Faut-il divorcer avec les Etats-Unis ?

Note du Millénaire Affaires étrangères et Défense

Le trumpisme est-il une parenthèse ou le nouveau paradigme de la politique étrangère américaine ?

Les intérêts de la France et des États-Unis divergent de manière structurelle, bien avant Donald Trump. Cette note se demande si le trumpisme est une parenthèse ou le nouveau paradigme de la politique étrangère américaine, et comment la France peut retrouver une position gaullienne non alignée.

SS
Sean ScullExpert des Etats-Unis au Millénaire
27 juin 2026
59 pages · lecture 19 min
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Couverture de la note : Faut-il divorcer avec les Etats-Unis ?
En bref

Le constat

Les intérêts franco-américains divergent depuis longtemps, dès 2003 avec la guerre en Irak et 2011 avec le pivot asiatique d’Obama, et les deux mandats de Donald Trump ont servi d’accélérateur.

La cause

Le déclin de la puissance économique américaine depuis 2008 : les États-Unis représentent 15 % du PIB mondial en 2023, contre presque 50 % en 1945. Cinq arguments montrent que le trumpisme ne sera pas une parenthèse.

La conséquence

La France doit rompre dans certains domaines de coopération et diversifier ses partenariats, pour retrouver une position gaullienne non alignée et une alliance de raison sans solidarité automatique.

Principaux constats
0115 %du PIB mondial en 2023 pour les États-Unis, contre presque 50 % en 1945.
0264 %des importations d’armes des membres européens de l’OTAN dépendent des États-Unis en 2025.
03980 Md$de dépenses de défense des États-Unis en 2025, soit 60 % des dépenses totales de l’Otan, contre 657 milliards de dollars pour les 31 autres pays membres combinés.
0470 %des données numériques françaises sont hébergées aux États-Unis en 2025.
0555 %du capital total levé par les startups françaises en 2025 vient de fonds américains.
06115 sur 195postes d’ambassadeur américain vacants en mai 2026, selon le Wall Street Journal.

Avant-propos

« L’ancien secrétaire d’État américain vient de révéler un échange entre Joe Biden et Emmanuel Macron lors du G7 de 2021 :

  • Biden : « L’Amérique est de retour. »
  • Macron : « Pour combien de temps ?1 » ». 

Cet échange révélé par Antony Blinken, ancien ministre des Affaires étrangères américain, entre le président de la République française Emmanuel Macron et l’ancien président des États-Unis d’Amérique, Joe Biden illustre une confiance brisée entre les deux pays depuis la première élection de Donald Trump en 2016. En effet, depuis 1945 et surtout depuis la chute de l’Union soviétique en 1991, les liens entre la France et les États-Unis d’Amérique semblaient imbriqués autour d’une relation transatlantique en béton. Certes la relation franco-américaine n’a pas toujours été un long fleuve tranquille, avec notamment la décision du général de Gaulle de sortir du commandement intégré de l’OTAN en 1966 et de fermer les bases militaires américaines en France. Mais, force est de constater que les deux pays partageaient une vision commune, en tout cas dans les grandes lignes, de promotion de la démocratie libérale et d’un ordre mondial construit autour du multilatéralisme, du libre-échange économique et du droit international.

En réalité, les intérêts divergents datent bien avant l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, ils sont structurels et étaient déjà perceptibles dès 2003 avec le refus de Jacques Chirac de soutenir l’invasion américaine de l’Irak.Cette divergence fut confirmée en 2011 avec le pivot asiatique initié par Barack Obama, qui annonça le désengagement progressif des États-Unis d’Amérique du continent européen vers l’Asie afin de contrecarrer la menace chinoise. Le premier et le second mandat de Donald Trump auront servi d’accélérateur et auront marqué un divorce sans concessions entre le Nouveau Monde et le Vieux Continent. Un divorce, d’abord sur le plan sociétal, avec un Donald Trump faisant la promotion d’une 2ᵉ révolution conservatrice : promotion des valeurs chrétiennes, de la tradition et lutte contre le progressisme, le wokisme ainsi que le politiquement correct. Puis, Trump entama un divorce sur le plan économique en brisant le dogme du libre-échangisme avec le retour d’une politique des tarifs douaniers même si nous verrons que les Etats-Unis ont souvent utilisé cette arme contre l’économie française et les économies européennes en général. En effet, en juin 2018, la première administration Trump a instauré des droits de douane sur les exportations européennes d’acier et d’aluminium2, mettant ainsi fin à une relation transatlantique qui s’était construite autour du libre-échange économique. De plus, les deux mandats de Trump ont également mis en lumière une divergence géostratégique avec non seulement un désengagement américain assumé d’Europe continentale pour se recentrer sur son étranger proche et l’Asie, mais aussi par une attitude menaçante à l’égard des Européens, comme l’auront révélé les menaces de Trump de vouloir annexer le Groenland (territoire sous souveraineté danoise). 

C’est la fameuse doctrine Monroe remise au goût du jour sous le nom de la « doctrine Donroe » : rétablir la prééminence des États-Unis dans son hémisphère et lutter contre toute forme d’ingérence dans les Amériques, qu’elle soit européenne, asiatique ou autre3. Cette rupture a été théorisé par Matthieu Bock-Côté comme révélant l’existence de deux Occidents qui se seraient scindés en deux blocs aux valeurs et aux orientations idéologiques antagonistes. D’un côté, une Amérique trumpiste conservatrice, hostile au wokisme et affirmant avec fierté l’identité américaine. De l’autre, une Europe progressiste, mondialiste, favorable à l’économie de marché tant qu’elle est tempérée par une redistribution économique et des régulations étatiques4. 

L’exemple de la crise diplomatique actuelle entre Giorgia Meloni et Donald Trump illustre qu’une révolution conservatrice en France ne suffira pas à surmonter nos points d’achoppement. D’autant plus que la révolution trumpienne ne sera pas une seule parenthèse. En effet, au-delà de la personnalité rocambolesque de Donald Trump, le paradigme qu’il a imposé avec America First a vu être réapproprié par une large partie du spectre politique au-delà même de son propre mouvement. D’autant plus qu’un certain nombre de dispositions juridiques méconnues empêcheront tout retour en arrière possible. C’est pourquoi, nous développons un argumentaire en 5 points justifiant le fait que les Etats-Unis ne changeront pas de position dans les prochaines décennies. 

La France et l’Europe devront s’acclimater de cela. Bien que parler de divorce franco-américain puisse paraître excessif, l’enjeu serait plutôt pour la France, pas tant de rompre totalement, car ce ne serait pas dans notre intérêt, mais plutôt de rompre dans certains domaines de coopération et de diversifier les partenariats avec d’autres pays pour réduire la dépendance aux Etats-Unis d’Amérique. 

L’enjeu pour la France est de se saisir de ce moment trumpien afin de reprendre son indépendance, de maîtriser sa souveraineté et de retrouver une place, une voix ainsi qu’une vision singulière aux côtés des États-Unis d’Amérique dans le monde. En d’autres termes, l’enjeu est de retrouver une position gaullienne non alignée pour ménager les intérêts nationaux que la France avait perdus en se diluant dans la mondialisation néolibérale et dans l’illusion des dividendes de la paix ainsi que d’une fin de l’histoire comme l’avait naïvement annoncé Francis Fukuyama en 1992.

Dans un premier temps, nous allons explorer en quoi la France et les États-Unis sont deux pays liés par une culture, une histoire et une vision du monde. Dans un deuxième temps, nous verrons en quoi les États-Unis d’Amérique ne sont pas un allié toujours aligné sur les intérêts de la France. Dans une troisième partie, nous analyserons les pistes pour un réarmement français et la mise en œuvre d’une doctrine politique indépendante.

1 Neumann, A. (2026). X-Twitter.

2 European commission. (2025). EU countermeasures on US steel and aluminium tariffs explained. 

3 Falconer, R. Bragg, J. (2026). What the « Donroe Doctrine » is and where Trump could use it next. Axios.

4 Creson, M. (2025). Mathieu Bock-Côté : Les deux Occidents. Contrepoints.

Sean Scull, Géopolitologue et Expert des Etats-Unis du Millénaire

Deux pays liés par une culture, une histoire et une vision du monde

La France et les États-Unis ont une relation particulière, marquée par une histoire commune qui remonte à une présence française en Amérique du Nord à partir de 1603. La France a été déterminante dans le succès de la révolution américaine : La Fayette débarque à Charleston en 1777 et, avec Rochambeau, sur le sol américain en 1780. Cinq cents villes ou villages américains portent aujourd’hui le nom de « Lafayette ». Leur destin est aussi lié par les deux guerres mondiales : en 1917, l’armée américaine est formée, équipée et armée par l’armée française, et elle dépasse 2 millions d’hommes en Europe à l’armistice.

Les deux pays se distinguent pourtant par leur culture et leur logique de puissance. Les États-Unis, de culture anglo-saxonne et majoritairement protestante, incarnent une puissance maritime, qui considère la richesse et non le territoire comme la source du pouvoir. La France est historiquement une puissance continentale, dont l’indice de puissance est le territoire. Le modèle américain valorise l’individualisme, la méritocratie et la liberté économique, le modèle français la dimension collective, l’égalité, la redistribution et l’État-providence.

Robert Kagan a théorisé cette divergence : les Américains viendraient de Mars et les Européens de Vénus. La France est une ancienne puissance coloniale, alors que les États-Unis sont issus de la décolonisation, ce qui change la lecture du monde. Ces différences ne doivent pourtant pas occulter la dimension complémentaire de la relation, entre deux républiques fondatrices de la démocratie libérale et des droits de l’homme. Elles ne peuvent justifier ni un désalignement, ni un alignement stratégique béat : la question doit s’évaluer à l’aune des intérêts de chaque nation.

Le début du divorce : 2003 et la guerre en Irak

Les points d’achoppement ne datent pas de 2003. La crise de Suez en 1956 a valu à la France la menace publique de sanctions financières américaines. Le général de Gaulle a condamné la guerre du Vietnam à Phnom Penh en 1966, et la même année la France est sortie du commandement intégré de l’OTAN, expulsant les bases américaines de son sol. En 1971, il a exigé de convertir ses excédents de dollars en or, ce qui a contribué à pousser Nixon à suspendre la convertibilité. Mitterrand est passé outre l’embargo américain sur le gazoduc sibérien en 1982.

La guerre en Irak de 2003 a constitué l’une des crises diplomatiques les plus graves depuis 1945. Le refus français de soutenir l’intervention a déclenché une campagne de « French Bashing », où les French Fries sont devenues des Freedom Fries. Deux dynamiques rendaient la divergence inévitable : une superpuissance dominante face à une puissance moyenne déclinante, et une vision antagoniste de l’ordre mondial, les États-Unis voulant préserver l’unipolarité alors que la France prône un monde multipolaire. En 2003 s’est même organisé un axe Paris-Berlin-Moscou pour mettre en échec la politique américaine au Conseil de sécurité.

Avec le recul, cet épisode a été le signe précurseur de divergences de fond, confirmées aujourd’hui par le refus de la France de prendre part à la guerre israélo-américaine de février 2026 contre le régime des mollahs en Iran.

15 %

C’est la part du PIB des États-Unis dans le PIB mondial en 2023, contre presque 50 % en 1945.

Note du Millénaire, pages 18 et 32

Les États-Unis : un allié pas toujours aligné sur les intérêts de la France

L’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016, avec sa ligne America First, a acté la fin d’un ordre multilatéral post-1945. Ce système avait été façonné par Washington : l’ONU, le FMI et la Banque mondiale, l’OTAN en 1949 et le plan Marshall en 1947 n’étaient pas sans contreparties. Les accords Blum-Byrnes de 1946 ont ainsi échangé un effacement d’une partie de la dette française contre un quota de films américains, 4 productions françaises pour 9 américaines. En 2025, les membres européens de l’OTAN dépendaient des États-Unis pour 64 % de leurs importations d’armes.

Donald Trump incarne une rupture sur la forme plutôt que sur le fond, puisque le pivot asiatique d’Obama de 2011 avait déjà initié le désengagement d’Europe. L’administration assume un réarmement moral, illustré par le discours de JD Vance à Munich en 2025, et un réarmement économique, qui met à mort le multilatéralisme économique par la politique des droits de douane (Liberation day). La diplomatie repose sur la loyauté plutôt que sur l’expertise : selon le Wall Street Journal, 115 postes d’ambassadeur sur 195 sont vacants en mai 2026. Sur le fond, elle est passée à une logique de paix par la force, avec l’opération Epic Fury contre l’Iran en février 2026 et l’opération Absolute Resolve, qui a conduit à l’enlèvement de Nicolas Maduro le 3 janvier 2026.

Une vision conservatrice commune ne suffit pas à surmonter les divergences stratégiques, comme le montre la crise entre Giorgia Meloni et Donald Trump : Rome a refusé de prêter ses bases pour bombarder l’Iran. Le trumpisme relève davantage d’un conservatisme nationaliste que d’un conservatisme internationaliste.

Les intérêts franco-américains divergent aussi sur le terrain économique. François Mitterrand y voyait une « guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment ». L’Inflation Reduction Act fait courir le risque que des industriels européens délocalisent aux États-Unis, et Stellantis y a investi 3,2 milliards dans une usine de batteries en Indiana. Washington fustige à l’inverse la taxe française de 3 % sur les services numériques. Les échanges de biens ont franchi en 2024 le seuil de 100 milliards d’euros. Les États-Unis sont le premier investisseur étranger en France en termes de stock, avec plus de 504 000 emplois, contre plus de 220 000 emplois soutenus par les entreprises françaises outre-Atlantique.

La concurrence est aussi frontale dans l’armement, avec la rupture par l’Australie de son contrat de 12 sous-marins français en 2021, dans l’aérospatial et l’aéronautique, où près de 20 % des exportations françaises vers les États-Unis viennent du secteur, soit 9,1 milliards d’euros en 2024. Elle l’est dans l’agriculture, avec des droits de douane américains plafonnés à 15 %, sur l’acier et l’aluminium, taxés à 25 % et 10 %, et sur le numérique. Le droit américain est enfin une arme : des entreprises françaises comme Alcatel, Alstom, Technip, Total, la Société Générale et BNP Paribas ont été visées pour des affaires de corruption ou de contournement d’embargo, dans le cadre du Foreign Corrupt Practices Act.

Avec Donald Trump, la rupture est assumée

La raison de cette rupture est le déclin de la puissance économique américaine depuis la crise de 2008. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’économie américaine représentait 50 % du PIB mondial. En 2023, elle n’en représente plus que 15 %. La part de la Chine dans le PIB mondial est passée de 4 % en 2004 à 19 % en 2021. Face à un monde multipolaire, Trump a compris que le rapport de force est le mieux incarné par l’État-nation, et rejette une Europe qui s’accroche au droit international.

La relation devient transactionnelle : Marco Rubio a expliqué en 2026 que la politique étrangère sera fondée sur le « donnant-donnant ». L’administration perçoit l’Europe comme un boulet économique. En 2026, la part des États-Unis dans les frais de fonctionnement de l’OTAN s’élève à 14,9 %, soit autant que l’Allemagne, mais ils sont de loin le premier contributeur aux dépenses de défense, avec 980 milliards de dollars en 2025, devant le Royaume-Uni (90,5 milliards de dollars). En 2024, le déficit commercial américain avec l’UE était de 49,5 milliards d’euros.

Le paradoxe est que Trump impose une diplomatie transactionnelle tout en attendant une loyauté sans faille des Européens, notamment dans la guerre en Iran. Son attitude est nouvelle dans la forme, par sa brutalité, mais le fond reste américain : une expression de l’exceptionnalisme américain, qui s’exprime par le nationalisme plutôt que par le multilatéralisme.

Cette configuration ressemble moins à un divorce qu’à une alliance de raison sans solidarité automatique.

Le trumpisme est-il une parenthèse ou un nouveau paradigme ?

La note formule que le trumpisme ne sera pas une parenthèse, mais un nouveau paradigme, et l’appuie sur cinq arguments.

Argument n°1 : Joe Biden n’a pas effacé l’héritage de Trump. Il a conservé la quasi-totalité des tarifs douaniers sur la Chine, durci le Buy American Act (contenu américain requis pour les marchés publics porté à 75 % d’ici 2029) et voté l’Inflation Reduction Act. En 2024, il a validé la prolongation de 2 ans de la section 702 du FISA.

Argument n°2 : le régime politique et le système électoral empêchent un démantèlement profond. Le collège électoral donne un poids important aux États industriels du Midwest (Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin), qui ont massivement souffert de la désindustrialisation. Aucun candidat ne peut y prôner une baisse des barrières douanières : la carte électorale consacre la doctrine America First.

Argument n°3 : le concept « Economic Security is National Security » ne relève pas du domaine présidentiel. Depuis l’Export Control Reform Act de 2018, le Bureau de l’industrie et de la sécurité dispose d’un mandat légal pour bloquer l’exportation de technologies émergentes, et la loi FIRRMA de 2018 a étendu la compétence du CFIUS aux investissements minoritaires. Ces dispositifs relèvent du Congrès : les Démocrates auraient besoin d’une solide majorité pour les détricoter.

Argument n°4 : le piège de l’Administrative Procedure Act. Une décision qui lèverait brutalement des restrictions, sans justification technique et factuelle extrêmement lourde, serait attaquée en justice pour caractère « arbitraire et capricieux ». La jurisprudence paralyse les retours en arrière soudains de l’exécutif.

Argument n°5 : un consensus anti-Chine, avec l’Europe comme variable d’ajustement. L’opinion et les élites, républicaines comme démocrates, tiennent la Chine pour l’adversaire du siècle : pivot d’Obama en 2011, élection de Trump en 2016, compétition avec la Chine sous Biden, notamment par le CHIPS and Science Act. Les présidents démocrates ne peuvent plus revenir sur une doctrine libre-échangiste sans être accusés de détruire des emplois dans la Rust Belt.

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Les chiffres du décrochage et des dépendances

Part dans le PIB mondial (%)

États-Unis 1945presque 50 %États-Unis 202315 %Chine 20044 %Chine 202119 %
Lecture

La part des États-Unis dans le PIB mondial est passée de presque 50 % en 1945 à 15 % en 2023.

Sources : note du Millénaire, pages 26, 27, 32, 34, 35, 47, 48 et 55, s’appuyant sur la Direction générale du Trésor, Le Grand Continent, Toute l’Europe et Vie Publique.

Un réarmement français et une doctrine politique indépendante

La France devrait construire sa politique de puissance indépendante selon trois horizons : court terme (1 à 3 ans, décisions disponibles dès maintenant), moyen terme (4 à 10 ans, réformes structurelles) et long terme (plus de 10 ans). Les États-Unis sont le pays envers lequel la France présente le plus fort taux de dépendance militaire, selon un rapport parlementaire. Washington reste le premier pourvoyeur d’armes de l’Europe : 53 % des importations d’armes sur la période 2020-2024, contre 41 % sur 2015-2019.

Le principe proposé est la maîtrise et la diversification des dépendances : identifier les secteurs vulnérables (énergie, technologie, défense), diversifier les fournisseurs d’hydrocarbures, et nouer des partenariats là où la France n’est pas attendue. La vente de frégates de Défense et d’Intervention de Naval Group à la Suède, avec livraison prévue en 2028, en est un exemple. L’Amérique du Sud et l’Afrique offrent d’autres pistes : en mars 2026, l’Angola, pays de 39 millions d’habitants, a rendu le français obligatoire dès l’école primaire.

Dans le numérique, 70 % des données françaises sont hébergées aux États-Unis en 2025 et ceux-ci réalisent 48 % des ventes de semi-conducteurs en 2024. La note propose un Small Business Act français pour favoriser les solutions françaises par la commande publique, et un Chips Act européen. Pour les paiements, deux tiers des transactions par carte de la zone euro passent par des systèmes américains, et la France devrait promouvoir le réseau CB et Wero à l’échelle européenne. En 2025, les fonds américains ont participé à 55 % du capital total levé par les startups françaises : la note propose de reprendre les préconisations du rapport Draghi et de mieux contrôler les investissements étrangers, comme le décret Montebourg de 2014.

La France doit choisir entre la vassalisation et l’indépendance, sortir du pro-américanisme et de l’occidentalisme, tout en restant alliée dans les moments critiques, comme de Gaulle lors de la crise des missiles de Cuba en 1962. Une doctrine gaulliste du XXIe siècle s’appuierait sur cinq principes.

1. Adopter une approche pragmatique des affaires internationales : le gaullisme est avant tout un état d’esprit.

2. Avoir comme ligne directrice l’intérêt national : la seule volonté qui puisse être imposée à la France est celle de son peuple.

3. Incarner un modèle pour les pays non alignés, fondé sur l’attractivité et le soft power, en investissant dans la défense et en se dotant d’armes économiques, juridiques et militaires.

4. Reprendre le leadership de l’Europe par un réarmement moral et économique : préserver le modèle civilisationnel français, viser un budget de l’État à l’équilibre (le dernier date de 1974), réformer l’État et s’appuyer sur le Commissariat au plan.

5. Faire de la construction européenne un levier de puissance pour la France : une union de nations, de nature confédérale plutôt que fédérale, fondée sur la subsidiarité.

Au niveau de l’UE : un nouveau traité politico-militaire européen indépendant comme alternative à l’OTAN

L’OTAN, fondée le 4 avril 1949 et forte de 32 pays membres, est dans la pratique le bras armé étatsunien en Europe. Le commandant militaire suprême est toujours un général américain depuis 1949. Washington a dépensé 980 milliards de dollars dans la défense en 2025, soit 60 % des dépenses totales de l’Otan, contre 657 milliards de dollars pour les 31 autres pays membres combinés. L’article 5 n’est crédible que parce que les États-Unis s’y engagent, ce qui crée une dépendance structurelle.

La note écarte la création d’un pilier européen de l’OTAN sur un modèle supranational, la défense relevant de la souveraineté des États. Elle propose une synchronisation et une coopération accrues entre Européens : achat d’armements exclusivement européens, coopération interarmées sur le modèle de la mission de formation de l’Union européenne au Mali (2013 à 2024, plus de 500 personnes, budget annuel de 16 millions d’euros), et renforcement de l’Initiative européenne d’intervention.

La France pourrait aussi étendre son parapluie nucléaire à d’autres pays européens. En mars 2026, le président de la République a annoncé une « dissuasion avancée », à laquelle huit pays européens ont accepté de participer : le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. Les achats d’armement bilatéraux, comme celui de deux avions GlobalEye à Saab et de quatre frégates par la Suède à Naval Group, réduiraient la dépendance aux États-Unis et l’utilité de l’OTAN pour la défense de l’Europe.

Conclusion

Depuis la rupture autour de l’Irak en 2003, le pivot asiatique d’Obama en 2011 et les deux mandats de Donald Trump, les relations transatlantiques entrent dans une nouvelle ère. L’enjeu pour la France n’est pas de divorcer et de se détourner de l’allié américain, car une rupture totale l’affaiblirait face à la puissance chinoise, mais de rompre dans certains domaines de coopération et de diversifier ses partenariats avec d’autres pays européens, asiatiques, africains ou sud-américains.

Il s’agit d’accepter que nous entrions dans une phase de coopétition, à la fois compétition et coopération : une réalité à vivre comme une opportunité pour un renouveau du rayonnement de la France dans le monde.

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Le rapport complet

Faut-il divorcer avec les Etats-Unis ?

59 pages.

Citer cette note

Scull S., « Faut-il divorcer avec les Etats-Unis ? », Note du Millénaire, 27 juin 2026, lemillenaire.org.

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L’auteur

Sean Scull

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Crédit photo : Paris Hosted a Trilateral Meeting Between Volodymyr Zelenskyy, Emmanuel Macron and Donald Trump, de President of Ukraine, via Wikimedia Commons, sous licence CC0 1.0.

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