Voici une singularité bien française : la capacité d’auto-persuasion à se considérer meilleur qu’ailleurs malgré des résultats moins bons. Cette singularité est particulièrement vraie sur les questions de santé et de santé publique, comme sur les politiques mises en place contre le tabagisme. Sur la période 2000-2022, le taux de prévalence n’a diminué que de 16% en France, contre une baisse de 53% pour le Royaume-Uni (étude EY Parthenon, mars 2025). Nous comptons ainsi plus du double de fumeurs que nos voisins britanniques pour des démographiques proches. Pire, que valent ces comparaisons, lorsque 53,6% des cigarettes consommées en France viennent du marché parallèle (récente étude KPMG, juin 2026) ?
Le « nico-trafic », nouvelle gangrène du territoire national
Un marché parallèle, le « nico-trafic », s’est imposé en France, sur le modèle du narcotrafic. Ce nouveau phénomène fait l’objet d’une véritable querelle de chiffres. L’étude KPMG indique que 53,6% des cigarettes consommées en France proviennent de ce marché noir contre 37,6 % en 2024 ! La Confédération des buralistes estime ce marché parallèle entre 30% à 40% des cigarettes vendues en France et les associations anti-tabac telles que l’Alliance contre le Tabac entre 10% et 20%. Si l’on prend les chiffres de l’État, les douanes les estiment à près de 18%.
Mais cette querelle de chiffres n’est qu’une différence de degré et non de nature. En effet, à l’instar du marché parallèle de la drogue, mais également de toutes les autres activités de l’économie souterraine, il est difficile d’estimer le poids du marché parallèle de la cigarette. Alors que le prix du paquet sur le marché noir se situe autour de 5€ à 6€, même l’estimation la plus basse permet d’établir que le chiffre d’affaires du marché illégal total se situe a minima à 1 milliard d’euros ! Ainsi, le nico-trafic atteint un niveau tel qu’il rivalise désormais, en volume, avec celui des drogues.
Des conséquences terribles
La première conséquence du nico-trafic est sanitaire. Le marché noir est devenu un lieu de report de consommation pour de nombreux fumeurs. Le paquet de cigarettes vendu dans le réseau officiel des buralistes est pénalisé de deux façons : un prix largement plus cher puisque 84% du prix du paquet de cigarettes est lié aux taxes (accise + TVA) et une accessibilité simplifiée pour les jeunes puisque le marché noir ne fait pas cas de l’âge des acheteurs.
La seconde conséquence est d’ordre sécuritaire. Si le nico-trafic constitue un lieu de report de consommation pour certains fumeurs, il est aussi devenu un lieu de report pour les narco-trafiquants. En effet, les peines encourues étant moins importantes que pour le trafic de drogue et la légalité du produit rendent le trafic plus simple à opérer dans les faits. Les réseaux de vente du nico-trafic comme du narco-trafic se sont confondus, professionnalisés et diversifiés (réseaux sociaux, épiceries de nuit, lieux de fêtes) reléguant le trafic sur l’espace public à un rang moins important que jadis.
Vaincre le nico-trafic pour sortir du piège tendu aux fumeurs
Ainsi, nous aboutissons à un immense paradoxe. Le marché noir entretient d’une part les fumeurs (ce qui ne contribue pas à la diminution du taux de prévalence) et d’autre part n’empêche pas la disponibilité du produit pour les plus jeunes. Là réside le piège du marché noir de la cigarette : ne pas lutter de manière volontariste contre ce dernier mine tous les efforts portés sur les autres politiques publiques contre le tabagisme. C’est d’ailleurs ce qu’a compris la Nouvelle-Zélande en revenant sur sa mesure du « Generation ban » en 2024.
La France doit rattacher le nico-trafic à la criminalité organisée pour aider les fumeurs actuels et futurs. Aujourd’hui, alors que les logiques entre nico-trafic et narcotrafic sont similaires, les peines ne le sont pas. En cohérence, les peines concernant la vente à la sauvette de tabac doivent s’aligner sur celles du narcotrafic, afin de cibler les réseaux d’exploitation et de distribution. Cette mesure doit s’accompagner par une campagne de prévention portant sur le marché noir (interdiction, risques de santé supérieurs, etc.). En effet, un des écueils du trafic de cigarettes est qu’il s’appuie sur une forme de « décriminalisation morale » de la part des consommateurs qui souvent ne savent pas qu’ils sont dans la même illégalité qu’acheter de la drogue.
Mais ce n’est pas tout. Tous les exemples étrangers (Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande, Suède, Japon, etc.) démontrent que c’est la promotion des alternatives moins nocives telles que le vapotage, le tabac chauffé sans combustion ou encore les sachets de nicotine. Sinon, c’est mentir aux fumeurs. Encore faut-il que la France rompe avec son péché originel : sa capacité d’auto-persuasion à être meilleure qu’ailleurs…
Matthieu Hocque, Directeur Général du think-tank Le Millénaire, spécialisé en politiques publiques. Auteur du rapport « Vers une France sans cigarettes ? Quand le nico-trafic a rattrapé le narcotrafic. »
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Crédit photo : ouvert, paquet, cigarettes, panneau, de la santé, l’alerte, les fumeurs, de Debora Cartagena, USCDCP, via PixNio, sous licence CERTIFICATION 1.0 US.

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