Vers la fin du régime des Mollahs ?

Note du Millénaire Affaires étrangères et Défense

L’Iran, nation-empire, à la croisée des chemins

La séquence ouverte le 28 février 2026 a réintroduit la guerre directe et une crise de succession au sommet de l’Iran. La note estime que l’hypothèse la plus probable n’est pas l’effondrement mais une résilience autoritaire reconfigurée, et examine trois issues : la continuité verrouillée, la militarisation et la fracture des élites.

AK
Antranig KevorkianAnalyste du Millénaire
5 mars 2026
38 pages · lecture 10 min
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En bref

Le constat

La mort du Guide suprême ouvre la première succession sous le feu depuis 1989, mais décapiter n’est pas renverser.

La cause

Un régime bâti pour absorber les chocs, un appareil sécuritaire (CGRI) au cœur de l’État et une identité nationale forte.

La conséquence

Une résilience autoritaire est la plus probable, avec le risque d’un État-caserne ou d’une fracture des élites, et un rôle possible pour la diplomatie européenne.

Principaux constats
0128 février 2026début de la séquence qui a réintroduit la guerre directe et ouvert la crise de succession.
02440,9 kgd’uranium enrichi jusqu’à 60 % avant les frappes, selon des éléments relayés à partir de sources proches des rapports de l’AIEA.
037 400centrifugeuses avancées sur environ 14 600 installées en mai 2024, selon la note.
0443 %de baisse des échanges UE-Iran, de 12 à 7 milliards de dollars.
053 conditionspour une fin plausible du régime : rupture élitaire, crise de succession prolongée et perte partielle du monopole de la force.

Avant-propos

L’Iran, grand pays aux dimensions continentales, a une histoire faite de vicissitudes à peine surmontables, et c’est précisément cette capacité à absorber le choc, à encaisser puis à reconfigurer, qui rend l’objet iranien si difficile à saisir. L’exemple le plus récent devait être, croyait-on, la guerre israélo-iranienne conclue par un cessez-le-feu daté du 24 juin 2025 ; il apparaît désormais que ce cessez-le-feu n’aura été qu’une parenthèse, un interlude stratégique plutôt qu’un tournant. La séquence ouverte le 28 février 2026 a réintroduit la guerre directe et, surtout, a superposé au conflit militaire une crise de souveraineté au sommet : la mort du Guide suprême Ali Khamenei, annoncée comme acquise côté israélien puis confirmée par des médias d’État iraniens, fait de cette crise le premier épisode de succession sous le feu depuis 1989.

En somme, l’Iran dispose de ressources, de profondeur historique, d’un récit national puissant, mais il demeure structurellement tributaire de ses rapports internationaux pour stabiliser l’interne, financer l’État, sécuriser ses frontières et préserver son statut régional. D’ailleurs, il est à noter que la République islamique (majoritairement chiite) entretient des rapports houleux, parfois antagonistes, avec une partie de son voisinage sunnite ; la religion n’est pas l’unique ressort de la conflictualité, mais elle devient un multiplicateur de justification, un langage de guerre et une grammaire d’influence. Force est de constater que, depuis 1979, la religion joue un rôle moteur dans l’architecture du pouvoir : elle structure la légitimation, canalise, et parfois écrase, les velléités de liberté de la société civile, tout en offrant au régime une capacité singulière à transformer l’agression extérieure en cohésion intérieure.

Mais ce rapport ne cherche pas à raconter l’intégralité de l’histoire de l’Empire perse : elle vise un problème plus contemporain et, à vrai dire, plus décisif. La question n’est plus seulement de savoir si l’Iran est affaibli ou revanchard, s’il s’enferme ou s’étend ; la question est de comprendre comment un pays guidé par une logique politico-religieuse peut, en situation de choc, basculer vers trois issues très différentes : la continuité verrouillée, la miltarisation (mutation progressive en État-caserne, où l’appareil sécuritaire devient l’arbitre réel), ou la fracture des élites, scénario paradoxalement le plus dangereux car il conjugue fragilité interne et tentation d’escalade externe. Dans cette phase, l’enjeu central n’est pas l’émeute, mais la chaîne de commandement ; pas la rumeur, mais la capacité du système à produire rapidement une continuité lisible, et à empêcher que l’intervalle successorale ne devienne le moment où les factions “testent” leurs rapports de force.

À court terme (12 à 18 mois), l’hypothèse la plus probable n’est donc pas l’effondrement, mais une résilience autoritaire reconfigurée : le régime absorbe les chocs (sanctions, pressions régionales, contestations) par un mélange de coercition, de narration nationaliste et de contournements économiques comme il le fait depuis des années. En d’autres termes, le régime a choisi le durcissement tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, constatant un alignement progressif des vues américaine (exprimées par Trump), israélienne et arabes au sujet du « regime change », nouveauté qui n’existait pas il y a encore quelques mois puisque seul Israël y était favorable. 

La fin du régime devient plausible uniquement si trois conditions se cumulent : rupture élitaire, crise de succession prolongée et perte partielle du monopole de la force. Dans ce cadre, le nucléaire reste un levier de dissuasion et de négociation, tandis que la guerre indirecte via les proxys n’est plus seulement une stratégie régionale, mais un instrument de survie interne, dont l’usage déterminera le niveau d’escalade et la capacité du pouvoir à tenir. Enfin, la dimension régionale n’est plus abstraite : les incidents rapportés au-dessus de Dubaï et Doha, et l’extension du choc au Golfe, illustrent déjà le risque majeur des prochaines semaines, à savoir des plateformes devenant des théâtres.

Une stabilité intérieure tributaire de la diplomatie

Une modernité précoce, une quasi-colonisation. L’Iran est le premier pays du Moyen-Orient à se doter d’une constitution, signée le 30 décembre 1906 et inspirée de la Constitution belge de 1831. Sous les Qadjars, il subit une quasi-colonisation par l’Angleterre et la Russie, par des accords économiques inéquitables, dont la concession pétrolière de 1901 accordée à William Knox D’Arcy pour 60 ans.

La modernisation autoritaire des Pahlavi. Le coup d’État de Reza Khan en 1921 puis son accession au trône en décembre 1925 ouvrent une phase d’investissements, de code civil, de code pénal et de suppression des tribunaux religieux en 1936. Après l’occupation soviéto-britannique de 1941 à 1945, le Shah se rapproche des États-Unis, avec le pacte de Bagdad de 1955 et un consortium pétrolier détenu à près de 40 % par des entreprises américaines. Cette influence suscite de plus en plus de contestations en 1977.

L’avènement de la République islamique et sa radicalisation

Aux origines de 1979. Le règne des Pahlavi a légué des infrastructures et une relative prospérité, la population étant multipliée par quatre de 1921 à 1979. Une grève générale paralyse l’industrie pétrolière en octobre 1978. La note rappelle l’influence d’Ali Shariati et des Frères musulmans sur Khomeini, et le choc que son accession constitue pour l’Arabie saoudite.

Un régime fondé sur le Velayat-e faqih. La Constitution de 1979 confère une puissance irréductible au Guide suprême, qui arbitre entre les pouvoirs, le Conseil des gardiens vérifiant la compatibilité des lois avec l’islam. Le Président exerce un pouvoir quasi symbolique.

La guerre comme matrice. L’attaque de Saddam Hussein en 1980 fusionne raison d’État et foi chiite. Les attaques chimiques irakiennes conduisent l’Iran à ne plus faire confiance aux traités et à relancer son programme nucléaire dès 1984 et 1985. L’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 est une aubaine pour installer un gouvernement allié, avec la force Qods de Qassem Soleimani.

Un régime encore tributaire des chocs. Depuis Khamenei, l’ouverture de Khatami, le durcissement d’Ahmadinejad, l’accord de 2015 sapé par le retrait américain de 2018, puis Pezeshkian en 2024 n’ont pas changé l’architecture du pouvoir : le Guide, le Conseil des gardiens et l’appareil sécuritaire (IRGC).

Renverser suppose un transfert de pouvoir ; décapiter déclenche souvent l’inverse, à savoir une logique de survie du système.

Depuis février 2026 : la succession comme test de résilience

Décapiter n’est pas renverser. La séquence ouverte le 28 février 2026 combine escalade militaire directe et crise de souveraineté. La mort du Guide suprême, confirmée par des médias d’État le 1er mars, fragilise le cœur du système mais peut déclencher un réflexe de consolidation autoritaire. Le régime repose sur un triptyque : la Maison du Guide, le CGRI (Pasdaran) et les institutions de validation. La question décisive est de savoir qui gouverne pendant l’intervalle, la chaîne de commandement comptant plus que la légalité.

Scénario A, la continuité. Une succession rapide et un appareil sécuritaire cohérent, avec un effet de rassemblement et une riposte calibrée.

Scénario B, les divisions au sein du régime. C’est le plus risqué : un régime fragilisé devient imprévisible et la tentation d’une escalade externe augmente. Un modéré permettrait un « moment Gorbatchev », mais la note juge illusoire une chute pure et simple au profit d’une démocratie libérale portée par le Shah. La Chine pourrait peser pour un guide moins radical. Une option héréditaire ouvrirait une crise de légitimité.

Scénario C, l’État-caserne. La succession est formelle mais le centre de gravité glisse vers le CGRI, pour passer d’une théocratie à une junte qui se cacherait derrière l’islamisme.

Scénario D, un deal minimal. C’est l’option la moins probable, seulement après un pic de violence, avec un arrangement de désescalade et de vérification.

Trois inconnues. L’Iran choisira-t-il le pragmatisme de survie ou le durcissement militarisé ? Les États-Unis, la désescalade ou la pression maximale ? Les alliés arabes seront-ils des plateformes ou des champs de bataille ? Les marchés ont déjà intégré le choc, avec chute d’indices, arrêt de places et perturbations de l’aviation.

Explorer les données

L’Iran en chiffres

Valeur des échanges entre l’UE et l’Iran (en milliards de dollars)

2017/201812 Md$2024/20257 Md$
Lecture

Les échanges UE-Iran passent de 12 à 7 milliards de dollars, une baisse de 43 % selon la note.

Note, p. 27, 28, 32 : AIEA, Direction générale du Trésor, Camille Alexandre

La fin de la stratégie de survie par la doctrine internationale ?

L’arc chiite affaibli. La doctrine iranienne s’appuie sur une guerre indirecte par Hezbollah, Houthis, milices chiites et relais palestiniens. Elle était déjà en difficulté au sortir de 2025, Israël ayant triomphé en partie du Hezbollah et du Hamas, et il devient plus difficile de compter sur les proxys.

Le nucléaire, levier de dissuasion et de négociation. Le JCPOA du 14 juillet 2015 limitait l’enrichissement à 3,67 % et le stock d’uranium à 300 kg. L’AIEA a conclu à des activités nucléaires de nature militaire au moins jusqu’en 2005 et notait en mai 2024 un stock trente fois supérieur à la limite. Le stock enrichi à 60 % aurait atteint environ 440,9 kg avant les frappes, et l’Iran avait installé environ 14 600 centrifugeuses dont 7 400 avancées. Les déclarations officielles iraniennes sont plus assumées et agressives qu’avant.

Une influence jusqu’en Europe. Selon les auteurs de « La Pieuvre de Téhéran », la force Qods a constitué un réseau d’influence en Europe, via des ambassades et des relais dans les diasporas chiites.

Une résilience malgré les pressions

Sanctions et alliés. Les sanctions n’ont pas toujours l’effet escompté, et le Guide avait affirmé après le cessez-le-feu du 24 juin 2025 que l’Iran ne supporterait pas d’être relégué au rang de puissance moyenne. L’Iran reste tributaire de la Russie et de la Chine, mais ses alliés ne le soutiennent pas aussi activement que leurs intérêts le laissaient penser. L’accord-cadre de 25 ans signé avec la Chine en mars 2021 est un filet stratégique, pas une garantie.

Le Golfe et le Caucase. Le raid israélien du 9 septembre 2025 sur Doha a affaibli un canal de médiation. L’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan du 8 août 2025 crée un corridor du Zanguezour et donne aux États-Unis des droits de développement de 99 ans, ce qui encercle un peu plus l’Iran.

La matrice américaine et l’Union européenne. Washington veut empêcher l’Iran d’atteindre le statut de puissance nucléaire militaire, protéger Israël et éviter une guerre longue. L’UE a validé le 29 janvier 2026 le principe d’une inscription de l’IRGC comme organisation terroriste, décision jugée surtout symbolique. La note recommande que l’UE conditionne tout allègement à des garanties vérifiables : coopération avec l’AIEA, plafonnement de l’enrichissement, désescalade régionale et limitation des capacités de projection.

Conclusion

L’Occident pousse l’Iran vers la Russie et la Chine, mais la succession ouverte en 2026 change la nature de l’équation : c’est désormais une question de forme d’État. Si la transition se stabilise, l’Iran peut devenir plus transactionnel. Si elle se militarise, il devient plus dur et plus opaque. Si elle se fracture, il devient plus imprévisible, et c’est le danger principal.

La note estime que l’Union européenne, et la France avec son autonomie stratégique, doivent porter une diplomatie de résultats vérifiables : un format de stabilisation crédible, appuyé sur le droit international, pour éviter que la succession iranienne ne devienne le détonateur d’un enchaînement régional incontrôlable.

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Le rapport complet

Vers la fin du régime des Mollahs ?

38 pages.

Citer cette note

Kevorkian A., « Vers la fin du régime des Mollahs ? », Note du Millénaire, 5 mars 2026, lemillenaire.org.

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L’auteur

Antranig Kevorkian

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Crédit photo : Khamenei at the grave of Hassan Tehrani Moghadam 2, de Khamenei.ir, via Wikimedia Commons, license CC BY-SA 4.0.

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