Pierre Clairé, Antranig Kevorkian et Augustin Bataille pour Valeurs Actuelles : « Arménie : l’absence de résultat clair place le premier État chrétien de l’Histoire dans une situation difficile »

Pachinian n’a pas été suffisamment bien élu pour faire face seul à Moscou et Bakou. Pierre Clairé, Antranig Kevorkian et Augustin Bataille analysent cette victoire électorale en trompe-l’œil.

Sur le papier, Nikol Pachinian a tout gagné le 7 juin. Son parti, Contrat civil, rafle 61 des 105 sièges de l’Assemblée nationale, une majorité absolue à lui seul, qui lui offre un troisième mandat sans allié à ménager ni second tour à redouter. Sous le papier, la victoire est bien plus mince. Le décompte final de la Commission électorale centrale crédite Contrat civil de 49,81 %, pour une participation inférieure à 59 % : l’homme qui formera le prochain gouvernement n’a convaincu que 1 Arménien sur 3. Dans un pays qui digère encore la perte du Haut-Karabagh en 2023, sous un Premier ministre qui joue son avenir sur la candidature à l’UE et un accord avec Bakou, cette majorité arithmétique sans soutien populaire, résume bien la situation complexe et piégeuse à Erevan. 

Une défaite pour Poutine

Pour la Russie qui voulait ramener Erevan, le résultat est un camouflet. Moscou a mené un an durant une campagne d’influence, agité la menace de restrictions à l’exportation et sur le marché du travail, pesé de tout le poids sur l’Église apostolique. Elle n’a pas empêché le milliardaire Samvel Karapetyan de rentrer dans cette course. De surcroît, Vladimir Poutine en personne a brandi l’analogie ukrainienne, et Lavrov tout comme Medvedev se sont impliqués. Pourtant, Contrat civil termine tout de même à plus de deux contre un devant l’Arménie forte de Karapetyan : 49,81 % contre 23,29 %. Comme exercice de coercition brutale, c’est un échec complet, alors que la menace est devenue le meilleur argument contre son auteur. 

Si Moscou revendique une influence sur les anciennes républiques soviétiques, les différents scrutins lui donnent tort. En effet, sur le modèle de la Moldavie, le plan de Poutine a échoué. Au vu des sondages qui donnaient Pachinyan bien devant, Moscou espérait qu’une opposition fragmentée, face à un gouvernement qui avançait unie, fabriquerait mécaniquement un second tour favorable à Moscou. Hélas le pari de diviser pour mieux règner s’est avéré perdant. Pachinian est sorti vainqueur, et il n’y aura pas de revanche, pas de véhicule anti-Pachinian unique offert gratuitement à Moscou. Toutefois, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, comme nous le voyons en Syrie, où les Russes continuent d’occuper leurs bases héritées de l’URSS malgré le départ de Bachar. Enfin, il n’est même pas certain qu’un Caucase en conflit permanent soit une bonne nouvelle les relations internationales. 

Aliev, la malédiction du vainqueur?

L’autocrate a besoin de son ennemi. L’intérêt structurel de Bakou n’a jamais été une Arménie vaincue, mais une Arménie durablement faible et revancharde. Un voisin confiant, en voie de normalisation, arrimé à l’Occident, prive le pétro-autoritarisme azerbaïdjanais de sa menace fondatrice. Ce péril extérieur qui légitime l’État autocratique à l’intérieur et la succession dynastique qui s’y prépare ne semble plus être. L’Arménie idéale d’Aliev n’est pas celle qui signe, mais celle qui s’apprête éternellement à signer, laissant le corridor du Zanguezour comme un instrument vivant plutôt qu’un dossier clos. Et s’il semble avoir perdu un argument fort, il n’est pas impossible qu’il revienne à l’assaut et souffle souffle sur le braises.  

D’ailleurs une victoire contestée est un cadeau en soi pour l’homme fort de Bakou. Et le décompte le lui offre. L’alliance Arménie de Kotcharian refuse de reconnaître le résultat et dénonce une falsification organisée ; des candidats d’opposition ont été interpellés à la veille du vote ; le verdict de l’OSCE se fait attendre. Les Occidentaux voient un Premier ministre tout-puissant fraîchement réelu triomphalement, mais il pourrait être contesté dans la rue et cela peut entretenir le doute sur la durabilité de Pachinian, un doute dont Aliev pourrait se saisir. Ce brouillard est de nature à lui convenir, alors qu’il pourrait refuser de clôre les discussions avec Pachinian, ne le voyant pas comme légitime. 

L’Occident engrange une pseudo victoire

Les Arméniens n’ont pas tant voté pour l’Occident que contre l’idée de se voir dicter leur vote par le Kremlin. Une majorité n’est pas un mandat. Ramenez 49,81 % d’une participation de 59 % à sa pure arithmétique et vous obtenez que Pachinian gouverne avec le consentement actif d’environ un Arménien sur trois. Le détail qui devrait inquiéter les capitales occidentales réside dans les chiffres, car une majorité de 61 sièges sur 105 semble confortable, mais reste sous la barre des 3/5e, soit 63 sièges, somme requise pour graver une révision constitutionnelle. Pachinian détient donc le pouvoir de signer un accord avec l’Azerbaïdjan, mais ni la super-majorité ni l’autorité populaire pour le constitutionnaliser. Or, seule cette inscription dans le marbre lui survivrait et permettrait d’en finir et in fine, acter une paix durable. Rien ne dit qu’une prochaine majorité ne reviendrait dessus, et c’est un espoir que Poutine et Aliev acceptent. 

Le mirage, confirmé. C’est ici que les chancelleries qui ont trinqué au résultat devraient dessoûler. La présence occidentale qu’elles célèbrent concerne une concession de 99 ans sur un corridor et un message de Trump (qui a annoncé un véhicule d’investissement et un satisfecit, pas une garantie). Elle repose désormais sur un gouvernement qui légifère pour la moitié d’un pays, contre l’hostilité ouverte de l’autre moitié, de Moscou et de Bakou. Le vide que certains ont laissé n’a pas été comblé par magie le 7 juin. L’Occident n’a pas arraché un règlement dimanche. Il a acheté un sursis, et s’emploie déjà à le prendre pour une victoire. Mais sans investissement, sans activisme pour occuper le terrain, les Occidentaux, et plus particulièrement les Européens, ne vont rien y gagner. 

Pachinian n’a pas été suffisamment bien élu pour faire face seul à Moscou et Bakou. Si les Occidentaux n’accélèrent pas le tempo et ne s’impliquent pas d’avantage dans le pays, le premier État chrétien risque d’être dans une situation difficile pour sa souveraineté. 

Pierre Clairé, Géopolitologue spécialiste des questions européennes, directeur adjoint des Etudes du think-tank Le Millénaire, co-auteur du rapport « Vers un nouveau rapport entre la France et le Caucase ? Pour un partenariat réel et pérenne »

Antranig Kevorkian, Analyste international, co-auteur du rapport « Vers un nouveau rapport entre la France et le Caucase ? Pour un partenariat réel et pérenne »

Augustin Bataille, Analyste international, co-auteur du rapport « Vers un nouveau rapport entre la France et le Caucase ? Pour un partenariat réel et pérenne »

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Crédit photo : Plaza de la República, Ereván, Armenia, 2016-10-02, DD 113-114 HDR, de Diego Delso, via Wikimedia Commons sous licence CC-BY-SA 4.0

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