Le 24 février 2022, beaucoup ont cru assister au retour d’une guerre classique, soit une invasion, avec des colonnes blindées, une capitale menacée, puis un basculement rapide. Quatre ans plus tard, le diagnostic est inverse. Ce conflit n’a pas seulement duré, mais il a muté. Et c’est cette mutation, plus que la question du momentum ou du moral, qui explique où nous en sommes en 2026 et pourquoi les scénarios de sortie restent aussi étroits.
La guerre en Ukraine est devenue un laboratoire cruel de la modernité stratégique. Elle a d’abord démenti l’idée d’une victoire éclair, car l’échec de la décapitation politique de Kiev, l’attrition logistique, puis la reconversion russe vers une campagne plus méthodique ont transformé l’offensive initiale en guerre longue. Elle a ensuite démenti l’idée inverse, celle d’un effondrement russe rapide sous sanctions : Moscou a absorbé le choc, réorienté son économie, reconstitué des chaînes d’approvisionnement, et accepté un coût humain que beaucoup jugeaient politiquement intenable. Ce double démenti a refermé les portes de la guerre courte et ouvert celles de la guerre de système.
Depuis 2023, et plus encore en 2024 et 2025, le conflit s’est stabilisé en un régime d’attrition, où avancer ne signifie plus percer, mais grignoter ; où le terrain se paie non en manœuvres mais en stocks ; où l’innovation tactique se joue moins dans les grandes opérations combinées que dans l’optimisation des flux (drones, obus, défense aérienne, renseignement, réparation, rotation). Une guerre où la transparence du champ de bataille (drones, guerre électronique), la densité des défenses (mines, tranchées, fortifications) et la puissance du feu indirect ont rendu toute percée extraordinairement coûteuse. Ainsi, on ne gagne plus par l’audace seule, on gagne par l’endurance.
Le conflit se lit désormais à travers la vitesse de variation territoriale, le tempo des frappes (drones, missiles, artillerie), l’intensité de la coercition énergétique, la capacité industrielle (obus, drones, défense aérienne), et la résilience budgétaire. Dans une guerre d’attrition, l’idéologie compte, mais l’idéologie ne remplace pas l’acier ; le courage compte, mais le courage ne remplace pas les obus ; la communication compte, mais la communication ne remplace pas un système de rotation et un stock de défense aérienne.
Ce changement de nature a une conséquence politique majeure, il déplace le centre de gravité de la décision. La guerre ne se joue plus seulement dans l’esprit des peuples, mais dans la capacité des États à mobiliser sans se briser. Pour l’Ukraine, cela signifie tenir sans perdre la cohésion d’un peuple meurtri qui n’accepterait pas la concession. Pour la Russie, cela signifie maintenir l’effort tout en gérant un paradoxe dangereux : une économie de guerre qui fait tenir le système, mais qui l’enferme dans une dépendance et une surchauffe. Pour l’Occident, cela signifie choisir, soit construire une mécanique de soutien durable et crédible, soit accepter que le temps devienne l’allié de celui qui supporte le mieux.
Enfin, le changement de nature explique aussi le retour en force de la diplomatie sous Trump, avec son style brutal. On peut juger la méthode, mais il faut voir ce qu’elle révèle, soit qu’une guerre de système ne se conclut pas par un slogan. Elle ne se conclut que si l’un des acteurs est contraint, ou si l’on fabrique des garanties suffisamment crédibles pour rendre la reprise trop coûteuse. Or, aujourd’hui, la distance entre les objectifs russes (maximalistes et idéologiques) et les contraintes ukrainiennes (territoire, garanties, légitimité) demeure immense. C’est pourquoi l’issue la plus probable ressemble moins à une paix qu’à un cessez-le-feu imparfait, un gel sans souveraineté réglée, toujours menacé de reprise.Ainsi, nous ne sommes plus dans la phase où la guerre est un évènement. Nous sommes dans la phase où la guerre est une structure. Et tant qu’on n’analyse pas la structure, on se trompe sur la sortie de guerre et on se berce d’illusions.
Par Pierre Clairé, Directeur Adjoint des études du Millénaire, spécialiste des questions internationales et européennes.
Pour soutenir nos analyses ou nous rejoindre pour rendre sa grandeur à la France
Crédit photo : Vladimir Putin (07-04-2021), de kremlin.ru , via Wikimedia Commons, sous licence CC BY 4.0.

Add a Comment