Le potentiel d’un partenariat réel et pérenne
Le Caucase, région proche et cruciale où se trouvent des alliés, est amené à jouer un rôle central pour l’Europe. Cette note analyse l’histoire et les rivalités russe, turque et iranienne dans la région, et montre que les Européens ont toutes les cartes en main pour protéger et renforcer leurs intérêts, l’Arménie étant déterminante sans en être le seul rouage.
Le constat
Le Caucase est en pleine recomposition : la Russie laisse un vide immense, il n’y a plus de médiateur légitime et un croissant ottoman émerge autour de l’axe Ankara-Bakou.
La cause
L’Union européenne et la France sont peu impliquées : la part de l’UE dans la balance commerciale arménienne est passée de 19 % en 2021 à 8 % en 2024, alors que les enjeux (gaz, uranium, minerais, corridors) sont considérables.
La conséquence
La note plaide pour protéger l’Arménie, arrimer l’Azerbaïdjan et la Géorgie à l’UE et faire du Caucase l’antichambre d’une politique française en Asie centrale.
Avant-propos
Le Caucase, de par son histoire et la diversité des pays qui le composent, mérite que l’on s’y attarde. Les dynamiques de cette région sont très mouvementées et sa localisation au confluent de l’Est et de l’Ouest ne facilite pas les choses.
Le Caucase s’est formé durant des siècles via les frottements et conquêtes perses, ottomans et soviétiques. Avant l’expansion russe, le Caucase était déjà le berceau de plusieurs royaumes, notamment arménien et géorgien. La conquête russe du Caucase, initiée dès le XVIIIème siècle, entraîna in fine la domination russe jusqu’à l’avènement de l’URSS en 1917. Depuis lors, « diviser pour mieux régner » semble être un adage bien maîtrisé et appliqué par les dirigeants successifs de l’URSS. L’exemple stalinien est bien connu, puisque c’est en 1921 que Staline décide de rattacher le territoire du Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan, qui devient une région autonome deux ans plus tard, en 1923. Les redécoupages opérés par Staline sont devenus au fil des années la norme au sein de l’URSS, et à l’indépendance, les frontières ont été tracées en prenant en compte ses divisions internes. Le Nord Caucase, avec par exemple l’Ossétie du Nord, la Tchétchénie ou le Daghestan, est resté sous la coupe de Moscou, non sans remous. Le Sud Caucase, divisé entre Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie est devenu indépendant, même si dans le dernier cas, l’indépendance reste un mot assez fort si on se rappelle l’intervention russe de 2008 et le soutien à l’Ossétie du Sud (devenue République d’Ossétie du Sud – État d’Alanie en 2017) ou l’Abkhazie. Encore aujourd’hui, cette région du Caucase reste instable malgré un fort potentiel que personne ne peut nier…
Par exemple, le Haut-Karabagh constitue encore aujourd’hui un point d’appui des stratégies respectives russe, turque et iranienne « pour encourager ou déstabiliser les protagonistes locaux1 ». Depuis l’éclatement de l’URSS et l’indépendance des anciens pays qui la composaient, les actes de la Russie tendent à confirmer l’existence de la doctrine de l’ « eurasisme », doctrine géopolitique associée notamment à Aleksander Dugin, qui promeut une puissance civilisationnelle russe dominante sur l’espace post-soviétique. Mais les enjeux pour la Russie sont énormes et le projet eurasiatique russe est en proie à de nombreux obstacles. Alors que le Caucase restait la chasse gardée de Moscou depuis plus d’un siècle, son influence tend à diminuer pour différentes raisons, alors qu’un appel d’air sans précédent existe dans la région et qu’une course effrénée à l’influence existe.
Pour autant, les pays européens commencent à peine à comprendre les enjeux stratégiques et économiques liés au Caucase, ce qui reste dommageable. L’exemple du sommet de la CPE (48 chefs d’Etat) en Arménie (tout premier sommet UE-Arménie, rappelons-le) illustre bien la tendance à l’éloignement des anciens satellites soviétiques vis-à-vis de Moscou puis à l’alignement possible et progressif des feuilles de route UE/Caucase. Même si les tentatives existent de la part des pays du vieux continent, elles semblent bien trop timides à l’heure actuelle, alors que le potentiel régional est immense. Idéalement, il faudrait que la France se montre plus impliquée dans les affaires régionales, et offre un véritable contre-modèle, pour séduire et s’implanter durablement dans des pays qui ne demandent que cela… Les gains potentiels sont énormes et ignorer nos intérêts potentiels, en laissant d’autres puissances prendre l’ascendant, constituerait une erreur que nous devons éviter.
La France et l’Europe ont été frappées de plein fouet par le retour de la rude réalité du monde depuis 2022. La multiplication des conflits et des incidents diplomatiques sur l’ensemble des fronts où elles entendent s’imposer a d’abord suscité de la sidération. Rapidement, l’Europe s’est installée dans une forme de passivité qui lui a fait perdre du temps et du terrain à l’étranger, alors que le retour des Empires et l’avènement de nouvelles logiques se faisait sentir…
Depuis peu, cette passivité se transforme en sursaut, qui reste pour le moins timide. Le mouvement entrepris par Bruxelles sous l’impulsion de Paris participe du redressement de la stature européenne sur la scène internationale. Seulement, ce rebond rhétorique doit encore trouver les moyens concrets de son action.
Le Caucase, en tant que région proche, cruciale et où se trouvent des alliés, est amené à jouer un rôle central. Au-delà des considérations historiques et culturelles, les Européens ont toutes les cartes en mains pour naviguer parmi les écueils des temps modernes afin de protéger et de renforcer leurs intérêts immédiats. L’Arménie se veut déterminante dans ce dispositif mais le chemin est encore long, elle ne saurait en être le seul rouage et il ne faut pas perdre de vue que l’implication européenne a un objectif de rentabilité diplomatique, aussi touchés que nous soyons par son désarroi. D’un mot, le Caucase n’est pas pour l’Europe une cause dont des Lumières en panne de victimes chercheraient à s’emparer ; c’est mieux, c’est une rampe de lancement pour l’architecture de la diplomatie européenne à long terme.
Augustin Bataille, Analyste du Millénaire,
Pierre Clairé, Directeur adjoint des études du Millénaire,
Le Caucase est en pleine recomposition sur fond de délitement des alliances traditionnelles
La Russie laisse un vide immense ; il n’y a plus de médiateur légitime dans la région. L’arrivée de Vladimir Poutine à la tête de l’exécutif russe, en 1999, a été un facteur de changement majeur pour le Caucase du Sud. Les attentats de Moscou, la renégociation du statut de quatre bases militaires russes en Géorgie et le massacre du Parlement arménien, le 27 octobre 1999, envoient un message clair : les Républiques du Caucase ne doivent pas s’émanciper de la tutelle russe.
Depuis la dissolution de l’URSS, cette mainmise perd de la vitesse. En matière de défense, les groupes paramilitaires se multiplient, ce qui traduit la « souverainisation » des États anciennement soviétiques. En matière d’énergie, trois gazoducs ont été construits entre le Turkménistan et la Chine entre 2009 et 2014, et un quatrième est en discussion : c’est « le premier détournement » des ressources gazières centrasiatiques hors de l’orbite russe.
La guerre de 2020 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est fondamentale pour comprendre le désengagement russe. Vladimir Poutine a attendu 44 jours après le début des hostilités pour imposer un cessez-le-feu, signé le 9 novembre 2020. La Russie n’est pas directement intervenue lors de l’invasion du Haut-Karabagh par l’Azerbaïdjan et s’est désengagée militairement des mois plus tard, sans toucher à la 102e base militaire russe, où se trouvent quelques milliers de militaires.
Le projet TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity), acté le 8 août 2025 par un accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, affaiblit encore les velléités russes. Il fait craindre à l’Iran et à la Russie une perte d’influence au profit des États-Unis et de la Turquie, potentiellement encline à rouvrir sa frontière avec l’Arménie.
Vladimir Poutine a attendu 44 jours après le début des hostilités de 2020 pour imposer un cessez-le-feu entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Un croissant ottoman émerge avec pour ambition de satisfaire les appétits d’Ankara
Entre 1991 et aujourd’hui, les tentatives de négociation entre la Turquie et l’Arménie n’ont pas abouti. Les deux protocoles signés à Zurich en 2009 n’ont pas été ratifiés par le parlement turc. Erevan et Ankara n’ont toujours pas de relations diplomatiques, la Turquie ne reconnaissant pas le génocide arménien de 1915.
La note identifie deux constantes de la puissance turque : sa localisation, plaque tournante entre l’Europe, le Moyen-Orient, le Caucase et la mer Noire, et le nationalisme, ciment de la République. Elle y voit une fuite en avant diplomatique pour occulter une inflation supérieure à 30 % en glissement annuel depuis décembre 2021.
Depuis les années 1990, la Turquie cherche à revenir dans le Caucase en comblant le vide laissé par l’éviction progressive de la Russie. Son discours néo-ottomaniste s’appuie sur la doctrine de la « Patrie Bleue » (Mavi Vatan), qui conteste les frontières du traité de Lausanne et vise à sanctuariser la souveraineté turque sur des gisements d’hydrocarbures de Méditerranée orientale, au mépris des ZEE grecques et chypriotes. Le panturquisme y ajoute la volonté d’établir une continuité entre le Bosphore et l’Asie centrale.
L’axe Ankara-Bakou est un changement de paradigme depuis la guerre de 2020. Le corridor de Zanguezour, qui doit relier le Nakhitchevan au reste de l’Azerbaïdjan par le sud de l’Arménie, offrirait au bloc turcique un accès direct à la Caspienne et à l’Asie centrale, mais menacerait la frontière entre l’Arménie et l’Iran et exposerait le Syunik à un risque d’annexion militaire. S’il était forcé militairement, la note évoque une phase de conflit ouvert avec l’Iran.
Pour la note, l’Europe doit cesser de considérer la Turquie comme le bastion oriental de l’Occident : Ankara a rompu avec le pacte atlantiste pour devenir son propre pôle de puissance, souvent au détriment des intérêts de ses alliés.
Une Arménie proactive mais esseulée
L’Arménie est la plus petite République du Caucase du Sud, avec un peu plus de 3 millions d’habitants. Dans les années 2000, sa relation avec la Russie devient quasi vassale : dépendance sécuritaire (OTSC), économique (Union économique eurasiatique), énergétique et alimentaire (98 % des importations de blé viennent de Russie).
La coprésidence tripartite du groupe de Minsk (Moscou, Washington, Paris) s’est effondrée de facto dès les premiers jours de la guerre de 2020. Plusieurs médiations se sont ensuite succédé, dont celle de Paris en 2021, celle de l’Union européenne dans le « processus de Prague » et celle de Washington en 2025. L’offensive éclair de l’Azerbaïdjan en septembre 2022 a fait comprendre à l’Arménie que les Russes ne « sont plus de la partie » : Erevan privilégie depuis la médiation européenne, tout en poursuivant les discussions bilatérales.
Les élections législatives de 2026 sont présentées comme un arbitrage souverain sur l’orientation géopolitique du pays pour la prochaine décennie. Les alliances doivent franchir 8 % des suffrages, les partis isolés 5 %. Le Contrat Civil de Nikol Pachinian s’appuie sur une résilience économique remarquable, face à une opposition fragmentée dont le score cumulé stagne entre 20 et 22 %.
Le risque majeur pour Erevan est celui d’une « promesse occidentale incomplète » : l’attractivité de l’UE est indéniable, notamment par la libéralisation des visas, très populaire chez les jeunes, mais l’incapacité de Bruxelles à assurer une dissuasion militaire laisse l’Arménie vulnérable. Cette asymétrie entre soft power européen et hard power russe définit la fragilité du pivot arménien.
In fine, si l’Europe est une espérance, la géographie demeure une condamnation.
Des régimes ennemis menacent directement les intérêts français et européens
La note désigne l’Azerbaïdjan et la Turquie comme deux puissances qui agissent contre les intérêts de la France et de l’Union européenne. Elle s’appuie sur les enquêtes de l’OCCRP, selon lesquelles plus de 2,9 milliards de dollars répartis en 17 000 versements, entre 2012 et 2014, ont servi à s’attirer les faveurs de chancelleries occidentales. Au moins quatorze représentants du Conseil de l’Europe ont été inquiétés par la justice pour corruption.
La France serait en première ligne. VIGINUM dénonce un « lien direct avec l’État azerbaïdjanais » du Groupe d’initiative de Bakou et a recensé plus de 423 comptes suspects dans la campagne de dénigrement dont la France a été victime en 2023, sur fond de violences en Nouvelle-Calédonie. La note estime que ces éléments devraient suffire à placer l’Azerbaïdjan sous sanctions internationales, la seule initiative vraiment efficace étant une condamnation au niveau européen.
Le jeu de la Turquie est jugé plus subtil mais tout aussi dangereux : Ankara se servirait de Bakou comme d’un proxy. Sur le plan militaire, une douzaine de drones Bayraktar et un arsenal turc livrés quelques mois avant les hostilités de 2020 ont parachevé la suprématie azérie. Sur le plan diplomatique, la Déclaration de Choucha (2021) engage les deux États à une assistance mutuelle en cas d’agression ou de simple « menace » et fait de la continuité territoriale vers le Nakhitchevan une priorité.
En France, la commission d’enquête sur les ingérences étrangères relève que l’agence Anadolu est à l’origine de la campagne numérique anti-française qui a suivi l’assassinat de Samuel Paty en 2020, et la DGSI voit dans les associations proches d’Ankara une manière de contrôler la diaspora. La note précise qu’il ne s’agit pas de condamner les Azéris ou les Turcs comme des peuples ennemis par nature : ce sont leurs gouvernements qui sont devenus des adversaires dans les faits.
La géopolitique des tubes la rend incontournable
Depuis 2022, la Commission européenne a diversifié ses approvisionnements en gaz. Le protocole d’entente de juillet 2022 avec Bakou fixe un objectif de 20 milliards de mètres cubes par an dès 2027. La note y voit une exposition à deux écueils que l’Europe voulait éviter en se débarrassant de la Russie : la vulnérabilité des infrastructures et l’instabilité des fournisseurs.
Le gaz transite par trois gazoducs montés en série (SCP, TANAP, TAP) sur 3 500 kilomètres jusqu’en Grèce puis en Italie. Selon les renseignements américains, les services russes ont saboté l’oléoduc BTC en 2008, à la veille de la guerre en Géorgie, pour cinq millions de dollars par jour de coût pour BP et un milliard de dollars de pertes pour l’Azerbaïdjan. Le gaz provient presque exclusivement du gisement de Shah Deniz, dont l’activité a déjà été suspendue en 2007 et en 2025.
L’Arménie dépend aussi de la Russie pour l’uranium : l’entièreté de celui qu’elle consomme provient d’une usine sibérienne dont elle ne détient que 10 % des parts.
Le coût des travaux de modernisation et d’augmentation des capacités est estimé à 18,5 milliards de dollars, dont 7 milliards financés par Bakou. Or l’Azerbaïdjan ne fournit que 5 % à 8 % des importations européennes de gaz, alors que ses exportations d’hydrocarbures pèsent 51 % du budget de son État : la note y voit une asymétrie manifeste. Elle conclut : « l’Europe ne peut pas ignorer le tourbillon énergétique qu’est le Caucase, d’autant qu’elle a choisi d’y avoir des intérêts. Il ne lui reste plus qu’à les assumer. »
Un potentiel économique et géopolitique dont le Vieux Continent pourrait tirer parti
Paris et Bruxelles ont déjà un pied dans la porte d’au moins quatre secteurs. Nucléaire : l’Arménie veut remplacer la centrale de Metsamor d’ici 2036, le nucléaire assurant entre 30 % et 40 % de son mix électrique. Le vice-président américain a promis près de 9 milliards de dollars dans le nucléaire civil en février 2026. La France est la seule à ne pas avoir émis de projet chiffré, et Framatome ne finalisera son SMR qu’en 2035 au plus tôt, cinq ans après ses concurrents néerlandais et canadien : la note juge probable que l’offre américaine l’emporte.
Économie : avec 6 % de croissance en 2024, l’Arménie est dynamique, mais la part de l’UE dans sa balance commerciale est passée de 19 % en 2021 à 8 % en 2024, tandis que le poids de la Russie a augmenté de dix points. Les investissements de l’UE ont pourtant directement créé près de 27 000 emplois en 2024. Jusqu’en 2022, l’Arménie bénéficiait du système de préférences généralisées, qui exemptait ses produits de 66 % des lignes tarifaires.
Minerais : l’Arménie assure 4 % de la production mondiale de molybdène, que l’UE importe en intégralité, et la mine de Kajaran concentrerait 6 % des réserves mondiales. Aucun projet arménien ne figure parmi les treize projets d’extraction hors UE identifiés par la Commission ; la note propose d’y inscrire les exploitations arméniennes, Kajaran en tête.
Démocratie : l’UE a débloqué 270 millions d’euros pour la société civile, l’Académie de la Justice et les nouveaux programmes scolaires. Le rôle de la France n’est pas de donner de grandes leçons mais de porter assistance aux pays qui en font la demande : l’Europe doit assumer une stratégie de « Democracy Building ».
Montant des contrats de défense signés par l’Arménie avec la France en 2023 et 2024 : en deux ans, la France est passée de zéro livraison militaire à premier partenaire de défense occidental de l’Arménie.
Il appartient donc à la France et à l’UE de trouver la volonté et les moyens de sortir de la passivité
Protéger l’Arménie en défendant son intégrité territoriale, afin d’éviter un avenir comme la Géorgie. Nikol Pachinian entre dans la campagne des législatives de 2026 affaibli par les concessions faites à Bakou. La note décrit un arsenal de guerre hybride russe (désinformation, ingérence financière dans les partis d’opposition, instrumentalisation de l’Église apostolique arménienne) et rappelle la Moldavie, où Moscou aurait injecté environ 115 millions de dollars avant la présidentielle d’octobre 2024. Ne rien faire reviendrait à établir un précédent.
Consolider le partenariat de défense. Les contrats atteignent 278,5 millions d’euros : 36 canons CAESAR, des radars GM200, des véhicules blindés Bastion, des fusils PGM, 15 systèmes antichars portables et une mission de défense permanente à Erevan depuis janvier 2023. En 2024, 29 licences d’exportation ont été émises, pour un plafond de 2,756 milliards d’euros. Il faut faire aboutir les discussions sur la défense anti-aérienne (Mistral, Crotale, SAMP/T Mamba), car Bakou a consacré 3,77 milliards de dollars à sa défense en 2025 contre 1,7 milliard pour Erevan, soit un ratio de 2,2 pour 1. La note propose aussi d’institutionnaliser la formation des chasseurs alpins dans les unités de montagne arméniennes et de négocier un accord-cadre de coopération de défense avec Erevan, distinct du format OTAN.
Contrer la guerre hybride. L’UE a alloué 270 millions d’euros sur 2024-2027 au plan de résilience et de croissance pour l’Arménie, un chiffre respectable pour une économie de 25 milliards de dollars de PIB, « mais sans plus ». Une part doit viser la désinformation et le fact-checking, la France étant bien positionnée pour coordonner cette action via l’Agence française de développement et les instituts culturels.
L’arme économique. L’UE a débloqué 2,5 milliards d’euros d’investissements en Arménie via Global Gateway, et le premier sommet UE-Arménie, le 5 mai 2026, a consacré un partenariat de connectivité couvrant l’énergie, les transports et le numérique. La note propose un accord de ciel ouvert UE-Arménie, un renforcement des vols d’Air France vers Erevan, un paquet de souveraineté industrielle franco-arménien (aéronautique civile, industrie légère de défense, numérique) et un positionnement de l’Europe comme garante que le corridor TRIPP ne devienne pas un instrument de pression sur Erevan.
La France comme puissance de médiation. La diaspora arménienne de France, estimée entre 600 000 et 800 000 personnes, est un actif mais peut devenir un obstacle si Paris est perçu comme un avocat de parti. L’ambition doit être d’être le garant d’un processus de paix juste, ce qui implique de normaliser les relations avec l’Azerbaïdjan.
Défense, gaz, commerce et transport : les chiffres du dossier
Dépenses de défense en 2025, en milliards de dollars
Bakou a consacré 2,2 fois plus que Erevan à sa défense en 2025, avec en outre une supériorité qualitative de son arsenal (drones turcs, matériels israéliens).
Part de la Russie dans les importations de gaz de l’Union, en %
Les flux russes ont chuté, mais l’Union s’est engagée à fermer entièrement le robinet avant novembre 2027, engagement que les troubles au Moyen-Orient rendent difficile à tenir selon la note.
Part de l’UE dans la balance commerciale arménienne, en %
Le poids de la Russie a augmenté de dix points sur la même période, Moscou se servant de l’Arménie comme plaque tournante pour écouler ses produits sous sanctions.
Trafic du couloir Trans-Caspien, en millions de tonnes
L’objectif de 10 millions de tonnes en 2027 suppose des investissements estimés à 18,5 milliards d’euros par la BERD.
Arrimer la région à l’UE et ne pas se focaliser uniquement sur l’Arménie
Azerbaïdjan. Bakou est l’interlocuteur incommode que les capitales européennes préfèrent éviter. Il est pourtant le premier fournisseur de gaz de substitution de plusieurs États membres (environ 12 milliards de m³ par an via le TAP, avec des négociations pour atteindre 20 milliards d’ici 2027) et contrôle le segment le plus critique du Corridor Trans-Caspien. La note recommande des investissements européens ciblés dans la modernisation ferroviaire et portuaire, les énergies renouvelables et les standards douaniers, conditionnés à des avancées vérifiables, et le rétablissement d’un canal fonctionnel avec Aliyev, sans lier cette normalisation à l’arrêt des livraisons militaires à l’Arménie.
Géorgie. En novembre 2025, l’ambassadeur de l’UE à Tbilissi déclarait que la Géorgie n’était plus sur la trajectoire de devenir un État membre. La note demande des sanctions personnelles ciblées contre les responsables du Rêve géorgien (le Parlement européen a réclamé des sanctions Magnitsky en juillet 2025), une enveloppe d’urgence de 50 à 80 millions d’euros pour la société civile, acheminée sans passer par les institutions d’État, et le maintien d’une porte ouverte à l’option européenne. Elle suggère aussi un accord d’investissement pour moderniser le pipeline Bakou-Soupsa.
Corridor Trans-Caspien. Le corridor relie la Chine à l’Europe en quinze jours, en contournant la Russie et la Biélorussie. L’UE a engagé 10 milliards d’euros à l’Investors Forum de janvier 2024, puis annoncé 12 milliards au sommet UE-Asie centrale d’avril 2025 ; un quart de la première enveloppe est déjà traduit en projets, ce que la note juge insuffisant. Elle cible la capacité portuaire d’Aktau, un système de transit douanier électronique unifié et le Caucasus Transmission Network (plus de 500 millions d’euros). La France pourrait prendre position sur un ou deux projets emblématiques via Bpifrance ou la Caisse des Dépôts.
On ne structure pas une région en s’excluant de l’une de ses capitales.
Un réseau diplomatique à créer. Il n’existe pas de format de dialogue politique régional crédible qui inclue l’UE et la Turquie, alors que la Russie pousse son format 3+3. La note propose la création d’un Groupe de Travail UE-Caucase, réunissant en formation permanente les envoyés spéciaux de la France, de l’Allemagne, de la Turquie et de l’UE pour le Caucase du Sud, avec trois fonctions :
- suivre l’implémentation technique du traité de paix arméno-azerbaïdjanais ;
- coordonner les investissements dans le corridor Trans-Caspien ;
- maintenir un canal de communication avec Tbilissi malgré le gel de l’adhésion géorgienne, et avec Bakou.
La Turquie y est jugée indispensable, « non par sympathie pour Erdoğan, mais par réalisme ».
Le Caucase du Sud, antichambre de l’Asie centrale
« Bakou n’est pas un terminus, mais une porte. » La note fait du Caucase l’antichambre d’une politique centre-asiatique française cohérente. La guerre d’Ukraine a fissuré l’emprise russe en Asie centrale, et Chinois, Turcs, Coréens et Émiratis se sont précipités dans la brèche, sauf les Européens. Le commerce entre l’Union et l’Asie centrale a quadruplé en sept ans pour atteindre 54 milliards d’euros ; le commerce sino-centrasiatique a dépassé 100 milliards de dollars en 2025.
Ce que la France a à gagner : l’uranium (le Kazakhstan produit 39 % de l’uranium mondial, 23 270 tonnes en 2024, alors que la France a perdu son uranium nigérien à l’été 2023), les matières critiques (l’Asie centrale recèle 38,6 % du minerai de manganèse mondial, 30 % du chrome, 12,6 % du zinc, 8,7 % du titane) et le commerce (la France est le cinquième investisseur étranger au Kazakhstan, avec un stock proche de 20 milliards de dollars ; le commerce bilatéral a bondi de 31 % en 2024, à 5,5 milliards de dollars).
Pour la sécurité gazière, les flux russes vers l’Union sont passés de 45 % des importations en 2022 à 12 % en 2025. Le Turkménistan est à 280 kilomètres seulement de Bakou via la Caspienne, et le projet de gazoduc transcaspien retrouve une viabilité, alors que la France reste « étrangement silencieuse ».
Pour y arriver, la note propose de financer lourdement le couloir qui relie l’Asie centrale à l’Europe, de cofinancer sous pavillon français des projets d’uranium en Ouzbékistan avec Orano, des parcs éoliens kazakhs et des lignes de batteries, d’ajouter un volet sécurité et défense au format C5+1 (formation, renseignement, lutte antiterroriste, cybersécurité) et de développer le soft power culturel : une vingtaine de programmes en double diplôme et plus de 17 000 visas délivrés en 2024.
La France ne sera pas une grande puissance en Asie centrale, mais elle peut devenir un partenaire utile, technologiquement avancé, politiquement moins intéressé que la Chine, plus subtil que les États-Unis. Le Caucase du Sud est le seul axe terrestre qui relie l’Asie centrale à l’Europe sans passer par la Russie ni par l’Iran.
Vers un nouveau rapport entre la France et le Caucase ? Pour un partenariat réel et pérenne
65 pages.
Kevorkian A., Bataille A., Clairé P., « Vers un nouveau rapport entre la France et le Caucase ? Pour un partenariat réel et pérenne », Note du Millénaire, 7 juin 2026, lemillenaire.org.
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Antranig Kevorkian et Augustin Bataille et Pierre Clairé
Analyste du Millénaire ; Analyste du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire.
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