Vers un nouveau rapport entre la France et le Caucase ? Pour un partenariat réel et pérenne

Le Caucase, de par son histoire et la diversité des pays qui le composent, mérite que l’on s’y attarde. Les dynamiques de cette région sont très mouvementées et sa localisation au confluent de l’Est et de l’Ouest ne facilite pas les choses. 

Le Caucase s’est formé durant des siècles via les frottements et conquêtes perses, ottomans et soviétiques. Avant l’expansion russe, le Caucase était déjà le berceau de plusieurs royaumes, notamment arménien et géorgien. La conquête russe du Caucase, initiée dès le XVIIIème siècle, entraîna in fine la domination russe jusqu’à l’avènement de l’URSS en 1917. Depuis lors, « diviser pour mieux régner » semble être un adage bien maîtrisé et appliqué par les dirigeants successifs de l’URSS. L’exemple stalinien est bien connu, puisque c’est en 1921 que Staline décide de rattacher le territoire du Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan, qui devient une région autonome deux ans plus tard, en 1923. Les redécoupages opérés par Staline sont devenus au fil des années la norme au sein de l’URSS, et à l’indépendance, les frontières ont été tracées en prenant en compte ses divisions internes. Le Nord Caucase, avec par exemple l’Ossétie du Nord, la Tchétchénie ou le Daghestan, est resté sous la coupe de Moscou, non sans remous. Le Sud Caucase, divisé entre Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie est devenu indépendant, même si dans le dernier cas, l’indépendance reste un mot assez fort si on se rappelle l’intervention russe de 2008 et le soutien à l’Ossétie du Sud (devenue République d’Ossétie du Sud – État d’Alanie en 2017) ou l’Abkhazie. Encore aujourd’hui, cette région du Caucase reste instable malgré un fort potentiel que personne ne peut nier…

Par exemple, le Haut-Karabagh constitue encore aujourd’hui un point d’appui des stratégies respectives russe, turque et iranienne « pour encourager ou déstabiliser les protagonistes locaux[1] ». Depuis l’éclatement de l’URSS et l’indépendance des anciens pays qui la composaient, les actes de la Russie tendent à confirmer l’existence de la doctrine de l’ « eurasisme », doctrine géopolitique associée notamment à Aleksander Dugin, qui promeut une puissance civilisationnelle russe dominante sur l’espace post-soviétique. Mais les enjeux pour la Russie sont énormes et le projet eurasiatique russe est en proie à de nombreux obstacles. Alors que le Caucase restait la chasse gardée de Moscou depuis plus d’un siècle, son influence tend à diminuer pour différentes raisons, alors qu’un appel d’air sans précédent existe dans la région et qu’une course effrénée à l’influence existe. 

Pour autant, les pays européens commencent à peine à comprendre les enjeux stratégiques et économiques liés au Caucase, ce qui reste dommageable. L’exemple du sommet de la CPE (48 chefs d’Etat) en Arménie (tout premier sommet UE-Arménie, rappelons-le) illustre bien la tendance à l’éloignement des anciens satellites soviétiques vis-à-vis de Moscou puis à l’alignement possible et progressif des feuilles de route UE/Caucase. Même si les tentatives existent de la part des pays du vieux continent, elles semblent bien trop timides à l’heure actuelle, alors que le potentiel régional est immense. Idéalement, il faudrait que la France se montre plus impliquée dans les affaires régionales, et offre un véritable contre-modèle, pour séduire et s’implanter durablement dans des pays qui ne demandent que cela… Les gains potentiels sont énormes et ignorer nos intérêts potentiels, en laissant d’autres puissances prendre l’ascendant, constituerait une erreur que nous devons éviter. 

La France et l’Europe ont été frappées de plein fouet par le retour de la rude réalité du monde depuis 2022. La multiplication des conflits et des incidents diplomatiques sur l’ensemble des fronts où elles entendent s’imposer a d’abord suscité de la sidération. Rapidement, l’Europe s’est installée dans une forme de passivité qui lui a fait perdre du temps et du terrain à l’étranger, alors que le retour des Empires et l’avènement de nouvelles logiques se faisait sentir…

 Depuis peu, cette passivité se transforme en sursaut, qui reste pour le moins timide. Le mouvement entrepris par Bruxelles sous l’impulsion de Paris participe du redressement de la stature européenne sur la scène internationale. Seulement, ce rebond rhétorique doit encore trouver les moyens concrets de son action. 

Le Caucase, en tant que région proche, cruciale et où se trouvent des alliés, est amené à jouer un rôle central. Au-delà des considérations historiques et culturelles, les Européens ont toutes les cartes en mains pour naviguer parmi les écueils des temps modernes afin de protéger et de renforcer leurs intérêts immédiats. L’Arménie se veut déterminante dans ce dispositif mais le chemin est encore long, elle ne saurait en être le seul rouage et il ne faut pas perdre de vue que l’implication européenne a un objectif de rentabilité diplomatique, aussi touchés que nous soyons par son désarroi. D’un mot, le Caucase n’est pas pour l’Europe une cause dont des Lumières en panne de victimes chercheraient à s’emparer ; c’est mieux, c’est une rampe de lancement pour l’architecture de la diplomatie européenne à long terme.

Par Antranig Kevorkian, Analyste du Millénaire

Augustin Bataille, Analyste du Millénaire,

Pierre Clairé, Directeur adjoint des études du Millénaire,

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Crédit photo : carte du Caucase via Wikimedia Commons, sous licence, CC BY-SA 4.0

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