Comment Lula a transformé l’impossible en réalité ?

Rapport du Millénaire Affaires étrangères et Défense

Élections au Brésil : l’analyse électorale et politique de l’exploit de Lula

Devancé de 2,22 millions de voix au premier tour, Lula a été réélu le 25 octobre avec 51,79 % des suffrages exprimés et 4,43 millions de voix d’avance, une première depuis le retour de la démocratie en 1985. À partir des résultats des 5 570 communes, du recensement de 2022 et de la presse brésilienne, le rapport explique ce renversement : le retour aux urnes des abstentionnistes, des reports de voix défavorables à Flávio Bolsonaro et la bascule du Minas Gerais et de la ville de Rio de Janeiro.

WT
William Thay, Pierre ClairéPrésident du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire
26 octobre 2026
67 pages · lecture 18 min
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Couverture du rapport : Comment Lula a transformé l’impossible en réalité ?
En bref

Le constat

Devancé au premier tour, Lula est réélu avec 51,79 % des voix et 4,43 millions de voix d’avance. Depuis 1985, le deuxième du premier tour ne l’avait jamais emporté au second.

La cause

Le retour aux urnes des électeurs du Nordeste et des périphéries, la désobéissance d’une partie des électeurs centristes à leurs candidats et la bascule du Minas Gerais et de la ville de Rio de Janeiro.

La conséquence

Les sondages et le modèle du Millénaire ont sous-estimé Lula d’environ 2,7 points. Son quatrième mandat commence face à un Congrès plus à droite et à un adversaire qui demande l’annulation du scrutin.

Principaux constats
0151,79 %des suffrages exprimés pour Lula au second tour, après 45,16 % au premier tour contre 47,03 % pour Flávio Bolsonaro
0274 %des 14,10 millions de voix disponibles entre les deux tours sont allées à Lula, alors qu’il suffisait à Flávio Bolsonaro d’en capter 42 %
034,43 millionsde voix d’avance pour Lula, contre 2,14 millions en 2022
0480,8 %de participation au second tour, contre 78,9 % au premier : environ la moitié du gain de Lula vient d’électeurs qui ne s’étaient pas exprimés le 4 octobre
0531 contre 279communes gagnées et perdues par Lula depuis 2022, mais les 31 comptent 3,2 fois plus d’inscrits, dont la ville de Rio de Janeiro
063,45 %des votants, tous pour Lula, auraient dû voter pendant la prolongation de 17 à 19 heures pour qu’elle inverse le résultat

Avant-propos

Le 4 octobre au soir, Lula se disait « convaincu de gagner au premier tour ». Il venait pourtant de finir deuxième, avec 45,16 % des voix contre 47,03 % pour Flávio Bolsonaro, à 2,22 millions de voix, alors que les instituts le plaçaient encore devant la veille. Trois semaines plus tard, les Brésiliens l’ont choisi, avec 51,79 % des suffrages exprimés et 64,26 millions de voix, contre 59,83 millions pour Flávio Bolsonaro. Selon l’Associated Press, depuis 1985 et le retour de la démocratie, le Brésil n’avait jamais vu le deuxième du premier tour l’emporter au second.

Ce résultat, ni Le Millénaire ni les instituts ne l’avaient prévu. Entre les deux tours, aucune enquête publiée ne donnait Lula vainqueur. Le dernier Datafolha, réalisé les 23 et 24 octobre, annonçait 51 % des voix valides pour Flávio Bolsonaro, et le forecast du Millénaire du 24 octobre au soir ne donnait à Lula que 49,1 % des voix et 34 % de chances. Les sondages se sont donc trompés deux fois en trois semaines : ils ont surestimé Lula au premier tour, puis l’ont sous-estimé au second.

Le rapport cherche à comprendre comment un président sortant devancé au premier tour, face à un adversaire soutenu par la plupart des candidats éliminés, a pu l’emporter avec 4,43 millions de voix d’avance. Il s’appuie sur les résultats officiels des 5 570 communes du pays, comparés à ceux de 2022 et croisés avec le recensement de 2022 de l’IBGE, ainsi que sur la presse brésilienne pour la campagne. Les résultats cités sont ceux du Tribunal supérieur électoral (TSE) ; les estimations du Millénaire sont présentées comme telles.

Le premier tour : une surprise à droite

Deux finalistes, 92,2 % des voix. Douze candidats se présentaient. Flávio Bolsonaro arrive en tête avec 56,10 millions de voix, soit 47,03 % des suffrages exprimés, devant Lula, qui recueille 53,88 millions de voix et 45,16 %. Les deux finalistes rassemblent 92,2 % des voix, contre 91,6 % pour Lula et Jair Bolsonaro au premier tour de 2022 : la polarisation installée en 2018 ne s’atténue pas. Augusto Cury (Avante) obtient 2,89 %, Renan Santos (Missão) 2,24 %, Ronaldo Caiado (PSD) 2,18 % et Romeu Zema (Novo) 0,27 %. La participation n’atteint que 78,9 % : l’abstention touche 21,08 % des inscrits, soit 33,5 millions de personnes, son plus haut niveau depuis 1998. Chez les plus de 70 ans, dispensés de l’obligation de voter, elle approche 50 %.

Une erreur des sondages qui rappelle 2018 et 2022. La veille, les trois derniers sondages publiés donnaient Lula en tête en voix valides : 45 % contre 42 % pour Datafolha, 46 % contre 45 % pour Quaest et 47,8 % contre 42,1 % pour MDA. Sur l’écart entre les deux candidats, l’erreur va de 2,9 points pour Quaest à 7,6 points pour MDA. Le forecast du Millénaire, gelé le 3 octobre au soir, plaçait Lula à 44,4 % et Flávio Bolsonaro à 41,2 %. Juste à 0,8 point près pour Lula, il sous-estimait Flávio Bolsonaro de 5,8 points, tandis que les quatre candidats suivants faisaient tous moins bien que prévu. Le rapport avance deux explications, un vote utile de dernière minute ou des électeurs de droite qui répondent moins aux enquêtes, sans pouvoir trancher.

Une carte en deux blocs. Lula arrive en tête dans 12 États : les 9 du Nordeste, le Pará, l’Amazonas et l’Amapá, ce dernier avec 225 voix d’avance seulement. Flávio Bolsonaro prend les 15 autres, dont São Paulo (51,9 % contre 38,2 %), le Minas Gerais (48,2 % contre 43,3 %) et Rio de Janeiro (53,0 % contre 39,4 %). Il arrive premier dans 2 908 communes, Lula dans 2 663. Le Nordeste donne 63,8 % des voix à Lula, mais environ 300 000 voix de moins qu’au premier tour de 2022.

Trois électorats éliminés très différents. Augusto Cury, Renan Santos et Ronaldo Caiado réunissent ensemble 8,7 millions de voix, près de quatre fois l’écart entre les deux finalistes. Augusto Cury fait ses meilleurs scores dans les villes populaires qui entourent les métropoles du Sud-Est et dans le Nord : 5,3 % à Conselheiro Lafaiete, 4,8 % à Santa Luzia et à Ibirité, 4,5 % à Manaus. Renan Santos est le candidat des villes diplômées du Sud et du Sud-Est : sa part est corrélée à 0,64 avec la durée moyenne de scolarité des communes. Ronaldo Caiado fait 12,3 % dans le Goiás, l’État qu’il gouverne, 4,8 % dans le District fédéral, et moins de 3 % partout ailleurs.

Une droite renforcée au Congrès. Le même jour, Tarcísio de Freitas est réélu gouverneur de São Paulo dès le premier tour face à Fernando Haddad, avec environ 62,7 % des voix. Au Sénat, le Parti libéral (PL) de la famille Bolsonaro passe à 28 sièges sur 81, et la droite y dispose d’une majorité simple avec le PP, Republicanos et Novo. Pour Lula, le premier tour est doublement défavorable : il est devancé à la présidentielle, et le Congrès élu le même jour lui sera moins favorable que le précédent.

La campagne de second tour : deux stratégies

Lula choisit la confrontation. Dès le soir du 4 octobre, Lula parle d’une campagne qui se jouera désormais « entre deux candidats seulement », s’en prend directement à Flávio Bolsonaro et appelle ceux qui n’ont pas voté à le faire. Selon des sources internes citées par Bloomberg Línea, son équipe reconnaît un excès de confiance et une mauvaise lecture de l’électorat. Lui qui n’avait fait aucun débat au premier tour se laisse convaincre par Edinho Silva, président du PT, d’affronter son adversaire face à face.

Deux cibles : le Nordeste et les abstentionnistes. Le 5 octobre, la campagne se fixe deux objectifs : élargir l’avance dans le Nordeste et faire reculer l’abstention. La « Marche pour la démocratie » du 11 octobre sur l’avenue Paulista, devant un million de participants selon les organisateurs, s’adresse d’abord aux abstentionnistes et aux plus de 70 ans. Dans le Minas Gerais, où le PT n’a plus de candidat au second tour de l’élection du gouverneur, Lula se déplace lui-même, à Juiz de Fora puis à Ipatinga le 16 octobre.

Tous les leviers de l’État. Le 16 octobre, la fin de l’échelle « 6×1 » est promulguée : 40 heures de travail par semaine au lieu de 44, deux jours de repos au lieu d’un. Le 21 octobre, Lula envoie au Congrès un amendement constitutionnel rendant les transports publics gratuits le week-end, pour environ 11,2 milliards de reais, et promulgue une loi qui efface une partie des dettes de quelque 3,6 millions de micro-entrepreneurs. S’y ajoutent les 15 % de hausse du Bolsa Família, décidés le 17 septembre et versés en octobre. L’économiste Marco Mendes, de l’Insper, dénonce l’absence de « toute rigueur budgétaire ». Le rapport lui donne raison sur le fond, tout en constatant que l’opération a porté ses fruits dans les urnes.

Souveraineté et réseaux. Lula présente Flávio Bolsonaro comme un danger pour la démocratie et prévient qu’avec lui, ce seraient les États-Unis qui dirigeraient le Brésil. Au débat de la Band, il l’interroge sur les droits de douane de Donald Trump et sur l’« Escudo das Américas ». La chaîne WhatsApp « Armée de Lula », tenue par le député André Janones, passe de 3,7 millions d’abonnés le 12 octobre à 7 millions le 21.

Flávio Bolsonaro mise sur les ralliements. Romeu Zema et Michel Temer se rallient le 5 octobre. Le lendemain, Ronaldo Caiado annonce son soutien à titre personnel, alors qu’il renvoyait encore dos à dos les deux finalistes à la mi-septembre. La fédération União Progressista impose à ses membres de voter pour lui, Augusto Cury se rallie le 8 octobre avec un programme en huit points, et seul Renan Santos ne donne pas de consigne. Au 16 octobre, 12 gouverneurs élus le soutiennent, dont ceux de São Paulo, du Minas Gerais et de Rio de Janeiro. Pour le rapport, ces soutiens sans véritable enthousiasme ont pu produire des reports moins importants que prévu et une sous-mobilisation.

L’illusion de l’avance. Il fait campagne sur la sécurité, le prix de l’alimentation, ses liens avec la Maison-Blanche et l’amnistie de son père. Les sondages le donnent tous gagnant : AtlasIntel à 52,8 % des voix valides début octobre, Datafolha à 51 % à la mi-octobre, Quaest autour de 50,6 %. Le 13 octobre, il doit se défendre d’être « de salto alto », l’expression brésilienne pour l’excès d’assurance, tandis que la presse évoque déjà le partage des ministères. Son rassemblement du 18 octobre sur l’avenue Paulista réunit 71 900 personnes selon le Monitor du débat politique.

Ce qui a marché, ce qui a échoué. Au lendemain du scrutin, des alliés de Flávio Bolsonaro pointent l’excès de confiance, la répartition des ministères avant la victoire et un second tour « terne ». Pour Le Millénaire, les résultats confirment l’efficacité de deux choix de Lula : le ciblage des abstentionnistes et du Nordeste, et l’effort consenti dans le Minas Gerais, seul État à changer de camp entre les deux tours. Ils montrent à l’inverse que les ralliements n’ont pas produit les effets attendus : dans le Goiás de Ronaldo Caiado, Lula progresse de 9,3 points entre les deux tours. L’effet propre des débats, des mesures de pouvoir d’achat et des réseaux sociaux, qui ont joué en même temps, ne peut pas être mesuré.

Une victoire à rebours

Le meilleur score du PT depuis 2010. Avec 51,79 % des suffrages exprimés, Lula signe le meilleur score du PT à un second tour depuis 2010, quand Dilma Rousseff avait obtenu 56,1 %. Il fait mieux qu’en 2022, où il l’avait emporté de justesse face à Jair Bolsonaro avec 50,90 %. Son avance passe de 2,14 millions à 4,43 millions de voix. En 2018, Fernando Haddad, candidat à la place d’un Lula déclaré inéligible, avait plafonné à 44,9 %.

Un réservoir de 14,10 millions de voix. Au second tour, chaque voix gagnée vient des électeurs des candidats éliminés, des abstentionnistes du premier tour ou de ceux qui avaient voté blanc ou nul. Les candidats éliminés avaient réuni 9,32 millions de voix. Le 25 octobre, il y a eu 2,96 millions de votants de plus et 1,82 million de blancs et nuls de moins qu’au premier tour. Lula capte 10,38 millions de ces 14,10 millions de voix, soit 74 %, Flávio Bolsonaro seulement 3,72 millions. Avec 2,22 millions de voix d’avance, il suffisait au candidat du PL d’en capter 42 % pour rester devant : il n’en a obtenu que 26 %.

La participation, clé du second tour. L’abstention recule de 21,08 % à 19,22 % des inscrits, son plus bas niveau depuis vingt ans selon les relevés du TSE. Les bulletins blancs passent de 1,84 % à 1,12 % des votants, les nuls de 2,93 % à 2,12 %. La participation gagne 1,9 point dans le Nordeste, 2,4 dans le Sud-Est et 2,3 dans le Sud. Le Nord fait exception, de 80,6 % à 78,8 %, avec des chutes en Amapá, au Roraima et en Acre que le rapport ne sait pas expliquer. Lula y termine pourtant à 50,01 %, avec 1 079 voix d’avance sur plus de 10 millions de suffrages exprimés. Le recul des blancs et nuls touche 5 240 communes sur 5 571.

74 %

des 14,10 millions de voix disponibles entre les deux tours sont allées à Lula, alors qu’il suffisait à Flávio Bolsonaro d’en capter 42 % pour rester devant.

Rapport, p. 25, d’après les résultats officiels du TSE ; calculs Le Millénaire

La carte de la victoire

Deux Brésil. Lula écrase le Nordeste, avec 69,4 % des voix et 13,65 millions de voix d’avance, gagne le Nord d’un cheveu et le Minas Gerais. Flávio Bolsonaro l’emporte dans le Sud (62,6 %), dans le Centre-Ouest (60,0 %) et dans le reste du Sud-Est, dont São Paulo et Rio de Janeiro. Lula gagne 13 États et 2 875 communes sur 5 571, Flávio Bolsonaro les 14 autres États, District fédéral compris, et 2 696 communes. Lula gagne autant d’États qu’en 2022, mais l’Amapá passe à Lula et le Tocantins à Flávio Bolsonaro.

Une carte qui se déplace. Au niveau national, Lula progresse de 0,9 point par rapport à 2022, mais il recule dans 78 % des communes : ses progrès se font là où vivent le plus d’électeurs. 279 communes qu’il avait gagnées en 2022 passent à Flávio Bolsonaro, et 31 seulement font le chemin inverse. Mais les 279 communes perdues comptent 2,2 millions d’inscrits, les 31 gagnées 7,2 millions, dont 5,0 millions pour la seule ville de Rio de Janeiro. Les pertes sont surtout de petites communes rurales du Rio Grande do Sul, du Minas Gerais, du Paraná et du Goiás ; les gains, des villes de banlieue comme Ananindeua, Macapá, São Vicente, Santa Luzia ou Alvorada.

La revanche des villes. Les 173 communes de plus de 100 000 exprimés font gagner à Lula 2,85 millions de voix d’avance par rapport à 2022, tandis que les 4 555 communes de moins de 20 000 exprimés lui en font perdre 0,83 million. Lula perd 3,1 points dans les communes de moins de 5 000 exprimés et en gagne 3,0 dans les 18 communes de plus de 500 000. Sur les 27 capitales d’État, 26 votent davantage pour lui qu’en 2022. À l’opposé, les villes du front agricole s’éloignent : Balsas (-6,7 points), Itaituba (-6,3), Rio Verde (-4,1).

São Paulo, la défaite qui rapporte. Flávio Bolsonaro gagne l’État avec 53,8 % des voix. Mais Lula y passe de 38,2 % à 46,2 % entre les deux tours, et l’avance de son adversaire fond de 3,42 millions à 2,02 millions de voix, environ un cinquième du basculement national. La capitale donne 55,5 % à Lula, contre 53,5 % en 2022.

Minas Gerais, l’État qui a fait l’élection. Depuis 2006 au moins, le vainqueur national l’a toujours emporté dans le Minas Gerais. Devancé de 588 612 voix le 4 octobre, Lula l’emporte le 25 avec 50,43 % et 109 313 voix d’avance : c’est le seul État à changer de camp entre les deux tours. Belo Horizonte passe de 41,4 % à 49,2 % pour Lula, et Santa Luzia, Ibirité et Ribeirão das Neves basculent, les deux premières figurant parmi les meilleures communes d’Augusto Cury.

Rio, le Nordeste et le Goiás. Dans la ville de Rio de Janeiro, Flávio Bolsonaro menait de 137 837 voix au premier tour ; Lula l’emporte au second avec 113 193 voix d’avance et 51,5 % des voix. Dans le Nordeste, la participation grimpe de 81,6 % à 83,5 % et l’avance régionale de Lula passe de 11,10 à 13,65 millions de voix, soit 38 % du basculement national. Dans le Goiás de Ronaldo Caiado, Lula progresse de 9,3 points entre les deux tours, de 31,1 % à 40,3 %. Dans le Sud, il recule hors des métropoles, et le Rio Grande do Sul compte 65 communes perdues depuis 2022.

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La réélection de Lula en chiffres

Score de Lula, en % des suffrages exprimés

Second tour 202250,90 %Premier tour 202645,16 %Second tour 202651,79 %
Lecture

Lecture : Lula obtient 51,79 % au second tour de 2026, contre 45,16 % au premier tour et 50,90 % au second tour de 2022.

Rapport, p. 24, 25, 36, 53-54 et 58, d’après le TSE, Quaest et les sondages retenus par le modèle du Millénaire ; calculs Le Millénaire

Qui a voté pour Lula : ce que disent les communes

Une géographie sociale stable. Faute de sondage sortie des urnes, le rapport croise les résultats des 5 570 communes avec le recensement de 2022 : il décrit des territoires, pas des individus. Lula reste d’abord le candidat des communes pauvres, noires et métisses. La corrélation est de +0,63 avec la part des personnes noires et métisses, de -0,68 avec le taux d’alphabétisation et de -0,56 avec le PIB par habitant. Il obtient 70 % des voix dans le cinquième des votants qui vivent dans les communes les plus pauvres, 47 % dans le cinquième le plus riche, et 62,7 % dans les communes les moins évangéliques contre 45,2 % dans les plus évangéliques.

L’effet du niveau d’études. Depuis 2022, Lula progresse d’autant plus que la commune est urbaine et que ses habitants ont fait des études longues. Dans le cinquième des votants où la scolarité moyenne est la plus courte (7,2 ans), il recule de 2,2 points ; dans celui où elle est la plus longue (11,1 ans), il progresse de 2,6 points. Contre toute attente, il progresse aussi de 1,4 point dans les communes les plus évangéliques.

À profil comparable. Dans une régression à effets fixes par État sur 5 568 communes, une année d’études moyenne en plus va avec 1,34 point de progression supplémentaire de Lula depuis 2022, tandis que le PIB par habitant joue en sens inverse. Le rapport y voit un phénomène connu en France comme aux États-Unis, celui d’une gauche qui gagne les métropoles diplômées et perd les territoires ruraux, à cette différence près qu’au Brésil, ce nouvel électorat s’ajoute à la base populaire de Lula dans le Nordeste. Il reste prudent : le niveau d’études peut aussi traduire l’accès à l’information ou la nature des emplois des grandes villes.

Ce que disaient les sondages. Selon le Datafolha publié le 23 octobre, Lula l’emportait chez les femmes (53 %), les catholiques (59 %) et les ménages gagnant jusqu’à deux salaires minimums (58 %), Flávio Bolsonaro chez les hommes (54 %) et les évangéliques (73 %). Si le résultat a démenti cette enquête, c’est vraisemblablement parce que les électeurs les plus favorables à Lula, les modestes du Nordeste et des banlieues, sont allés voter en plus grand nombre que prévu.

Comprendre le renversement

Des consignes qui n’ont pas été suivies. Trois éliminés sur quatre ont appelé à voter Flávio Bolsonaro, le quatrième n’a rien dit. Ils pesaient ensemble 9,1 millions de voix, quatre fois l’avance du candidat du PL. Les sondages retenus par le modèle du Millénaire attribuaient en moyenne à Lula 36 % des électeurs d’Augusto Cury, 31 % de ceux de Ronaldo Caiado et 12 % de ceux de Renan Santos ; l’enquête Quaest du 17 au 20 octobre donnait déjà 48 % des électeurs de Cury à Lula. Les estimations du Millénaire à partir des communes donnent un report de près de 100 % des électeurs de Cury vers Lula, très probablement gonflé par la méthode, et d’environ un tiers pour ceux de Caiado. Pour Renan Santos, les résultats sont trop instables pour conclure. Ce sont des ordres de grandeur, pas des mesures.

Le réveil des électeurs absents. Au premier tour, 38,9 millions d’inscrits ne s’étaient pas exprimés, par abstention, vote blanc ou vote nul. Selon les deux méthodes du Millénaire, environ 14 % d’entre eux ont voté Lula au second tour, et pratiquement aucun Flávio Bolsonaro. Cela représente de l’ordre de 5,5 millions de voix, à peu près la moitié du gain de Lula entre les deux tours. C’est précisément ce que les sondages ont le plus mal mesuré, et c’était la cible que Lula s’était fixée le 5 octobre.

La prolongation du vote. Le 25 octobre, en milieu d’après-midi, la campagne de Lula saisit le Tribunal suprême fédéral : des bus ne circulent pas à Salvador, à Feira de Santana et à Lauro de Freitas. Vers 17 heures, le juge Cristiano Zanin ordonne de prolonger le vote jusqu’à 19 heures dans tout le pays. La plupart des urnes étant déjà fermées, le TSE ramène la prolongation aux seules sections encore ouvertes à 17 heures. On ne connaît toujours ni le nombre de sections concernées ni celui des électeurs, et Flávio Bolsonaro demande l’annulation du scrutin.

Ce que disent les chiffres. Le rapport ne se prononce pas sur la régularité juridique de la décision, mais fait le calcul. Même si tous les bulletins déposés après 17 heures étaient allés à Lula, il en aurait fallu plus de 4 430 191 pour inverser le résultat, soit 3,45 % des votants du pays, environ un électeur sur 29, dans des sections pour la plupart déjà fermées. Si 1 % des votants avait voté pendant la prolongation, Lula aurait dû y obtenir 223 % des voix. À Salvador, la participation passe de 79,9 % à 84,2 %, mais l’ensemble de la Bahia ne compte que 368 446 votants de plus qu’au premier tour. Lula progresse entre les deux tours dans les 27 États, de 4,5 à 9,3 points, et dans 5 567 communes sur 5 571.

Au Brésil, en octobre 2026, ce n’est pas la répartition des électeurs entre les deux camps qui a fait l’élection, c’est le nombre de ceux qui se sont déplacés pour voter.

Ce que les sondages n’ont pas vu, et conclusion

Une erreur de niveau, pas de carte. Entre les deux tours, les sondages publiés donnaient presque tous Flávio Bolsonaro devant, en général entre 50 et 53 % des voix valides : l’erreur sur l’écart atteint 5 à 6 points. Le forecast du Millénaire plaçait Lula à 49,1 %, avec un intervalle à 80 % compris entre 46,4 % et 51,8 %, et 34 % de chances. Lula fait mieux que la projection dans les 27 États, de 1,5 point au Rondônia à 3,7 points à Rio de Janeiro, mais la géographie était juste : la projection reconstruite commune par commune est corrélée à 0,99 avec le résultat. Le soir de l’élection, dès 35 % des voix comptées, l’aiguille de l’Observatoire électoral du Millénaire estimait Lula à 51,7 % ; elle a terminé à 51,84 %, pour un résultat officiel de 51,79 %.

Deux leçons. Avoir le résultat dans son intervalle ne vaut pas une bonne prévision quand le centre de la projection est du mauvais côté des 50 %. Et dans un pays où l’on est obligé de voter sans être vraiment sanctionné, quelques points de participation gagnés en trois semaines peuvent faire une élection : les modèles du Millénaire, qui traitaient l’abstention comme une donnée stable, devront l’intégrer.

L’exploit de Lula. Lula n’a pas été réélu par le même Brésil qu’en 2022. Il progresse dans les villes, d’abord les plus diplômées, et chez les abstentionnistes du premier tour, et recule dans le Brésil du soja et de l’élevage. Trois choses ont fait sa victoire, et les sondages les ont sous-estimées toutes les trois : le retour aux urnes de ses électeurs du Nordeste et des périphéries, la désobéissance d’une partie des électeurs centristes à leurs candidats, et la bascule du Minas Gerais et de la ville de Rio de Janeiro. C’est presque mot pour mot ce que sa campagne avait décidé le 5 octobre : aller chercher les abstentionnistes, mettre l’effort sur le Nordeste et le Minas Gerais, accepter les débats.

Un quatrième mandat sous tension. Ce mandat commence avec un adversaire qui demande l’annulation du scrutin et un Congrès plus à droite que le précédent. La droite va devoir se trouver un chef, et un chroniqueur de Metrópoles désigne déjà Tarcísio de Freitas comme le grand gagnant de son camp. Pour Paris et Bruxelles, Lula reste un interlocuteur connu, alors que l’accord avec le Mercosur n’est toujours pas ratifié. Le rapport conclut que ce n’est pas la répartition des électeurs entre les deux camps qui a fait l’élection, mais le nombre de ceux qui se sont déplacés pour voter.

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Le rapport complet

Comment Lula a transformé l’impossible en réalité ?

67 pages.

Citer ce rapport

Thay W., Clairé P., « Comment Lula a transformé l’impossible en réalité ? », Rapport du Millénaire, 26 octobre 2026, lemillenaire.org.

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Les auteurs

William Thay et Pierre Clairé

Président du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire.

William Thay   Pierre Clairé
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Crédit photo : Lula en campagne via Wikimedia Commons, sous licence CC BY SA 4.0

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