Pierre Clairé pour Valeurs Actuelles : « Réarmement en Europe : ce que l’Europe de l’Est a compris mais pas l’Europe de l’Ouest »

Les données officielles publiées par l’OTAN avant le sommet d’Ankara de ce mois-ci dessinent une frontière nette en Europe. Cinq alliés (Lituanie, Estonie, Lettonie, Pologne et Grèce) atteignent dès cette année la cible de 3,5 % du PIB consacrée au cœur de défense, 9 ans avant l’échéance fixée à La Haye en 2025. La France est à 2,22 %, l’Italie à 2,1 %, la Belgique à 2%. La lecture simpliste expliquerait cet écart car l’Est aurait compris l’urgence, alors que l’Ouest dormirait. Cette lecture est confortable mais fausse. Nous avons tous parfaitement compris. Seulement, nos pays se reposent sur deux différents récits fondateurs qui influent différemment sur les stratégies de réarmement.

Deux « plus jamais ça » coexistent en Europe

À l’Est, dans des pays sortis du joug russe tardivement, “plus jamais ça” désigne un acteur. Plus jamais occupés, plus jamais effacés, plus jamais soumis à l’extérieur. Ces États n’ont vu leur souveraineté n’être restaurée que tardivement, ils connaissent trop bien l’absence  de celle-ci et son prix. La promesse porte donc ici sur l’existence, et la dépense militaire n’y est pas une ligne arbitrée contre les retraites. Elle est essentielle pour se maintenir en vie. Ceci explique des décisions sans équivalent chez nous, avec par exemple une armée polonaise passée de 130 000 hommes en 2022 à 215 000 aujourd’hui (300 000 en 2030), ou le Bouclier de l’Est, 700 kilomètres fortifiés pour 2,5 milliards d’euros, opérationnel en 2028. Varsovie et Vilnius ne sont pas plus lucides que nous, elles raisonnent différement.

À l’Ouest, “plus jamais ça” désigne un phénomène, la guerre elle-même. Son instrument ne fut jamais l’armée, mais le charbon et l’acier, le marché commun, ou l’intégration européenne. Deux conséquences en découlent. D’abord, admettre que la guerre est revenue en Europe est une invalidation idéologique. Le reconnaître c’est concéder que la méthode n’a pas fonctionné, que l’intégration européenne et des années de promessses fortes n’ont servi à rien. Ainsi, les débats de défense actuels ne portent jamais sur des capacités, mais plutôt sur la moralité. Ensuite, l’État social est en cause alors que nos sociétés se sont construites sur cette promesse. Les dividendes de la paix et la protection américaine aidant, nos gouvernants ont souvent laissés penser que la dépense de défense était inutile. Ainsi, les budgets à l’Ouest ont penché vers l’État Providence atteignant entre 27% et 33% du PIB. Arbitrer contre la dépense sociale est impensable car cela revient à rompre un pacte sacré. 

Ce que nous avons fait à l’Ouest  face aux ambitions russes

Le tragique est bel et bien de retour en Europe. Le renseignement allié converge vers une menace russe réelle, et les services danois jugent même Moscou capable d’une guerre régionale contre les pays baltes 2 ans après l’arrêt des combats en Ukraine. Une tendance se desinne clairement et les pressions russes sont connues et vérifiées. Or, notre réarmement à l’Ouest laisse à désirer. Mais au lieu de réarmer ou passer en économie de guerre, nos gouvernants ont constitué la guerre en événement juridique et moral (entre paquets de sanctions, gel indéfini d’avoirs russes ou discours véhément sur le droit international). Dans les faits, rapportée au PIB, l’aide des plus grands donateurs européens à l’Ukraine reste sous 0,2 % par an, un ordre de grandeur que l’institut Kiel compare aux subventions au gazole ou aux voitures de fonction. Pourtant, le maximalisme moral ne peut se substituer au réarmement.

Devant ce retard à l’allumage, nous avons préféré discuter de la définition du réarmement, plutôt que payer. La cible de La Haye comporte deux compartiments (3,5 % pour le cœur de défense, et 1,5 % pour un périmètre élargi à la sécurité). L’OTAN mesure le premier ; mais le second ne figure dans aucun tableau officiel. Rome y a logé un temps le pont de Messine, 13,5 milliards requalifiés en infrastructure duale, avant de reculer sous le reproche américain de comptabilité créative. Madrid est passée de 1,28 % à 2 % du PIB en un seul exercice. Comment reprocher à un gouvernement d’utiliser une catégorie que l’Alliance a elle-même créée et qu’elle ne mesure pas ? Personne n’a menti, mais nous avons inventé une comptabilité assez vaste pour absorber notre compréhension du danger sans toucher au pacte fondateur. Nous ne dépensons pas contre une menace, mais contre un reproche (celui de Washington) ce qui montre bien notre déconnexion. 

Une erreur historique de l’Europe de l’Ouest

L’erreur couterait plus à certains. Si Varsovie se trompe, elle aura surpayé des chars mais pourra se consoler par une économie doppée par la défense ; si Madrid se trompe, elle perd l’objet même du débat et se retrouve dans l’embarras. Si Poutine ne pousse pas vers les Baltes ou la Pologne, ces derniers auront tout de même une architecture de défense bien plus conséquente qu’avant la guerre, mais si c’est l’Ouest qui se trompe, il sera difficile d’agir dans la panique et nous aurons perdu beaucouop de temps. Certes, nous sommes encore loin de la conquête, par exemple le renseignement estonien ne prête à Moscou aucune intention d’attaque en 2026. Ce qui vient est plus lent, et beaucoup moins spectaculaire. 

Le prix de notre tranquillité, c’est le rang, et nous semblons l’avoir oublié. La puissance en Europe s’indexe sur ce que l’on aligne et ce que l’on produit. L’Allemagne engage 108 milliards d’euros en 2026 et vise 150 à 160 milliards en 2029 ; la France, 57,1 milliards cette année et 64 en 2027. La seule progression du budget allemand entre 2023 et 2024, près de 19 milliards, équivaut à toutes les marges de la loi de programmation française jusqu’en 2030. La Norvège et le Danemark dépassent les États-Unis en dépense par habitant. La Pologne alignera la première armée terrestre du continent sous peu. Et le 8 juin dernier, le SCAF, emblème de la primauté industrielle française et européenne, a été enterré, sans qu’une alternative de sixième génération ne soit connue. Or les décisions migrent vers qui porte la charge, et si la France est vue comme le leader de la défense européenne, c’est parce que son armée est plus forte que les autres, mais demain pourrait être différent. Le risque français n’est pas d’être envahi, c’est de n’être que consulté. Le pays qui a inventé la pensée stratégique européenne commentera une architecture décidée à Varsovie, Berlin et Helsinki. Et nous risquons de devenir spectateurs de l’histoire. 

Le “plus jamais ça” à l’Ouest nous promettait que la guerre ne devrait plus revenir. Mais elle revient et nos ambiguités face à cela pourraient nous coûter plus que des valeurs.

Par Pierre Clairé, Géopolitologue, Directeur adjoint des Etudes du Millénaire

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Crédit photo : un grand groupe de personnes regardant un véhicule militaire, de Jérémy Barande avec Ecole polytechnique Université Paris-Saclay, via Wikimedia Commons, sous licence CC BY-SA 2.0.

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