L’Iran, grand pays aux dimensions continentales, a une histoire faite de vicissitudes à peine surmontables, et c’est précisément cette capacité à absorber le choc, à encaisser puis à reconfigurer, qui rend l’objet iranien si difficile à saisir. L’exemple le plus récent devait être, croyait-on, la guerre israélo-iranienne conclue par un cessez-le-feu daté du 24 juin 2025 ; il apparaît désormais que ce cessez-le-feu n’aura été qu’une parenthèse, un interlude stratégique plutôt qu’un tournant. La séquence ouverte le 28 février 2026 a réintroduit la guerre directe et, surtout, a superposé au conflit militaire une crise de souveraineté au sommet : la mort du Guide suprême Ali Khamenei, annoncée comme acquise côté israélien puis confirmée par des médias d’État iraniens, fait de cette crise le premier épisode de succession sous le feu depuis 1989.
En somme, l’Iran dispose de ressources, de profondeur historique, d’un récit national puissant, mais il demeure structurellement tributaire de ses rapports internationaux pour stabiliser l’interne, financer l’État, sécuriser ses frontières et préserver son statut régional. D’ailleurs, il est à noter que la République islamique (majoritairement chiite) entretient des rapports houleux, parfois antagonistes, avec une partie de son voisinage sunnite ; la religion n’est pas l’unique ressort de la conflictualité, mais elle devient un multiplicateur de justification, un langage de guerre et une grammaire d’influence. Force est de constater que, depuis 1979, la religion joue un rôle moteur dans l’architecture du pouvoir : elle structure la légitimation, canalise, et parfois écrase, les velléités de liberté de la société civile, tout en offrant au régime une capacité singulière à transformer l’agression extérieure en cohésion intérieure.
Mais ce rapport ne cherche pas à raconter l’intégralité de l’histoire de l’Empire perse : elle vise un problème plus contemporain et, à vrai dire, plus décisif. La question n’est plus seulement de savoir si l’Iran est affaibli ou revanchard, s’il s’enferme ou s’étend ; la question est de comprendre comment un pays guidé par une logique politico-religieuse peut, en situation de choc, basculer vers trois issues très différentes : la continuité verrouillée, la miltarisation (mutation progressive en État-caserne, où l’appareil sécuritaire devient l’arbitre réel), ou la fracture des élites, scénario paradoxalement le plus dangereux car il conjugue fragilité interne et tentation d’escalade externe. Dans cette phase, l’enjeu central n’est pas l’émeute, mais la chaîne de commandement ; pas la rumeur, mais la capacité du système à produire rapidement une continuité lisible — et à empêcher que l’intervalle successorale ne devienne le moment où les factions “testent” leurs rapports de force.
À court terme (12–18 mois), l’hypothèse la plus probable n’est donc pas l’effondrement, mais une résilience autoritaire reconfigurée : le régime absorbe les chocs (sanctions, pressions régionales, contestations) par un mélange de coercition, de narration nationaliste et de contournements économiques comme il le fait depuis des années. En d’autres termes, le régime a choisi le durcissement tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, constatant un alignement progressif des vues américaine (exprimées par Trump), israélienne et arabes au sujet du « regime change », nouveauté qui n’existait pas il y a encore quelques mois puisque seul Israël y était favorable.
La fin du régime devient plausible uniquement si trois conditions se cumulent : rupture élitaire, crise de succession prolongée et perte partielle du monopole de la force. Dans ce cadre, le nucléaire reste un levier de dissuasion et de négociation, tandis que la guerre indirecte via les proxys n’est plus seulement une stratégie régionale, mais un instrument de survie interne, dont l’usage déterminera le niveau d’escalade et la capacité du pouvoir à tenir. Enfin, la dimension régionale n’est plus abstraite : les incidents rapportés au-dessus de Dubaï et Doha, et l’extension du choc au Golfe, illustrent déjà le risque majeur des prochaines semaines, à savoir des plateformes devenant des théâtres.
Par Antranig Kevorkian, Analyste international au Millénaire
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Crédit photo : Khamenei at the grave of Hassan Tehrani Moghadam 2, de Khamenei.ir, via Wikimedia Commons, license CC BY-SA 4.0.

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