique de 87,6 tonnes de stupéfiants, dont 58,8 tonnes de cocaïne, soit une hausse de 4 600 % des volumes de cocaïne interceptés depuis 2019. Plus de la moitié des 81 tonnes de cocaïne saisies en France en 2025 l’ont été dans le seul arc antillais. Les Forces armées aux Antilles, qui ne comptent qu’environ 1 300 militaires, ont vu leurs saisies passer de 9,3 tonnes en 2021 à 35,7 tonnes en 2025.
La Nouvelle-Calédonie participe aux travaux du Forum des Îles du Pacifique et de la Communauté du Pacifique, la Polynésie française aux enceintes régionales du Pacifique, La Réunion et Mayotte à la Commission de l’océan Indien. Les territoires ultramarins concentrent environ 80 % de la biodiversité française. Via les TAAF, la France administre les îles Crozet, Kerguelen et Saint-Paul-et-Amsterdam et est signataire historique du Traité sur l’Antarctique de 1959.
Certains territoires demeurent confrontés à des difficultés économiques et sociales persistantes : le taux de chômage atteint 29 % à Mayotte, le plus élevé de France, contre 12,5 % en Martinique et 17,5 % en Guyane. Les économies locales restent dépendantes des transferts publics.
Ce qui lui manque n’est pas la matière, mais la décision.
Les Outre-mer en chiffres
Zones économiques exclusives (millions de km²)
Seuls les États-Unis devancent la France, dont la ZEE se situe à plus de 97 % en outre-mer.
Saisies de stupéfiants des Forces armées aux Antilles (tonnes)
Avec environ 1 300 militaires, les Forces armées aux Antilles ont vu leurs saisies presque quadrupler entre 2021 et 2025, ce qui traduit une explosion structurelle des flux.
Taux de chômage dans trois territoires ultramarins (%)
Le chômage atteint 29 % à Mayotte, le taux le plus élevé de France.
Budgets annuels cités (Md€)
Aucune ligne de la Loi de programmation militaire n’est clairement fléchée vers les territoires ultramarins.
Nouvelle-Calédonie : le scrutin du 28 juin, un scrutin pro-France ou pro-Chine ?
Les élections provinciales du 28 juin 2026 interviennent après trois reports depuis le printemps 2024. Le nouveau statut issu de l’accord de Bougival (juillet 2025), rejeté par le FLNKS, puis de l’accord Élysée-Oudinot (janvier 2026), n’a pas été traduit dans le droit : le projet de loi constitutionnelle a été rejeté à l’Assemblée nationale le 2 avril 2026, par 190 voix contre 107. Le scrutin se tient donc selon le statut antérieur, issu de l’accord de Nouméa de 1998.
La Nouvelle-Calédonie produit une part importante du nickel mondial, mais la chute des cours et la concurrence croissante de l’Indonésie ont fragilisé l’économie locale. Toute instabilité institutionnelle est observée avec attention par les États voisins, notamment l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
Pour une loi de programmation pluriannuelle des Outre-mer
Le premier objectif est de mettre en cohérence les ambitions géopolitiques avec les trajectoires financières, comme toutes les lois de programmation pluriannuelle, en dépassant le clivage entre la mission budgétaire Outre-mer et les grands crédits régaliens de l’État, à l’instar de la Loi de programmation militaire.
Programmer les investissements sur le temps long doit permettre de moderniser et pérenniser les outils de souveraineté, au premier rang desquels le Centre spatial guyanais ; de reconnaître et armer tous les théâtres opérationnels, y compris l’arc antillais et la Guyane ; et de sécuriser durablement les ZEE contre la pêche illégale et le pillage des ressources.
La loi doit aussi financer le développement par un fonds souverain ultramarin, pour briser la dépendance structurelle vis-à-vis des transferts publics. Ce fonds pourrait être alimenté par des rentes produites sur place, ce qui nécessiterait l’abrogation temporaire de la loi Hulot interdisant toute exploration des richesses des sous-sols des Outre-mer. Comme en Norvège, la rente serait utilisée pour alimenter les investissements productifs, voire offrir un dividende social aux travailleurs ultramarins.
Conclusion
La France réunit tous les attributs matériels d’une grande puissance maritime : la deuxième zone économique exclusive mondiale, une présence militaire sur cinq océans, un accès spatial souverain et des relais diplomatiques sur trois continents. Ce qui lui manque n’est pas la matière, mais la décision.
La comparaison avec les partenaires occidentaux le confirme : le Royaume-Uni paie le prix de ses territoires en souveraineté cédée, comme à Diego Garcia, les États-Unis en dollars contractuels (7,1 milliards sur 20 ans pour s’assurer un droit de veto militaire sur la Micronésie), les Pays-Bas en différenciation institutionnelle. Un fonds souverain ultramarin, même modeste, transformerait cette rente en projet, et une doctrine assumée pour l’Atlantique transformerait l’improvisation en stratégie.
Feuilleter la note
Demander une interview
Pour une interview de Sarah Pugliese sur cette note : presse@lemillenaire.org
Contacter le service presseFaire vivre nos études
Vos dons et vos adhésions financent les prochaines notes du Millénaire.
Nous soutenir AdhérerRecevoir les prochaines notes du Millénaire
À lire aussi
Toutes les études
7 septembre 2026Article d’Europe 1 : « Elections régionales en Allemagne : Le parti du chancelier subit un séisme »
31 juillet 2026Pierre Clairé pour Valeurs Actuelles : « Réarmement en Europe : ce que l’Europe de l’Est a compris mais pas l’Europe de l’Ouest »
24 juin 2026Pierre Clairé et Sean Scull pour la Nouvelle Revue Politique : « Amérique du Sud : si la vague de droite est un trompe-l’œil, le reflux de la gauche est réel »
10 juin 2026Pierre Clairé, Antranig Kevorkian et Augustin Bataille pour Valeurs Actuelles : « Arménie : l’absence de résultat clair place le premier État chrétien de l’Histoire dans une situation difficile »Crédit photo : Vue satellite du Grand Nouméa, qui concentre deux tiers des habitants de la Nouvelle-Calédonie, de Axelspace Corp., via France Catholique, sous licence CC BY-SA 4.0.

Add a Comment