Comment le caractère de la guerre a changé
Quatre ans après l’invasion du 24 février 2022, la guerre en Ukraine a muté : d’un choc initial, elle est devenue une guerre d’attrition, une structure et non plus un événement. La note analyse les équilibres humain, industriel et économique, les positions de Moscou et de Kiev, le rôle de Donald Trump, et juge le plus probable un cessez-le-feu imparfait sans souveraineté réglée.
Le constat
La guerre d’Ukraine est devenue une guerre d’attrition et de système, où l’on gagne par l’endurance plus que par l’audace.
La cause
La transparence du champ de bataille, la densité des défenses et l’économie de guerre ont stabilisé les fronts.
La conséquence
L’issue la plus probable est un cessez-le-feu imparfait, un gel sans souveraineté réglée, toujours menacé de reprise.
Avant-propos
Le 24 février 2022, beaucoup ont cru assister au retour d’une guerre classique, soit une invasion, avec des colonnes blindées, une capitale menacée, puis un basculement rapide. Quatre ans plus tard, le diagnostic est inverse. Ce conflit n’a pas seulement duré, mais il a muté. Et c’est cette mutation, plus que la question du momentum ou du moral, qui explique où nous en sommes en 2026 et pourquoi les scénarios de sortie restent aussi étroits.
La guerre en Ukraine est devenue un laboratoire cruel de la modernité stratégique. Elle a d’abord démenti l’idée d’une victoire éclair, car l’échec de la décapitation politique de Kiev, l’attrition logistique, puis la reconversion russe vers une campagne plus méthodique ont transformé l’offensive initiale en guerre longue. Elle a ensuite démenti l’idée inverse, celle d’un effondrement russe rapide sous sanctions : Moscou a absorbé le choc, réorienté son économie, reconstitué des chaînes d’approvisionnement, et accepté un coût humain que beaucoup jugeaient politiquement intenable. Ce double démenti a refermé les portes de la guerre courte et ouvert celles de la guerre de système.
Depuis 2023, et plus encore en 2024 et 2025, le conflit s’est stabilisé en un régime d’attrition, où avancer ne signifie plus percer, mais grignoter ; où le terrain se paie non en manœuvres mais en stocks ; où l’innovation tactique se joue moins dans les grandes opérations combinées que dans l’optimisation des flux (drones, obus, défense aérienne, renseignement, réparation, rotation). Une guerre où la transparence du champ de bataille (drones, guerre électronique), la densité des défenses (mines, tranchées, fortifications) et la puissance du feu indirect ont rendu toute percée extraordinairement coûteuse. Ainsi, on ne gagne plus par l’audace seule, on gagne par l’endurance.
Le conflit se lit désormais à travers la vitesse de variation territoriale, le tempo des frappes (drones, missiles, artillerie), l’intensité de la coercition énergétique, la capacité industrielle (obus, drones, défense aérienne), et la résilience budgétaire. Dans une guerre d’attrition, l’idéologie compte, mais l’idéologie ne remplace pas l’acier ; le courage compte, mais le courage ne remplace pas les obus ; la communication compte, mais la communication ne remplace pas un système de rotation et un stock de défense aérienne.
Ce changement de nature a une conséquence politique majeure, il déplace le centre de gravité de la décision. La guerre ne se joue plus seulement dans l’esprit des peuples, mais dans la capacité des États à mobiliser sans se briser. Pour l’Ukraine, cela signifie tenir sans perdre la cohésion d’un peuple meurtri qui n’accepterait pas la concession. Pour la Russie, cela signifie maintenir l’effort tout en gérant un paradoxe dangereux : une économie de guerre qui fait tenir le système, mais qui l’enferme dans une dépendance et une surchauffe. Pour l’Occident, cela signifie choisir, soit construire une mécanique de soutien durable et crédible, soit accepter que le temps devienne l’allié de celui qui supporte le mieux.
Enfin, le changement de nature explique aussi le retour en force de la diplomatie sous Trump, avec son style brutal. On peut juger la méthode, mais il faut voir ce qu’elle révèle, soit qu’une guerre de système ne se conclut pas par un slogan. Elle ne se conclut que si l’un des acteurs est contraint, ou si l’on fabrique des garanties suffisamment crédibles pour rendre la reprise trop coûteuse. Or, aujourd’hui, la distance entre les objectifs russes (maximalistes et idéologiques) et les contraintes ukrainiennes (territoire, garanties, légitimité) demeure immense. C’est pourquoi l’issue la plus probable ressemble moins à une paix qu’à un cessez-le-feu imparfait, un gel sans souveraineté réglée, toujours menacé de reprise.Ainsi, nous ne sommes plus dans la phase où la guerre est un évènement. Nous sommes dans la phase où la guerre est une structure. Et tant qu’on n’analyse pas la structure, on se trompe sur la sortie de guerre et on se berce d’illusions.
Du choc à l’attrition : comment le caractère de la guerre a changé
2022, la guerre de mouvement qui échoue. Moscou tente un pari de décapitation politique et de dislocation rapide. L’échec montre la robustesse d’une défense mobilisée, et la guerre dépend aussi de la capacité à voir, tenir, approvisionner, remplacer et réparer.
Pourquoi les fronts se stabilisent. Trois mécanismes s’imbriquent : la transparence du champ de bataille (drones, imagerie, renseignement), la densification défensive (mines, tranchées, artillerie et drones intégrés) et la composante industrielle et humaine. Le facteur déterminant est la capacité à durer douze mois de plus que l’adversaire.
Avancer en 2025 et 2026. Cela signifie grignoter une lisière, une route secondaire, un village souvent détruit. L’ISW estime les gains russes de 2025 à environ 0,8 % du territoire ukrainien, soit environ 5 600 km², plus que les années précédentes hors 2022. Fin janvier 2026, le président ukrainien évoque plus de 1 700 drones, plus de 1 380 bombes guidées et 69 missiles en une seule semaine, et l’hiver 2025 et 2026 illustre la coercition énergétique.
La Russie mène sur le seul critère territorial, au prix de pertes très élevées : des estimations britanniques évoquent environ 1 118 000 soldats russes tués ou blessés en octobre 2025.
soldats russes tués ou blessés depuis le début de l’invasion, selon des estimations britanniques pour octobre 2025.
Les trois équilibres qui comptent
Disponibilité humaine. L’infanterie s’épuise plus vite qu’elle ne se brise. Kiev a abaissé l’âge de mobilisation de 27 à 25 ans, au coût social et politique immédiat. Moscou alimente le front sans mobilisation générale, par des incitations financières, des recrutements régionaux et des étrangers, avec environ 450 000 contrats en 2024 puis plus de 422 000 en 2025, selon Dimitri Medvedev.
Capacité industrielle. Selon le renseignement militaire ukrainien, la Russie aurait produit environ 2 millions d’obus en 2024 et importé environ 2,7 millions de Corée du Nord. L’objectif européen de 2 millions d’obus par an fin 2025 n’a pas été atteint. Le drone est devenu dominant, et la défense aérienne le goulot d’étranglement de l’endurance.
Endurance économique. L’Ukraine dépend du soutien occidental, dont l’Ukraine Facility de l’UE (jusqu’à 50 Md€ sur 2024 à 2027) et un dispositif de prêt de 90 Md€ pour 2026 et 2027. La Russie réoriente son économie vers l’effort de guerre, au prix d’une surchauffe reconnue par sa banque centrale.
Le paradoxe de l’économie de guerre russe
La Russie bénéficie de l’économie de guerre, mais l’économie de guerre la menace. Elle lui permet de recruter, de produire et de financer assez longtemps pour que le temps devienne une arme. Elle génère aussi trois symptômes classiques : tension sur le travail, inflation et rigidification productive.
Une forme d’addiction. Arrêter la guerre trop vite provoquerait un choc de reconversion et une crise de légitimité si l’État ne peut plus acheter la paix sociale par la dépense. La Russie a besoin que la guerre s’arrête, mais pas qu’elle s’arrête mal ou trop abruptement.
Les enjeux des négociations
Un maximalisme russe rationnel. En janvier 2026, le Kremlin lie toute paix au transfert de l’ensemble du Donbass, dans une formule dite d’Anchorage. Selon la note, ce n’est pas seulement une demande territoriale mais un test de souveraineté. Le cessez-le-feu est un instrument pour figer, reconstituer des stocks et reprendre l’initiative, dans une logique de conflit gelé « à la coréenne ». La note lit la guerre comme une querelle sur la définition de l’Ukraine, avec l’essai de Vladimir Poutine de 2021 et le sommet de l’OTAN de 2008 comme jalons.
Le triangle des contraintes de l’Ukraine. La paix est un équilibre instable entre la souveraineté et l’intégrité territoriale, des garanties de sécurité exécutoires et la légitimité politique intérieure. Le référendum d’indépendance de 1991 a réuni plus de 90 % des votants et la Constitution impose un référendum pour toute modification du territoire. Kiev veut d’abord des garanties, Moscou les rejette parce qu’elles sanctuarisent l’Ukraine dans le camp adverse.
Entre deux axiomes. Moscou veut requalifier l’Ukraine en objet stratégique neutralisé, Kiev a besoin d’un accord qui la sanctuarise comme sujet souverain protégé. Un cessez-le-feu est possible, une paix durable exige que l’un renonce à ce qui fonde sa guerre.
Trump, force motrice et non magicien
Ce qui est nouveau. La négociation a été remise sous contrainte de calendrier, la pression est pensée comme un instrument sur les deux camps, et la paix est devenue un objet concret : textes, ébauches d’accord, mécanismes. Zelensky affirme qu’un document de garanties de sécurité américain est prêt à 100 %.
Un échec apparent, une réussite paradoxale. Donald Trump n’a pas arrêté la guerre, mais il a rendu la paix visible et forcé la mise à nu des nœuds : territoire, garanties, séquence, réversibilité.
Pourquoi il ne peut pas conclure seul. Deux leviers ne sont pas entièrement dans sa main : ce que la Russie accepte réellement d’échanger, et la capacité occidentale à soutenir l’Ukraine si les négociations échouent. Face à un adversaire fort, la pression est tentée de se déplacer vers le dépendant, ici Kiev.
La seule paix possible sera une paix gardée, non par des formules, mais par des mécanismes.
Le résultat le plus probable : un cessez-le-feu imparfait
Une paix réglant territoire, statut, garanties et sanctions est moins probable que la simple cessation des affrontements, avec une souveraineté non résolue, forme de « Coréanisation » du conflit. La note distingue trois variantes.
1. On gèle aujourd’hui, on marchande demain. C’est l’option la plus accessible politiquement mais la plus dangereuse à moyen terme, car un cessez-le-feu faible met la guerre en réserve. La variable critique est l’automaticité des garanties.
2. Une DMZ ou zone tampon. Elle réduit les incidents mais pose la question de qui la surveille, avec quel mandat, et peut légitimer une conquête ou devenir une passoire.
3. Pas d’accord, un grignotage continu. C’est la pente naturelle tant que Moscou maintient des exigences maximalistes. La Russie contrôle environ 19 % du territoire ukrainien contre environ 17 % fin 2023.
Le verrou final. Poutine reste le maître des horloges. La baisse des recettes pétrolières et la surchauffe peuvent créer un stress, mais ne suffisent pas à arrêter une guerre aux objectifs statutaires et idéologiques.
La guerre d’attrition en chiffres
Contrats militaires signés en Russie (en milliers)
Environ 450 000 contrats en 2024, plus de 422 000 en 2025, selon Dimitri Medvedev.
Obus russes en 2024 (en millions)
La Russie aurait produit environ 2 millions d’obus et importé environ 2,7 millions de Corée du Nord.
Part du territoire ukrainien contrôlée par la Russie (en %)
La Russie contrôle environ 19 % du territoire ukrainien contre environ 17 % fin 2023.
Moyens utilisés en une semaine, fin janvier 2026 (en nombre)
Plus de 1 700 drones, plus de 1 380 bombes guidées et 69 missiles en une seule semaine.
Conclusion
En quatre ans, la guerre a quitté le registre de la manœuvre pour devenir un système, qui ne se brise que par une contrainte matérielle ou s’épuise par une contradiction interne. La Russie avance parce qu’elle a mobilisé l’État et l’économie, mais cette mobilisation crée sa dépendance et sa surchauffe. L’Ukraine résiste parce qu’elle a transformé sa société, mais tout accord qui ressemble à une abdication est politiquement explosif.
Les garanties faibles invitent la guerre répétée, les garanties fortes dissuadent mais sont difficiles à imposer à Poutine. La note conclut que le conflit s’arrêtera le jour où l’un des deux camps n’aura plus les moyens d’en payer le prix, ou le jour où l’adversaire lui aura retiré l’option de recommencer.
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