Élections législatives en Espagne: vers un retour de la droite ?

Note du Millénaire Affaires étrangères et Défense

Vers un retour de la droite au pouvoir ?

Après la déroute de la gauche aux élections municipales et régionales du 28 mai 2023, Pedro Sánchez a convoqué des élections générales anticipées pour le 23 juillet. Pierre Clairé retrace l’histoire politique récente de l’Espagne, analyse la recomposition à gauche comme à droite et en tire les leçons pour la France et l’Europe.

PC
Pierre ClairéDirecteur adjoint des études du Millénaire
21 juillet 2023
51 pages · lecture 10 min
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En bref

Le constat

Une gauche battue le 28 mai et des élections générales anticipées au cœur de l’été.

La cause

La fin du bipartisme, une gauche divisée et une droite relancée par la ligne Ayuso-Feijóo.

La conséquence

Une probable victoire du PP, dont l’accès au pouvoir dépendra des alliances, et une leçon pour la droite française.

Principaux constats
0131,5 %des voix pour le PP aux municipales du 28 mai 2023, en hausse de 10 points.
0210 sur 17régions autonomes contrôlées par la droite après le 28 mai.
03113,4 %du PIB : la dette publique espagnole en 2022.
0452députés Vox élus en novembre 2019.
0512,86 %des voix pour Podemos en novembre 2019, contre 21,15 % en 2016.

Avant-propos

Après la tonitruante défaite de la Gauche lors des élections régionales et municipales du 28 mai (28M), Pedro Sánchez a été obligé de convoquer des élections générales anticipées le 23 juillet (23J). Les élections étaient initialement prévues pour la fin de l’année, mais l’actuel Président du Gouvernement socialiste en a décidé ainsi pour tenter de contrer l’influence grandissante de la Droite espagnole qui semblait sur une pente ascendante. Ce choix peut être vu comme un énième pari de la part de Sánchez qui a fait de la prise de risque sa marque de fabrique, mais cette fois-ci il semble peu probable que la chance sourît une fois de plus à celui que l’on surnomme « Pedro el Guapo » (le beau Pedro). En effet la remontée fantastique qu’il avait imaginée ne devrait pas avoir lieu, alors qu’il n’a pas réussi à imposer ses thèmes de prédilections, notamment son bilan économique respectable et les avancées sociales qui ont pu plaire aux Espagnols. 

Cette campagne pour le moins spéciale, car elle s’est tenue en été et dans un laps de temps très court, a été dominée par les thèmes sociétaux et non économiques. En effet la droite n’a pas voulu changer sa stratégie gagnante du 28M en attaquant frontalement le chef du parti socialiste, l’accusant de vouloir mettre à mal l’identité espagnole. Lors de la campagne électorale du 28M Pedro Sánchez avait choisi de s’impliquer personnellement dans la campagne, sachant qu’il serait amené à le faire rapidement pour les élections générales. Le Partido Popular d’Alberto Nuñez Feijóo n’en demandait pas tant, en profitant pour nationaliser le scrutin et en faire un référendum pour ou contre Sánchez, accusé de mettre en péril l’unité espagnole par ses ententes avec les régionalistes. L’EH Bildu (gauche basque), issue de la volonté politique d’ETA de s’impliquer en politique, ou l’ERC (gauche catalane) aux velléités indépendantistes sont les principales sources de conflit avec le Président du Conseil. On lui reproche surtout le retrait du délit de sédition du code pénal, ce qui a permis à de nombreux indépendantistes de ne pas être inquiétés par la justice malgré leur participation à la déclaration d’indépendance et au référendum de 2017. Son entente avec la gauche radicale de Podemos qui a défendu outre mesure le féminisme ou les Droits LGBTQI ne passe pas non plus au sein d’une frange conservatrice. 

Devant l’état de la gauche, il est plus que probable que le parti populaire finisse en tête des élections du 23 juillet, pour autant cela ne va pas signifier que Feijóo va devenir Président du Gouvernement automatiquement. En effet ce scrutin et son issue sont marqués d’une grande incertitude, alors qu’une coalition sera nécessaire pour gouverner sereinement. Comme nous le voyons depuis maintenant quelques années, la vie politique espagnole se démarque par sa grande incertitude, avec la fin du bipartisme historique ce qui implique qu’une entente va être nécessaire pour gouverner, et à ce jeu la gauche est plus habituée bénéficiant du précédent gouvernement comme exemple. La droite au contraire ne s’est jamais lancée dans une telle entreprise au niveau national, mais elle a pu s’allier avec Vox aux niveaux régional et municipal, ce qui laisse penser que cela reste possible. Ainsi le résultat final du soir ne signifiera en rien l’élection d’un nouveau Président du Gouvernement, le processus sera long de par son originalité pour les politiciens espagnols. Même si une grande incertitude règne, nous pouvons dire que le Partido Popular et la droite en général tiennent la corde et une longueur d’avance sur les Socialistes. 

Une autre source d’incertitude reste l’abstention et les appréhensions des citoyens, alors que l’extrême droite pourrait revenir aux affaires près de 50 ans après la mort de Francisco Franco. Les Espagnols vont-ils se déplacer en masse alors que ces élections se tiennent en plein milieu de l’été, alors que beaucoup d’Espagnols sont en vacances. De même les Espagnols, qui avaient placés les socialistes en tête lors des deux précédentes élections générales sont-ils prêts à voir Vox arriver au pouvoir et peut-être remettre en cause un certain nombre d’acquis ? Le Franquisme reste tabou en Espagne encore aujourd’hui et le rappel de cette période provoque des tensions au sein de l’Espagne. Alors que Vox n’est pas à proprement parler un parti franquiste, se réclamant du Caudillo, ils s’opposent à la politique mémorielle des socialistes qui remuent le couteau dans la plaie et réactivent les clivages en Espagne. Pour autant la Gauche ne rechine pas à les associer à cette période, mettant en garde contre une régression en Espagne et la perte de nombreux acquis sociaux. Ils prennent en exemple le retrait du drapeau arc en ciel des mairies gouvernées par la Droite avec Vox pour montrer qu’ils veulent s’attaquer à certaines minorités. 

Ce scrutin sera donc très intéressant à scruter, notamment car arriver en tête ne signifiera pas l’arrivée à la Moncloa du chef de file du parti vainqueur. Alberto Nuñez Feijóo part avec une longueur d’avance, mais il devra se montrer capable d’affaiblir Vox en limitant son influence dans les urnes ou lors des négociations pour arriver à ses fins. Un échec de sa part pourrait signifier plus d’incertitude en Espagne et potentiellement la convocation de nouvelles élections faute de majorité claire, comme ce fut le cas en 2019. 

Enfin nous pouvons dire que ce scrutin aura de grandes conséquences sur l’avenir de l’Espagne mais aussi sur celui de l’Europe. En effet, la tendance de droitisation de l’électorat est visible depuis de nombreux mois en Europe, mais la bascule de l’Espagne, quatrième économie de l’UE, après celle de l’Italie il y a quelques mois pourrait accélérer les choses. Dans l’optique des élections européennes de 2024 et alors que de nombreux observateurs promettent une marée bleue au Parlement européen, une victoire de la droite en Espagne pourrait signifier beaucoup. 

De la transition au bipartisme

La transition démocratique. Désigné successeur par Franco en 1969, Juan Carlos Ier accompagne la démocratisation : Constitution de 1978, légalisation des partis communiste et socialiste, et échec du coup d’État du 23 février 1981.

Les années González. Victorieux en 1982, le PSOE de Felipe González gouverne jusqu’en 1996 : adhésion à la Communauté économique européenne, réformes sociales et libérales, puis usure liée aux affaires.

Le premier retour de la droite. José María Aznar l’emporte en 1996 et prépare l’entrée dans l’euro ; le chômage, qui dépassait 20 % sous les socialistes, se rapproche de 10 % de la population active.

De Zapatero à la fin du bipartisme

Les années Zapatero. Arrivé au pouvoir en 2004, José Luis Rodríguez Zapatero retire les troupes d’Irak, fait voter la loi de mémoire historique en 2006 et légalise le mariage homosexuel en 2005, avant d’être rattrapé par la crise de 2008 et le tournant de l’austérité.

Rajoy et la gestion de crise. En 2011, le PP de Mariano Rajoy obtient la majorité absolue dans un pays où le chômage dépasse 20 % ; son mandat est marqué par l’austérité et les affaires qui touchent le parti.

L’éclatement du paysage politique. Vox naît en 2013, Podemos en 2014, Ciudadanos s’étend à toute l’Espagne : en 2015, le PP arrive en tête avec 28,71 % des voix, et il faut attendre de nouvelles élections en 2016 pour former un gouvernement.

L’ère Sánchez. Porté au pouvoir par une motion de censure, Pedro Sánchez convoque deux élections en 2019 ; en novembre, Vox obtient 52 députés et devient la troisième force du pays, avant la coalition PSOE-Unidas Podemos de janvier 2020.

10

régions autonomes sur 17 contrôlées par la droite après les élections régionales du 28 mai 2023.

Rapport du Millénaire, p25

Le 28M et la dissolution

Un affaiblissement économique. Selon l’auteur, l’Espagne compte parmi les pays les plus endettés de l’Union, avec une dette de 113,4 % du PIB et un déficit de 4,8 % du PIB en 2022.

Une double victoire du PP. Aux municipales du 28 mai 2023, le PP arrive en tête avec 31,5 % des voix, en hausse de 10 points, devant le PSOE à 28,11 % ; il prend Valence, Séville, Murcie, Palma, Valladolid ou Grenade.

Un raz-de-marée régional. Sur les 12 régions en jeu, la droite arrive en tête dans 8, et Isabel Díaz Ayuso obtient la majorité absolue à Madrid. Dès le lendemain, Pedro Sánchez convoque des élections générales anticipées pour le 23 juillet.

Une gauche affaiblie et divisée

Le déclin de Podemos. De 21,15 % des voix en 2016, le parti tombe à 14,32 % puis 12,86 % en 2019 ; à Madrid, en 2021, son chef de file ne recueille que 7,24 %.

Des scissions en cascade. Más País en 2018, puis Sumar, lancé par Yolanda Díaz, qui absorbe Unidas Podemos en juin 2023 et fédère la gauche radicale.

Un PSOE qui résiste. Crédité de près de 28 % des intentions de vote, le PSOE mise sur le recul du chômage, au plus bas depuis 2008, et sur la stature internationale de son chef.

Explorer les données

La recomposition politique espagnole

Députés élus en novembre 2019

PSOE120PP89Vox52
Lecture

Vox devient la troisième force politique du pays.

Rapport du Millénaire, p18, p22-23 et p27

La ligne Ayuso-Feijóo

Une révolution interne. En 2022, Alberto Núñez Feijóo et Isabel Díaz Ayuso, présidents de la Galice et de Madrid, écartent Pablo Casado et imposent une ligne libérale-conservatrice décomplexée.

Un PP en forte progression. Les sondages le font passer de 89 à près de 140 députés, tandis que Vox perdrait une dizaine de sièges.

Contenir Vox sans l’ignorer. Des accords régionaux, comme en Castille-et-León, sans accord national : le PP reprend une partie des thèmes de Vox tout en affirmant sa différence.

ce pragmatisme et cette proximité avec les grandes préoccupations des Français qui manque à la droite en France

Quelles conséquences pour l’Espagne et l’Europe ?

Une campagne sociétale. La droite a préféré les thèmes sociétaux et l’unité de l’Espagne au bilan économique, plutôt favorable au sortant ; seul débat de la campagne, celui du 10 juillet a tourné à l’avantage de Feijóo selon de nombreux observateurs.

Des alliances décisives. Aucun parti ne devrait obtenir seul la majorité absolue ; l’addition PP-Vox en paraît proche, mais une coalition de droite serait une première depuis le retour de la démocratie.

Une leçon pour la droite française. Pragmatisme, proximité avec les préoccupations quotidiennes et fiscalité attractive : la ligne Ayuso-Feijóo peut inspirer Les Républicains.

Une droitisation de l’Europe. Après l’Italie, la Suède, la Finlande et la Grèce, une victoire de la droite en Espagne pèserait sur les élections européennes de 2024 et sur une possible majorité de centre-droit au Parlement européen.

Conclusion

Trois points à surveiller. Le parti arrivé en troisième position, le total des sièges du PP et de Vox, et l’abstention : depuis 2000, selon les études citées, la droite l’emporte lorsqu’elle dépasse 30 %.

Une présidence européenne peu menacée. Quel que soit le résultat, les principaux partis restent pro-européens et atlantistes.

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Élections législatives en Espagne: vers un retour de la droite ?

51 pages.

Citer cette note

Clairé P., « Élections législatives en Espagne: vers un retour de la droite ? », Note du Millénaire, 21 juillet 2023, lemillenaire.org.

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