Matthieu Hocque et Antranig Kevorkian pour le JDD : « Législatives en Israël : pourquoi la défaite de Netanyahou n’aura pas lieu »

Tribune publiée dansLe JDDle 27 octobre 2026 · l’original ↗

« Législatives en Israël : pourquoi la défaite de Netanyahou n’aura pas lieu »

Donné pour politiquement condamné par de nombreux observateurs, Benjamin Netanyahou pourrait déjouer les pronostics. Fort de son bilan économique et de son image de chef de guerre, le Premier ministre israélien bénéficie d’une opposition minée par ses divisions, analysent Matthieu Hocque et Antranig Kevorkian.

Par Matthieu Hocque et Antranig Kevorkian

Le bâtiment de la Knesset, le Parlement israélien, à Jérusalem
Crédit photo : La Knesset, Jérusalem, par Yair Haklai, via Wikimedia Commons sous licence CC BY-SA 3.0, recadrée.
Les chiffres de la tribune
94 %de chances pour Benjamin Netanyahou d’être reconduit dans ses fonctions, selon le modèle du Millénaire
2 à 4 pointsde sous-estimation systématique de la coalition Netanyahou par les sondages
6 %du PIB israélien consacrés à la R&D, contre moins de 3 % en moyenne dans l’OCDE
56 %des adultes israéliens estiment qu’aucune voie ne permettra une coexistence pacifique avec un État palestinienSource citée : Pew Research Center, 15 septembre 2026

Le 27 octobre 2026, Israël fera face à son destin. Ces élections législatives en Israël, les premières depuis le 7 octobre 2023, recensent vingt-huit listes en lice pour le pouvoir. Des règles très complexes consubstantielles au régime politique israélien couplées à un anti-Netanyahuisme primaire, voici la formule parfaite pour que les observateurs européens prévoient une débâcle du Premier ministre sortant.

Le think tank gaulliste et réformateur Le Millénaire a forgé un modèle électoral prédictif (Forecast) pour faciliter la lecture et la prévisibilité des résultats à venir. Notre modèle conclut que Benjamin Netanyahou a 94 % de chances d’être reconduit dans ses fonctions, indiquant que les experts européens risquent de se tromper sur Netanyahou après s’être déjà trompés sur les phénomènes Trump, Johnson ou Meloni.

Les trois carburants électoraux de Netanyahou

Contrairement à ce que considèrent les observateurs, Benjamin Netanyahou a une position sur la Palestine au barycentre de la société israélienne. À la fin des années 1990, la société israélienne est majoritairement favorable à la concrétisation du processus d’Oslo amenant à créer un État palestinien. Arrivé au pouvoir en 1996, Netanyahou signe les accords les plus favorables qu’Israël ait jamais proposés aux Palestiniens. Ce sont les accords d’Hébron du 17 janvier 1997 appliquant un reliquat d’Oslo II, et les accords de Wye Plantation d’octobre 1998 prévoyant des redéploiements en Cisjordanie. De surcroît, la Seconde Intifada, à partir de 2000, la guerre contre le Hezbollah et la prise de contrôle du Hamas à Gaza n’ont pas lieu lorsque Netanyahou dirige le pays. Or, ces éléments ont fait du « pivot sécuritaire » un horizon indépassable des attentes de la société israélienne, que seul Netanyahou a pu incarner à partir de 2009. Netanyahou n’est donc pas un « jusqu’au-boutiste », mais plutôt un pragmatique : l’ouverture à la Palestine ne peut se faire que dans le cadre d’une atmosphère de paix. In fine, Netanyahou capitalise sur une capacité à incarner la carte sécuritaire tout en restant ouvert vis-à-vis des Palestiniens.

Le deuxième carburant électoral de Netanyahou est sa politique économique. Pourtant, initialement, l’État d’Israël reposait sur un modèle de développement d’inspiration travailliste et pro-socialiste, symbolisé par le rôle central des kibboutz et l’omniprésence du syndicat central Histadrout. Sous le règne de Netanyahou, Israël a vécu un véritable « miracle économique ». Ce dernier a profité de son passage au ministère des Finances (2003-2005) sous Ariel Sharon, pour engager des réformes libérales d’envergure : dérégulation des marchés financiers, assouplissement du contrôle des changes, privatisations massives d’entreprises publiques et baisse des impôts sur le revenu et sur les sociétés. Selon la Banque mondiale, le PIB israélien a été multiplié par six sur les vingt-cinq dernières années, dépassant les 600 milliards de dollars. Dans la région, seule l’Arabie saoudite fait autant. Enfin, Israël a opéré une véritable remontée des filières technologiques en consacrant 6 % du PIB à la R&D, contre une moyenne inférieure à 3 % pour les pays de l’OCDE. Le tout sans créer un endettement excessif, puisque la dette représente moins de 60 % du PIB jusqu’à la guerre post-7 octobre 2023.

Netanyahou n’est donc pas un « jusqu’au-boutiste », mais plutôt un pragmatique : l’ouverture à la Palestine ne peut se faire que dans le cadre d’une atmosphère de paix.

En dépit des tentatives de révélations sur le Likoud (selon lesquelles Netanyahou aurait été informé des attaques du 7 octobre 2023 dix jours avant leur déclenchement, ce qu’il dément), Netanyahou est le seul chef de guerre d’Israël. Qu’on le veuille ou non, il a favorisé la modernisation technologique sans précédent de l’appareil de défense israélien, particulièrement utile lors de conflits asymétriques. Preuve en est la capacité de neutralisation, par le « Dôme de Fer », des missiles iraniens à hauteur de 99 % durant les premières semaines de la guerre ayant débuté le 28 février 2026. Dans un contexte de guerre régionale, il s’agit d’un point fort électoral par rapport à l’opposition qui peine à incarner une alternative sécuritaire.

Notre modèle prédictif combine un agrégateur de sondages corrigés de leurs biais, le comportement historique des électeurs et des données supplémentaires macro-économiques (niveau de vie, par exemple) ou macro-politiques (confiance de l’exécutif). Cela permet d’effacer des problèmes souvent rencontrés par les sondages dans l’évaluation des droites nationales. En Israël, la coalition de Netanyahou est systématiquement sous-estimée de 2 à 4 points par les sondages, comme Trump, Johnson ou Meloni. Selon notre modèle, ce 27 octobre, aucune coalition ne remportera les 61 sièges à la Knesset afin d’obtenir seule la majorité. Cela s’explique par la présence des listes arabes unifiées qui devraient obtenir entre 11 et 15 sièges selon le niveau de participation des Arabes israéliens, qui représentent 20 % de la population.

Cela rehausse mécaniquement le score que doivent obtenir les deux coalitions pour obtenir 61 sièges. Ainsi, l’opposition ne peut plus accéder au pouvoir sans le soutien des partis arabes, sur le modèle de l’éphémère gouvernement de 2021-2022. Malgré l’annonce du 11 octobre de la Liste arabe unifiée, « prête à soutenir un gouvernement sans Netanyahou », cette option paraît peu viable pour deux raisons. D’un côté, depuis le 7 octobre 2023, beaucoup d’Israéliens juifs considèrent qu’il devient difficile de faire la paix avec les Palestiniens. Plus de 56 % des adultes israéliens estiment qu’aucune voie ne permettra à Israël et à un État palestinien indépendant de coexister de façon pacifique (Pew Research Center, 15 septembre 2026). Le 7 octobre 2023 ne serait pas tant une sanction contre Netanyahou qu’une forme de cordon sanitaire avec les partis arabes. De l’autre, beaucoup d’Israéliens arabes considèrent que la guerre à Gaza rend impossible de donner un assentiment en contribuant à l’État d’Israël car, sur la question de la guerre, l’opposition n’en conteste que la forme et non le fond.

Ainsi, Israël pourrait entrer à nouveau dans le camp des ingouvernables sur les modèles français ou allemand actuels. Or, dans ces circonstances, soit la coalition de Netanyahou termine devant celle d’Eisenkot (opposition) et devra conduire un gouvernement minoritaire, au prix de concessions à apporter au centre en ne renouvelant pas Smotrich, mais en conservant les privilèges sur la conscription pour les orthodoxes, ou inversement. Soit, elle termine derrière, mais l’opposition est dans une situation encore plus délicate pour mener un gouvernement minoritaire, avec une très forte hétérogénéité idéologique : une droite laïque nationaliste (Bennett, Lieberman), un centre sécuritaire (Eisenkot, Lapid) et une gauche social-démocrate (Golan). En définitive, tant que le camp du changement n’aura pas résolu le dilemme arithmétique des 61 sièges, le chef du Likoud conservera la capacité de transformer l’ingouvernabilité chronique du régime en facteur de maintien de son autorité sur la nation israélienne, quitte à expédier les affaires courantes et organiser des élections ultérieures.

Les observateurs européens commettent la même erreur que lors de l’élection de Donald Trump. Ils confondent leurs souhaits et la réalité. En Europe, les guerres à Gaza et en Iran sont perçues comme les facteurs principaux du vote du 27 octobre. Selon eux, il est logique que les électeurs sanctionnent Netanyahou puisqu’il « aurait échoué » à protéger son peuple du plus grand massacre d’Israël, « engagerait toute la région dans un chaos », voire « commettrait un génocide ». Sans soutenir Netanyahou, nous constatons qu’il n’a jamais été aussi proche de se maintenir face à une opposition en perte de dynamique : le signe que d’autres variables joueront dans un scrutin qui s’annonce serré.

Tribune publiée dans Le JDD le 27 octobre 2026. Lire sur lejdd.fr

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