La décision du gouvernement américain d’interdire les modèles Fable et Mythos 5 a accéléré la prise de conscience de l’opinion publique que l’Europe était devenue une colonie numérique des Etats-Unis. Face à cette dépendance aux MANGOS (Meta, Anthropic, Nvdia, google, OpenAI, SpaceX) et aux GAFAM, plusieurs voix réclament davantage de souveraineté. Or, beaucoup ont des failles : à gauche, elles cherchent à masquer leur anti-américanisme et/ou leur anti-trumpisme primaires ; au centre, leur soutien passé et coupable à l’atlantisme ; et à droite, leur récente adhésion au projet trumpien. Mais une voix manque : celle des souverainistes convaincus qui plaident depuis des décennies pour que la France opte pour un virage souverainiste, que par exemple, la DGSI se débranche de Palantir ou que l’Etat accélère sa sortie de Microsoft. Cette voix-là doit être entendue car elle a toujours déploré sans haïr, l’illusion d’une amitié qui, en réalité, n’a jamais été qu’au service de la puissance américaine.
Le mythe atlantiste démasqué
L’actualité récente nous offre coup sur coup, deux illustrations de la nécessité de tourner la page de l’atlantisme. D’un côté, la décision du gouvernement américain de demander à Anthropic de susprendre l’accès, au titre du contrôle des exportations, à son modèle le plus puissant pour tout citoyen non américain, impose à tous les dirigeants européens l’impératif de souveraineté. De l’autre, la crise diplomatique au G7 d’Évian entre Giorgia Meloni et Donald Trump montre qu’une révolution conservatrice en Europe ne suffira pas à surmonter les divergences de fond.
Toutefois, la politique de puissance de Donald Trump n’est pas une rupture de fond, mais un ajustement de tonalité. Le 47ᵉ président américain dit tout haut ce que Washington faisait déjà. Par exemple, c’est sous l’administration de Barack Obama que la guerre économique avec la France a été la plus agressive : en 2013, l’ancien cadre supérieur d’Alstom Pierre Pierucci est arrêté et en 2014 la BNP est contrainte de payer une amende de 9 milliards de dollars aux États-Unis pour avoir violé l’embargo américain sur le Soudan, l’Iran et Cuba.
Les deux mandats de Trump auront plutôt mis en lumière une divergence idéologique. Trump a mis fin au dogme du libre-échangisme économique avec une politique des tarifs douaniers pour rééquilibrer la balance commerciale entre le Nouveau Monde et le Vieux Continent. Une réussite du point de vue américain, puisqu’en 2016, l’Union européenne accuse un excédent commercial de 102,5 milliards d’euros contre 20 milliards d’euros en 2025, soit un excédent commercial divisé par 5 en moins de 10 ans.
La parenthèse trumpienne n’en est pas une
Les successeurs de Donald Trump ne devraient pas revenir sur cette doctrine vis-à-vis de la France et de l’Europe. D’une part, le système électoral américain couplé au bipartisme structurant la vie politique américaine rend difficile tout changement doctrinal de grande ampleur. En effet, dans un bipartisme aussi prononcé, revenir sur une politique ayant suscité l’adhésion d’une majorité de citoyens quelques années auparavant peut comporter un risque politique fort, comme l’a montré l’exemple du Brexit sur lequel les dirigeants travaillistes n’ont jamais pu revenir, même plusieurs années après. D’autre part, aux Etats-Unis, le collège électoral accorde une importance forte aux États-clés de la Rust Belt qui sont ceux ayant le plus subi la désindustrialisation liée à la mondialisation, que même les Démocrates doivent remporter pour accéder à la Maison Blanche.
Surtout, ses successeurs ne pourront pas revenir sur cette doctrine car elle ne relève pas du périmètre de l’Article 2 (domaine du président) de la Constitution. Depuis 2018, avec l’Export Control Reform Act (ECRA), le Bureau de l’industrie et de la sécurité (BIS), équivalent d’un super ministère du Commerce et de l’Industrie dispose d’un mandat conféré par la loi pour identifier et bloquer l’exportation de technologies jugées « émergentes et fondatrices ». Avec le Foreign Investment Risk Review Modernization Act (FIRRMA), le CFIUS (comité interministériel dirigé par le Trésor) ne contrôle plus seulement les rachats d’entreprises américaines par des intérêts étrangers, mais ses compétences ont été étendues aux investissements minoritaires non contrôlants dès lors qu’ils touchent aux technologies critiques aux infrastructures vitales ou aux données sensibles des citoyens américains comme Anthropic.
Seulement, aux Etats-Unis, toutes ces agences sont soumises à l’Arbitrary and Capricious Standard de l’APA. Concrètement, si un Président ordonnait brutalement par décret à une agence de lever ses restrictions sans une justification technique et factuelle extrêmement lourde, la décision serait immédiatement attaquée en justice par le Congrès ou des syndicats industriels pour caractère « arbitraire et capricieux ». Les jurisprudences paralyseraient toute volonté de démanteler l’arsenal mis à disposition des Etats-Unis par Donald Trump.
Une chance pour une doctrine gaulliste du XXIème siècle
La France devrait saisir cette fin de l’illusion atlantiste pour incarner une puissance équilibrée indépendante. Alors que beaucoup considèrent à droite qu’une révolution conservatrice en France serait plus propice à un rapprochement avec les Etats-Unis de Donald Trump, cela ne serait que reproduire les mêmes erreurs que les atlantistes précédents. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la France ne se portera pas mieux avec les Etats-Unis dans ces circonstances, le récent exemple de Meloni en est la preuve. Il convient plutôt de maîtriser et de diversifier les dépendances en privilégiant le bilatéral plutôt que le multilatéral. En diversifiant ses partenariats, Paris minimise le risque du conditionnement de la souveraineté nationale par une puissance étrangère.
Concrètement, cela consiste à nouer des partenariats stratégiques dans les régions du monde où la France n’est pas attendue. La récente sélection par Stockholm des frégates FDI de Naval Group, fournissant quatre bâtiments pour 3,7 milliards d’euros, en est la parfaite illustration. La logique n’est pas l’achat sec, en effet, la France livre des frégates, la Suède lui fournit en retour ses avions radars GlobalEye. Un échange entre égaux, hors tutelle américaine, qui construit une relation plutôt qu’une dépendance. Dans un ordre international en fragmentation, les accords bilatéraux permettraient à Paris d’exister en tant que puissance moyenne.
La France ne doit pas attendre l’Union européenne pour changer de braquet vis-à-vis des Etats-Unis. Notre pays demande à l’Union européenne depuis 11 ans la préférence communautaire du « Buy European Act » dans la commande publique des États-membres, sans que la mesure ne soit adoptée. Elle demeure circonscrite, depuis quelques mois, à quelques secteurs comme la défense. D’autant plus que notre pays est l’un des rares disposant d’une balance commerciale déficitaire vis-à-vis des Etats-Unis d’environ 5 milliards d’euros par an. La France doit donc identifier elle-même ses propres points de dépendance comme dans certains secteurs tels que les hydrocarbures, la pharmaceutique ou dans une moindre mesure l’armement. Et surtout dans l’intelligence artificielle à moyen terme et ainsi chercher à les réduire progressivement en construisant des alliances avec des pays plus proches.
Le défi qui s’impose à la France est de renouer avec un gaullisme du XXIème siècle, c’est-à-dire un pays, qui, s’il ne considère pas des Etats-Unis comme un ennemi, entend renouer avec la notion de souveraineté face à des relations transatlantiques qui seront davantage rythmées par le rapport de force.
Sean Scull est géopolitologue, chargé d’études États-Unis du Millénaire, auteur de « Le populisme, symptôme d’une crise de la démocratie, comment le néolibéralisme a triomphé en France et en Suède » aux éditions L’Harmattan.
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