Vers la neutralité carbone

Note du Millénaire Écologie et développement durable

Pour une écologie pragmatique

La France vise la neutralité carbone en 2050, mais son premier budget carbone 2015-2018 est dépassé de 65 MtCO2eq. Emeric Guisset juge la stratégie nationale bas-carbone déjà obsolète. Il propose de garder le nucléaire, de viser l’empreinte carbone et de réorienter l’argent public vers le transport et le bâtiment.

EG
Emeric Guissetanalyste du Millénaire
18 juin 2020
17 pages · lecture 8 min
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Couverture de la note : Vers la neutralité carbone
En bref

Le constat

La France reste loin de son objectif de baisse de 40 % des émissions entre 1990 et 2030 et a dépassé son premier budget carbone.

La cause

Le transport et le bâtiment dépendent encore des énergies fossiles, tandis que la dépense publique privilégie une électricité déjà décarbonée.

La conséquence

Sans changement de priorités ni pédagogie, la neutralité carbone en 2050 s’éloigne et les mesures suscitent de vives contestations.

Principaux constats
0118,5 %baisse des émissions françaises entre 1990 et 2018, de 546 à 445 MtCO2eq
0229,9 %part du transport dans les émissions nationales en 2017, premier secteur émetteur
0365 Mtdépassement estimé du premier budget carbone 2015-2018, en MtCO2eq
041,8rapport entre l’empreinte carbone française et les émissions territoriales en 2018
054,4 Md€soutien public aux EnR électriques en 2016, contre 567 M€ pour les EnR thermiques
0669 %part des Français qui pensent que le nucléaire contribue au dérèglement climatique

Avant-propos

Le constat est unanime : le réchauffement de la planète sera l’un des grands enjeux du XXIème siècle. Pour contrer son action destructrice il faut que la France aille vers la neutralité carbone. Mais pour autant il n’existe pas qu’une unique voie en ce sens.

Un objectif ambitieux : l’équilibre carbone en 2050

Des engagements multiples. La France s’est fixé deux objectifs : réduire de 40 % ses émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2030 et atteindre la neutralité carbone en 2050. Elle s’appuie sur la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC), de nature stratégique, et sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), de nature opérationnelle. D’après le Citepa, les émissions passent de 546 MtCO2eq en 1990 à 445 en 2018, soit une baisse de près de 18,5 %. L’empreinte carbone, qui inclut les émissions à l’étranger liées à la consommation, atteint 749 MtCO2eq en 2017.

Le transport et le bâtiment en tête. En 2017, le transport représente 29,9 % des émissions nationales, surtout à cause des véhicules particuliers. Le bâtiment émet 93 MtCO2eq en 2015, contre 137 pour le transport. Son parc compte entre 7 et 8 millions de passoires thermiques. L’industrie est passée de 144 MtCO2eq en 1990 à 82 en 2015. Des secteurs comme la sidérurgie ne pourront pourtant se passer du charbon sans rupture technologique.

Une électricité décarbonée, une énergie importée. Grâce au nucléaire, la France dispose de l’une des électricités les moins carbonées. Ses émissions de CO2 rapportées au PIB comptent parmi les plus faibles au monde. Elle reste en revanche très dépendante des énergies fossiles importées. En 2017, elle importe l’équivalent de 143,92 Mtep de pétrole et de gaz naturel pour une production d’énergie primaire de 132,17 Mtep.

Budgets carbone et puits de carbone. Le scénario de la SNBC fixe des plafonds d’émissions par période de cinq ans et vise en 2050 la décarbonation complète du transport, du bâtiment et de la production d’énergie. Il juge incompressibles 80 MtCO2eq par an, qu’il faudra absorber par trois types de puits : les écosystèmes, les produits de la bioéconomie et le captage du carbone. La récolte de bois doit passer de 48 Mm3 en 2015 à 83 Mm3 en 2050. Pour l’auteur, seul le captage permettra à très long terme de générer des émissions négatives.

65 Mt

C’est le dépassement estimé du premier budget carbone 2015-2018, dont plus de 72 % dus aux seules années 2017 et 2018.

Note, p. 7, d’après le bilan provisoire du premier budget carbone

Un scénario déjà obsolète

Un premier budget carbone dépassé. Le premier budget carbone prévoyait 441 MtCO2eq par an en moyenne sur 2015-2018. Le bilan provisoire indique un dépassement de 65 MtCO2eq, dont plus de 72 % dus aux années 2017 et 2018. Le transport dépasse son budget de 41 MtCO2eq et le bâtiment de 39. La production d’énergie émet 25 MtCO2eq de moins que prévu. Le scénario suppose par ailleurs une croissance continue, que la récession liée au Covid-19 remet en cause.

L’erreur de la diversification du mix. Pour l’auteur, l’objectif de ramener le nucléaire à 50 % du mix énergétique en 2035 relève plus de l’idéologie que du pragmatisme. L’intermittence des renouvelables obligerait à recourir aux énergies fossiles. L’Allemagne, sortie du nucléaire en 2011, paie son électricité presque deux fois plus cher que la France. Elle a émis 776 Mt de CO2 en 2016, contre 332 Mt pour la France. L’institut économique de Düsseldorf chiffre le coût de sa transition à 520 milliards d’euros jusqu’en 2025.

Un nucléaire fiable et un approvisionnement diversifié. Les réserves connues d’uranium couvrent plus d’un siècle de production mondiale, et plus de 4 000 ans avec des réacteurs de génération IV selon l’AIEA. EDF borne à 40 % la part de son principal fournisseur et la France détient 3 à 5 années de stocks stratégiques. Le nucléaire est fiable et déjà rentable. Selon les données citées, il cause aussi le moins de décès rapportés à l’énergie produite. La note demande de ne pas le remplacer avant qu’une alternative crédible et économique soit mûre.

Des mesures contestées. Des Bonnets rouges en 2013 aux Gilets jaunes, les hausses de fiscalité écologique suscitent de fortes oppositions. La composante carbone des taxes sur l’énergie atteint 44,6 €/tCO2 en 2018 et devait monter à 100 €. Les hausses prévues pour 2019-2022 sont suspendues. Un rapport parlementaire de 2019 relève que plus de 70 % des projets éoliens terrestres font l’objet de recours. Pour l’auteur, la lutte contre le réchauffement ne doit pas conduire à une précarité rurale.

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Émissions, budgets carbone et empreinte

Émissions de GES des transports en France, en %

Véhicules particuliers54,0 %Poids lourds20,7 %Véhicules utilitaires19,0 %Aérien3,5 %Deux-roues1,2 %Maritime et fluvial1,0 %Ferroviaire0,3 %Autres0,3 %
Lecture

Lecture : les véhicules particuliers représentent 54 % des émissions de gaz à effet de serre des transports.

Note, p. 3, 5, 9 et 11, d’après l’AEE, le scénario AMS, nextBigFuture et le SDeS
Une voie existe pour un projet écologique guidé par le pragmatisme et non par le dogmatisme.

Les pistes d’une écologie pragmatique

Viser l’empreinte carbone. L’empreinte carbone des Français a augmenté de 21,5 % entre 1995 et 2011. En 2018, elle est 1,8 fois supérieure aux émissions territoriales, surtout à cause des importations. Délocaliser les sources d’émissions ne freine pas le réchauffement. La note regrette donc l’absence d’objectif chiffré de réduction de l’empreinte carbone dans la SNBC.

Réorienter la dépense publique. En 2016, la France consacre 5,3 Md€ au soutien des renouvelables, dont 4,4 Md€ aux EnR électriques et 567 M€ aux EnR thermiques. Les premières servent une production d’électricité déjà très décarbonée. Les secondes répondent aux besoins du bâtiment : réseaux de chaleur, récupération de la chaleur fatale, rénovation. La Cour des comptes juge le bilan industriel décevant. L’auteur demande de réduire nettement le soutien aux EnR électriques au profit des EnR thermiques et de la rénovation.

Chercher des ruptures technologiques. Le budget de recherche et développement en énergie s’élève à 1 098 M€ en 2018, dont 635 M€ pour le nucléaire. Le rapport parlementaire Aubert juge insuffisante la part consacrée à l’hydrogène et aux piles à combustible. Il relève aussi un manque d’attention au captage du carbone. La note rappelle enfin que le tarif régulé de 42 € le MWh reste éloigné des coûts de production et pénalise la compétitivité des EnR thermiques.

Une pédagogie indispensable. La conclusion insiste sur la transparence et la pédagogie. Près de 69 % des Français pensent que le nucléaire contribue au dérèglement climatique et aux émissions de gaz à effet de serre. Pour l’auteur, il faut obtenir l’adhésion de ceux dont les habitudes et les efforts financiers changeront le plus. Politique écologique et politique d’urbanisme doivent se construire ensemble, avec les territoires.

Nos propositions

Proposition 1. Garder le nucléaire au cœur du mix. Abandonner l’objectif de réduire le nucléaire à 50 % du mix en 2035. Ne pas le remplacer avant qu’une alternative crédible et économique soit mûre.

Proposition 2. Fixer un objectif chiffré d’empreinte carbone. Inscrire dans la SNBC une cible de réduction de l’empreinte carbone, qui inclut les émissions liées aux importations.

Proposition 3. Maîtriser l’empreinte des produits importés. Instaurer une fiscalité écologique sur les importations ou aider les pays exportateurs à réduire leurs émissions, et encourager la production sur le sol national.

Proposition 4. Créer un indice-carbone. Informer sur l’impact carbone des produits, sur le modèle du nutri-score, et aligner production et traitement des déchets sur l’économie circulaire.

Proposition 5. Réorienter le soutien vers les EnR thermiques. Réduire nettement le soutien aux EnR électriques et accompagner les EnR thermiques et la rénovation des bâtiments.

Proposition 6. Rapprocher le prix de l’électricité de son coût. Rapprocher les tarifs pratiqués des coûts de production, pour favoriser la sobriété et la compétitivité des EnR thermiques.

Proposition 7. Investir dans les ruptures technologiques. Renforcer la part de la recherche consacrée à l’hydrogène, aux piles à combustible et au captage du carbone.

Proposition 8. Construire la transition avec les territoires. Accompagner la voiture électrique d’un maillage suffisant de bornes de recharge et répartir efforts et bénéfices sur tout le territoire.

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Vers la neutralité carbone

17 pages.

Citer cette note

Guisset E., « Vers la neutralité carbone », Note du Millénaire, 18 juin 2020, lemillenaire.org.

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L’auteur

Emeric Guisset

analyste du Millénaire.

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