« Élections en Israël : pourquoi Benyamin Netanyahou a 93 % de chances de rester au pouvoir, même sans majorité »
Les Israéliens votent ce mardi 27 octobre pour renouveler la Knesset. Si aucun bloc ne semble en mesure d’atteindre la barre des 61 sièges, le modèle prédictif du Millénaire donne pourtant le Premier ministre sortant largement favori. Une projection qui tient moins aux urnes qu’aux lignes rouges entre les camps, au seuil d’éligibilité et aux règles institutionnelles qui permettent au chef du gouvernement de se maintenir tant qu’aucune alternative ne se dessine.
Entretien avec Antranig Kevorkian et Matthieu Hocque

Atlantico : À la veille des élections législatives de ce mardi 27 octobre en Israël, qui renouvelleront la Knesset, quel scénario votre modèle prédictif dessine-t-il ?
Antranig Kevorkian et Matthieu Hocque : Notre modèle prédictif au Millénaire (Forecast) anticipe un maintien de Benyamin Netanyahou dans ses fonctions de Premier ministre d’Israël avec 93 % de chances. Cela peut paraître surprenant tant l’élection apparaît serrée mais, en réalité, cela s’explique.
Le premier scénario donné par notre modèle est une absence de majorité absolue pour l’un ou l’autre des blocs électoraux, avec une probabilité de 68 %. Le deuxième scénario indique que le camp Netanyahou n’obtient que 25 % de chances de parvenir à une majorité directe (61 sièges). Le dernier scénario ne donne que 6 % de chances au camp anti-Netanyahou de gouverner seul, sans les partis arabes. La combinaison des deux premiers scénarios donne ce chiffre important de 93 % de chances car, in fine, dans le scénario d’absence de majorité, Benyamin Netanyahou a le plus de chances de conduire un gouvernement minoritaire le temps de reconvoquer de nouvelles élections. En effet, sur 120 sièges, aucune coalition ne peut atteindre les 61 sièges. Dans nos estimations, le camp Netanyahou compte 55,4 sièges et le camp anti-Netanyahou 51. Les deux listes arabes en totalisent 13,6. En conséquence, pour que Benyamin Netanyahou soit contraint à partir, il faudrait une alliance entre deux blocs que tout oppose : le camp anti-Netanyahou et les partis arabes.
Pour que Benyamin Netanyahou soit contraint à partir, il faudrait une alliance entre deux blocs que tout oppose : le camp anti-Netanyahou et les partis arabes.
Atlantico : Quel rôle les petites listes proches du seuil d’éligibilité jouent-elles dans cette élection, et lesquelles sont en mesure de faire basculer l’équilibre des majorités possibles ?
Antranig Kevorkian et Matthieu Hocque : Les institutions israéliennes sont particulièrement instables. D’une part, les 120 députés de la Knesset sont élus au suffrage universel direct selon un scrutin proportionnel de liste intégral au sein d’une circonscription nationale unique. Le seuil d’éligibilité est fixé à 3,25 % depuis l’amendement de 2014 à la loi électorale, et ce seuil encourage en réalité la fragmentation de l’Assemblée puisqu’il permet à de nombreux partis d’être représentés. D’autre part, l’offre électorale est historiquement éclatée en raison de la diversité politique, ethnique, religieuse et culturelle du pays.
Les suffrages de toute liste qui n’atteint pas le seuil susvisé sont redistribués aux partis qualifiés via la méthode dite de Bader-Ofer. Partant, le fait que 5 petites listes puissent osciller entre 3 % et 6 % des voix fait dépendre la majorité de quelques milliers de suffrages : le franchissement ou l’échec d’une seule de ces formations redistribue immédiatement la majorité de 61 sièges. Une liste sous ce seuil n’obtient aucun des 120 sièges. La suppression de ces bulletins du calcul abaisse le « coût » en voix d’un siège pour les grands partis et renforce mécaniquement les blocs qualifiés. D’autant plus que les listes peuvent négocier des accords de surplus, qui correspondent à la situation dans laquelle deux listes mettent en commun leurs restes pour le dernier siège. Précisément, après l’application de la méthode Bader-Ofer susvisée, ces accords permettent à chaque paire de listes de regrouper leurs voix excédentaires lors de l’attribution des sièges à la Knesset, augmentant ainsi les chances pour l’un des partis d’obtenir un siège supplémentaire. Cinq accords ont été annoncés avant la date limite du 16 octobre : Yashar et les Démocrates, B’Yachad et Yisrael Beytenou, Hadash-Ta’al-Balad et Ra’am, Likoud et Sionisme religieux-Zehut, Shass et Judaïsme unifié de la Torah.
C’est pourquoi notre modèle intègre une probabilité d’entrer à la Knesset pour chaque liste. La liste Sionisme religieux-Zehut (dirigée par Bezalel Smotrich, actuel ministre des Finances) a 90 % de chances d’entrer à la Knesset (5,1 % des voix). C’est donc une condition pivot pour Benyamin Netanyahou. Dans l’hypothèse où cette liste tomberait sous le seuil des 3,25 %, la majorité du camp nationaliste s’effondrerait instantanément. La liste Yisrael Beytenou (Avigdor Liberman) dispose de 91 % de chances d’entrer à la Knesset ; avec 5,5 % des voix, elle sera un pivot du troisième tour. Fait intéressant, Amcha Israël (Ofer Winter) a 34 % de chances d’entrer à la Knesset, avec 3 % des voix. Craignant qu’une candidature d’Ofer Winter située à proximité du seuil électoral ne disperse les suffrages de droite et ne prive leur bloc de plusieurs sièges, Benyamin Netanyahou et Bezalel Smotrich ont multiplié les démarches pour le convaincre de se retirer, allant jusqu’à solliciter son mentor religieux. Bezalel Smotrich lui a également proposé un poste ministériel à la Défense. Parallèlement, Itamar Ben Gvir a refusé de conclure avec Amcha Israël un accord de surplus de voix. Si les deux listes franchissaient le seuil de 3,25 %, ce refus pourrait diminuer leurs chances de décrocher un siège supplémentaire lors de la répartition des restes ; en revanche, il ne protégerait pas les voix d’Ofer Winter en cas d’élimination sous le seuil. Quant à Ra’am (parti arabe de Mansour Abbas), il dispose de 80 % de chances d’entrer à la Knesset, avec 4,5 % des voix. Cette entrée renforce le bloc qui représente les listes arabes et complique d’autant plus l’objectif des 61 sièges pour les deux autres blocs.
Atlantico : Pourquoi le camp anti-Netanyahou peine-t-il à transformer son poids électoral en majorité de gouvernement, et quels refus ou lignes rouges, dans un camp comme dans l’autre, verrouillent aujourd’hui les coalitions envisageables ?
Antranig Kevorkian et Matthieu Hocque : En Israël plus qu’ailleurs, l’enjeu du scrutin est le « troisième tour ». Or, il s’agit précisément du talon d’Achille du camp anti-Netanyahou, pour plusieurs raisons politiques.
Premièrement, il devrait conclure une alliance avec les listes arabes sur le modèle de 2021 ou bénéficier d’un soutien sans participation de celles-ci. Or, les électorats arabes comme juifs ont profondément changé depuis le 7 octobre 2023. Trois ans après, plus de 56 % des adultes israéliens estiment qu’aucun chemin ne permettra à Israël et à un État palestinien indépendant de coexister de façon pacifique (Pew Research Center, 15 septembre 2026). Cela crée une forme de cordon sanitaire avec les partis arabes, notamment après les déclarations de Mansour Abbas après le 7 octobre, même si la conséquence en est de conserver Benyamin Netanyahou. Côté Israéliens arabes, beaucoup considèrent que la guerre à Gaza rend impossible de donner un assentiment en contribuant à l’État d’Israël car, sur la question de la guerre, l’opposition en conteste surtout la forme et non le fond.
Deuxièmement, le camp anti-Netanyahou est déjà fragile en interne. Or, pour conduire un gouvernement minoritaire, il est plus aisé de s’appuyer sur un socle solide et cohérent. Pourtant, la coalition agrège des profils allant de la droite nationaliste opposée à Benyamin Netanyahou à la gauche sociale-démocrate et laïque. Autrement dit, la coalition est déjà très fortement étirée idéologiquement.
Enfin, Gadi Eisenkot est à la tête d’une alliance d’opposition à Benyamin Netanyahou, mais pas d’une alliance de projet. Or, sans dynamique d’adhésion, il devient compliqué de négocier des compromis politiques avec les partis en dehors de la coalition.
A contrario, Benyamin Netanyahou aborde ce « troisième tour » avec plus de cartes. Malgré le rétrécissement de sa coalition, son alliance demeure solide avec son aile la plus droitière, ce qui lui ouvre un chemin difficile mais possible : préserver son alliance socle tout en obtenant une non-censure d’une partie du centre. Le principal point d’achoppement concerne la conscription des ultra-orthodoxes (Shivyon ba-netel), qui pose un problème d’égalité dans le débat public israélien, y compris dans la majorité de Benyamin Netanyahou. Pour éviter l’éclatement de son alliance historique, Benyamin Netanyahou doit réussir le tour de force de rassurer les chefs rabbiniques (Shass et Judaïsme unifié de la Torah) sur la sanctuarisation de leurs financements et de leur statut, tout en évitant une rébellion ouverte de son aile sécuritaire laïque et des réservistes du Likoud. Si cette fracture sur « l’égalité devant le fardeau » devait conduire l’un des partis cléricaux à quitter le navire ou à refuser de s’allier à nouveau avec lui, aucune mathématique parlementaire ne lui permettrait d’être reconduit.
Atlantico : Si aucune majorité ne se dégage, que se passe-t-il concrètement dans les semaines qui suivent le vote, et en quoi le système israélien avantage-t-il le Premier ministre sortant ?
Antranig Kevorkian et Matthieu Hocque : Le président israélien, après la publication des résultats (avec ou sans majorité constatable), consulte les groupes représentés à la Knesset et confie à un député la mission de former un gouvernement. Celui-ci dispose de 28 jours, éventuellement prolongés de 14 jours. En cas d’échec, le président peut mandater un second député pour 28 jours non renouvelables ; si cette tentative échoue également, au moins 61 députés disposent de 21 jours pour proposer un troisième candidat, auquel 14 jours sont accordés.
Ce n’est qu’au terme de cette procédure, si aucun gouvernement n’obtient la majorité des suffrages exprimés lors du vote de confiance, que la Knesset est réputée dissoute et que de nouvelles élections sont organisées dans un délai maximal de 90 jours. Pendant toute cette période, l’article 30 de la Loi fondamentale sur le gouvernement assure la continuité de l’exécutif : le gouvernement sortant demeure en fonctions et Benyamin Netanyahou reste Premier ministre jusqu’à l’investiture de son successeur, sans qu’un délai maximal soit fixé à l’avance. Benyamin Netanyahou a déjà tiré parti de ce mécanisme entre décembre 2018 et juin 2021, restant au pouvoir à travers 4 élections successives faute de majorité alternative.
Atlantico : Qu’est-ce que le modèle prédictif du Millénaire ne peut pas anticiper, notamment les revirements d’alliances après le scrutin, et quelles conséquences un maintien de Benyamin Netanyahou sans victoire nette aurait-il pour Israël, sa politique régionale et ses partenaires ?
Antranig Kevorkian et Matthieu Hocque : Comme nous l’avons observé lors de différentes élections antérieures, notre modèle prédit les résultats avec une marge d’erreur moindre que les sondages. S’agissant du « troisième tour », il ne retient que les coalitions que les déclarations publiques rendent possibles. Par définition, toute volte-face ou tout accord post-électoral ne peut pas être prédit. Il faut rappeler qu’Israël est un pays en guerre, assiégé, et dont les alliances diplomatiques se révèlent de plus en plus fragiles. Ainsi, malgré les engagements pris devant les électeurs, quel comportement adopteront les élus lorsqu’ils constateront l’absence de majorité ? Chercheront-ils à tout prix à renverser le Premier ministre sortant ? C’est pourquoi nous confrontons ces prévisions à des ressources qualitatives, qui nous confirment que des députés de la droite non netanyahiste privilégieraient un maintien de ce dernier, quitte à obtenir une inflexion politique comme une mise en retrait de Bezalel Smotrich ou un durcissement de la conscription des orthodoxes.
En revanche, le maintien de Benyamin Netanyahou sans majorité nette tendrait à prolonger sa dépendance envers les partis ultra-orthodoxes ainsi que la droite radicale. Ainsi, sa politique intérieure sécuritaire et conservatrice, ainsi que sa politique régionale hostile à l’Iran et à ses proxys et d’accentuation de la coopération avec les pays arabes, pour progressivement les substituer aux pays européens avec qui les liens se distendent, devraient se poursuivre. Mais cette politique a un coût, évalué à près de 120 milliards d’euros, soit 20 % du PIB d’Israël depuis le 7 octobre, que l’État hébreu ne pourra pas se permettre sur une décennie.
Entretien publié dans Atlantico le 26 octobre 2026. Lire sur atlantico.fr
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