Matthieu Hocque et Bertrand Pourroy pour Atlantico : « Un remède choc pour rebâtir une souveraineté pharmaceutique »

Entre la Chine et les États-Unis, qui jouent une partition de long terme, l’Europe devient un ventre mou qui continue d’empiler des dispositifs de gestion de pénurie. Un tribune de Matthieu Hocque et Bertrand Pourroy.

La Chine, au terme d’une stratégie d’État pluri-décennale, s’est imposée comme producteur dominant des médicaments matures et de leurs principes actifs (API) : aides massives, marché intérieur protégé, préférence à l’achat hospitalier1,2,3. Les États-Unis ont répliqué en 2025-2026 par une réserve stratégique d’API, puis une taxe de 100 % sur les médicaments brevetés importés, sauf en cas de production locale. Plus de 480 milliards de dollars d’engagements industriels ont suivi en moins d’un an4,5. Entre ces deux puissances qui jouent une partition de long terme, l’Europe devient un ventre mou qui continue d’empiler des dispositifs de gestion de pénurie.

Trois failles européennes qui se nourrissent 

Le financement, d’abord. En France singulièrement, 20 ans de pression sur les prix de remboursement et de faible valorisation des produits matures ont asphyxié les médicaments d’usage courant, en particulier les injectables stériles : contraction des capacités industrielles, concentration des fournisseurs, externalisation des segments les moins rentables6–8. Les déclarations de ruptures de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur y ont été multipliées par 9 entre 2016 et 20227. La tension fracture l’industrie elle-même : début 2026, 15 industriels (Sanofi, Ipsen, Pierre Fabre…) ont quitté le LEEM (Les Entreprises du Médicament)9.

L’industrie, ensuite. La France conserve une expertise élevée sur les technologies innovantes mais a perdu une grande part de ses capacités sur les segments critiques6,7. Les relocalisations annoncées sont parcellaires : celle du paracétamol ne couvre ni l’ensemble des intermédiaires de synthèse, ni les volumes critiques6,7. S’y ajoute la dépendance, sous-estimée, des intrants de conditionnement6–8.

L’organisation, enfin. L’Agence européenne des médicaments (EMA) dispose d’un mandat élargi, utile mais insuffisant10–12. Obligations déclaratives, seuils de rupture, mécanismes de substitution restent hétérogènes entre États membres, favorisant la concurrence préventive entre voisins6,10,11. Les outils déployés (stocks de sécurité, sur-étiquetage, substitution, préparations hospitalières) agissent en aval, sans rien régler des causes industrielles. Et les pénuries gagnent en fréquence comme en durée.

Six remèdes à administrer ensemble

La souveraineté pharmaceutique n’est pas l’autarcie. C’est la capacité à garantir l’accès durable à un socle de médicaments essentiels grâce à des capacités industrielles, logistiques et réglementaires situées dans l’Union ou chez des partenaires fiables6–8,10.

Or, une fenêtre s’ouvre : le Critical Medicines Act, en trilogue, peut poser les fondations d’une politique industrielle européenne. Le Parlement européen y a introduit trois apports décisifs : préférence européenne dans les marchés publics (environ 30 % du marché pharmaceutique européen), achats conjoints d’au moins cinq États membres, redistribution des stocks de médicaments critiques en cas de pénurie14. Il est indispensable que ces dispositions sortent intactes du trilogue mais aucun remède n’agira seul ; tous doivent être administrés ensemble.

Pour régler la question du prix des médicaments, il convient de l’aligner sur la criticité clinique. Sortir du moins-disant tarifaire suppose des engagements pluriannuels de volumes, des prix garantis et un soutien conditionnel à l’investissement industriel sur les segments exposés (remède n°1) 6–8,10. Dans un monde où les coûts de production des médicaments augmentent, l’Europe risque de devenir un continent déclassé. 

Ensuite, il convient de relocaliser ce qui est devenu vital (remède n°2). Produire des API ou des formes stériles en Europe coûte plus cher qu’en Asie en raison des standards réglementaires, environnementaux et sociaux6,7,10. Un appui public ciblé doit absorber cet écart, en priorité sur les antibiotiques injectables et les anticancéreux6–8,10. Par conséquent, l’Europe doit conditionner l’entrée des produits importés à un critère environnemental, sur le modèle du Carbon Border Adjustment Mechanism. Exigences minimales et ajustement tarifaire pour les zones à standards inférieurs aligneraient la concurrence sur les normes européennes et limiteraient les externalités écologiques importées (remède n°3)15,16.

Enfin, l’Europe doit se doter d’une gouvernance commune et efficace (remède n°4). Une liste européenne des médicaments et API critiques, support d’alliances industrielles, désignera les produits à garantir sur le sol européen ou chez partenaires audités. Elle suppose aussi une représentation effective des professionnels de santé au Critical Medicines Coordination Group6,7,10,17. C’est pourquoi il faut faire de la France le moteur de cette politique (remède n°5). Avec 271 sites de production en 202318, elle peut porter une politique industrielle européenne commune : incitations fortes, simplification réglementaire ciblée, implantation rapide de nouvelles unités de production6,7,10. Les pays européens gagneraient à structurer un axe euro-africain (remède n°6). Réorienter une part de l’aide au développement vers des capacités régionales en Afrique structure des circuits plus courts, moins dépendants de l’Asie16,19, et fait du médicament un instrument de diplomatie sanitaire.

Pékin investit, Washington légifère et taxe. Chaque mois perdu creuse l’écart entre ces deux superpuissances et l’Europe. La souveraineté pharmaceutique n’est pas une lubie protectionniste, mais la condition pour que demain un patient européen atteint de cancer reçoive encore sa chimiothérapie, un nouveau-né en réanimation son antibiotique injectable, un opéré son curare. 

Matthieu Hocque, Directeur Général du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire spécialisé en politiques publiques. 

Bertrand Pourroy, Expert des questions pharmaceutiques au Millénaire, auteur du rapport « Pour une réelle souveraineté pharmaceutique européenne »

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Crédit photo : Better, Cost Effective Hazardous Waste Disposal, via Green Flow, sous licence CC BY-NC 4.0

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