L’opération Epic Fury devait être une intervention militaire américaine efficace avec des résultats politiques concrets, et tout cela en un temps record. Un Venezuela 2.0 transposé à l’Iran. Or, après un mois de frappes américano-israéliennes contre l’Iran, le régime des mollahs tient toujours, les négociations sont au point mort et le détroit d’Ormuz demeure neutralisé. C’est toute la contradiction du moment : plus Donald Trump s’enlise, plus l’escalade devient sa seule option stratégique viable ; mais plus il y recourt, plus il révèle que la puissance militaire américaine ne suffit plus.
Le paradoxe Trump : condamné à choisir la seule option qui peut le détruire
Négocier en position de faiblesse n’est pas dans la nature de Trump. Revenir à une logique de compromis reviendrait, à reconnaître une erreur de débutant : avoir sous-estimé la résilience du régime iranien et cru qu’une démonstration de force suffirait à provoquer sa chute. Ce serait aussi donner raison à tous ceux qui dénonçaient dès le départ une guerre mal préparée. Pour Trump, le problème n’est pas seulement diplomatique, mais aussi personnel car il a choisi de personnaliser cette confrontation. Dès lors, négocier serait un aveu d’échec surtout à 8 mois des midterms. Elle donnerait raison à ses détracteurs qui s’opposent à cette guerre américaine. Selon le Pew Research Center 61 % des Américains désapprouvent les actions militaires de Trump en Iran.
Puis, les alternatives techniques (escortes navales, contournements logistiques, coalition maritime) ne règlent rien. Politiquement, Trump n’a pas besoin d’un bricolage fonctionnel ; il a besoin d’une victoire visible. Il lui faut rétablir l’autorité américaine, faire baisser les prix et prouver que la guerre produit autre chose que le désordre. A ce jour, l’Iran tient Ormuz par la coercition : la menace crédible de couler, frapper ou perturber tout navire qui franchirait le détroit sans l’aval de Téhéran. Ainsi, l’option du “déblocage militaire“ apparaît comme la seule viable politiquement : contourner le détroit présente des risques militaires forts à l’heure où les proxy’s iraniens augmentent leur activité dans la région et escorter quelques navires nécessite pour Trump la participation pleine et entière d’une grande coalition que le Président Trump a dû mal à réaliser autour de lui.
L’escalade obéit à sa propre logique, pas à celle de Trump
Le calendrier militaire n’est pas le calendrier politique. Ce sont deux horloges désynchronisées. Neutraliser les capacités iraniennes et restaurer la liberté de navigation : tout cela exige du temps. Mais, en démocratie, le temps politique se raccourcit à mesure qu’augmentent les pertes, les prix et la lassitude. Trump ne bénéficie pas du fameux rally around the flag dont d’autres présidents ont pu profiter. En 1941, Franklin Delano Roosevelt avait bénéficié de 97% d’opinion favorable pour son entrée dans le Second conflit mondial et en 2003 le soutien pour la guerre d’Irak de George W Bush était de 76%. Or, dès le début de la guerre, Trump était soutenu par seulement 41% des Américains. Le trumpisme n’a jamais promis l’endurance impériale ; il a promis l’autorité sans les forever wars. Voilà sa difficulté : il peut encore déclencher l’escalade, mais il ne dispose plus du capital politique nécessaire pour la soutenir dans la durée.
Téhéran, sait très bien que le temps joue contre Washington. Les mollahs n’ont pas besoin d’une victoire totale ; il leur suffit de durer pour éroder la crédibilité américaine sur le plan militaire comme politique. C’est là que réside le retournement stratégique. Certes, l’offensive américano-israélienne a frappé durement les capacités iraniennes et retardé certains programmes sensibles, mais elle épuise militairement les stocks de missiles américains (Patriots, etc.) qui doivent aussi soutenir l’Ukraine. De plus, sur le plan politique, ce sont les Iraniens qui engrangent les gains les plus visibles : maintien du régime, blocage du détroit, mise à mal de la crédibilité américaine. En d’autres termes, Trump peine à transformer des victoires militaires en gains politiques.
Quand l’option “viable” devient un tombeau
L’histoire de l’interventionnisme américain se répète souvent comme une malédiction. L’Irak aurait dû enseigner à Washington qu’il existe un gouffre entre la supériorité militaire et la solution politique. L’Iran des mollahs n’est pas l’Irak de Saddam Hussein : c’est un pays de près de 90 millions d’habitants, vaste, idéologiquement préparé depuis 1979 à l’affrontement avec le « Grand Satan ». C’est tout le dilemme de Trump. Pour sortir de la guerre la tête haute, il lui faudrait cette intervention terrestre mais elle incarnerait en même temps un tombeau politique. L’escalade est peut-être l’option la plus viable mais elle ne présente pas de victoire absolue certaine.
La défaite, pour Trump, peut prendre deux visages. À l’intérieur, la guerre menace de briser la promesse de rompre avec les guerres sans fin. Plus le conflit dure, plus la base MAGA se fissure entre partisans de la force et tenants du repli. À l’extérieur, en faisant triompher l’unilatéralisme américain, il isole Washington de ses alliés européens, asiatiques et même du Golfe. C’est là toute la cruauté de cette séquence. Trump peut encore penser que l’escalade est sa seule option, parce que les demi-mesures ne règlent rien. Mais s’il s’y abandonne, il démontrera quelque chose de plus grave que l’échec d’une opération : l’Amérique est capable de frapper mais n’est plus capable d’imposer une issue politique soutenable.
Ce ne serait plus Make America Great Again mais plus tragiquement, Make America Alone Again, une situation d’autant plus cruelle que le monde a besoin d’être débarrassé du régime des Mollahs.
Sean Scull est géopolitologue, chargé d’études États-Unis du Millénaire, auteur du rapport « Le trumpisme survivra-t-il à Donald Trump ? Le bilan de 10 ans de trumpisme » et auteur de « Le populisme, symptôme d’une crise de la démocratie, comment le néolibéralisme a triomphé en France et en Suède » aux éditions L’Harmattan.
Pierre Clairé, Géopolitologue,Directeur adjoint des Etudes du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire.
Antranig Kevorkian, Analyste international au Millénaire, auteur du rapport “Vers la fin du régime des Mollahs“
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Crédit photo : President Trump Signs an EO Sanctioning Iran, de Trump White House Archived, via Flickr, sous licence PDM 1.0.

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