Une élection de William Lai ouvrirait une fenêtre de tir pour une invasion militaire
À la veille des élections présidentielle et législatives taïwanaises du 13 janvier 2024, Pierre Clairé et William Thay retracent l’histoire politique de l’île, présentent les forces en présence et analysent trois scénarios : une victoire totale du DPP ouvrirait une fenêtre de tir pour une invasion chinoise.
Le constat
Une élection sans Tsai Ing-wen, dans un contexte de tensions croissantes avec Pékin.
La cause
Un scrutin serré entre le DPP, le KMT et l’émergence du TPP, qui rend improbable une majorité au Yuan législatif.
La conséquence
Trois options : une victoire totale du DPP ouvrirait des fenêtres d’invasion jusqu’en 2027, une victoire du KMT apaiserait les tensions, une victoire incomplète profiterait à Pékin.
Avant-propos
« Résoudre la question de Taïwan est une question qui appartient au peuple chinois. Nous continuerons à nous efforcer de rechercher une solution pacifique avec une grande sincérité mais nous ne promettrons jamais de renoncer à l’usage de la force et nous nous réservons le droit de recourir à toutes options nécessaires. La réunification complète de notre pays doit être réalisée, elle le peut et elle le sera sans aucun doute. »
Ces mots, prononcés par Xi Jinping, premier secrétaire du Parti Communiste Chinois, le 16 octobre 2022 lors du XXème congrès du PCC, ont provoqué de vives inquiétudes dans la communauté internationale. Le président de la République populaire de Chine, qui ne parle pas souvent de l’île rebelle, a fait bien plus que répéter une vieille antienne du PCC et a montré que la question de Taiwan est une de ses priorités. Cette position a été renouvelée lors de la présentation de ses vœux aux Chinois pour l’année 2024 où le patron du PCC a affirmé que la Chine « sera sûrement réunifié ».
Même si la « réunification » de l’île au continent est une absurdité historique, Taiwan n’ayant jamais été administrée par la Chine Populaire, cette rhétorique a fait bondir à Washington mais surtout à Taipei. En effet, la Chine Communiste se montre de plus en plus menaçante ces derniers mois, comme si le ralentissement de l’économie chinoise expliquait ce regain autocratique et belliqueux. L’invasion n’a jamais parue aussi proche et les prochaines élections taïwanaises peuvent agir comme un déclencheur majeur. Ces élections se tiennent à un moment clef avec l’impossibilité pour la présidente sortante, la populaire Tsai Ing-wen, de se représenter. Ainsi, un nouveau dirigeant devra faire face à une des périodes les plus tendues et incertaines de l’île, et conduira soit à un apaisement des relations de l’île avec Pékin soit à un durcissement.
L’élection pourrait difficilement conduire à un statu quo, avec trois partis qui se disputent le pouvoir. Ces élections se jouent principalement entre le Parti démocratique progressiste (DPP) ou Minjindang menée par le Vice-Président Lai Ching-te connu sous le nom de William Lai, le Kuomintang (KMT) mené le maire du nouveau Taipei Hou Yu-ih et le Parti populaire taiwanais (PPT) dirigé par Ko Wen-je. Alors que les élections se décidaient habituellement entre les deux premiers partis, le PPT a fait irruption sur la scène politique pour rendre l’élection plus qu’incertaine. Nous avons le premier parti qui est celui de la présidente sortante qui adopte des positions en faveur de l’indépendance. Tandis que les deux autres se montrent plutôt en faveur de relations plus proches avec la Chine.
Alors que nous parlons souvent de l’éventualité d’une invasion chinoise de Taiwan et l’éclatement d’un conflit global, il est nécessaire d’aborder la politique taiwanaise et de comprendre les enjeux de cette élection. Notre étude vise à expliquer les raisons d’élections historiques et capitale pour l’avenir de l’île. En effet, différents scénarios pour l’élection présidentielle et les élections législatives renforceraient de manière significative la probabilité de voir une invasion militaire de Taiwan par la Chine. Ainsi, une élection de William Lai du Parti démocratique progressiste ouvrirait une fenêtre de tir sous son mandat (2024-2028) pour une invasion militaire de l’île par Xi Jinping. De tensions entre la Chine et Taiwan pourraient également naitre un conflit régional et mondial justifiant un regard assidu sur l’évolution de la politique taiwanaise.
Les élections du 13 janvier prochain promettent d’être d’une grande importance pour l’avenir de l’île de Taiwan. La présidente sortante, Tsai Ing-wen ne pouvant plus se représenter, un nouveau dirigeant taiwanais va émerger en janvier, ce qui signifiera à coup sûr un changement de politique sur l’île. Cela pourrait se traduire par plus ou moins de tensions et de coercition avec la République populaire de Chine.
Ce moment charnière dans l’histoire politique de Taiwan s’explique par les derniers évènements et par un climat tendu dans la zone. Ainsi, selon le résultat des élections présidentielle et législatives, l’indopacifique et surtout le détroit de Taiwan, vont être des zones à surveiller en 2024 et à l’avenir. Nous pourrions nous diriger vers un conflit régional qui pourrait évoluer vers un conflit mondial.
Pourtant, les sondages sur les futurs scrutins montrent que ces élections seront très incertaines et que ce devraient être le pragmatisme et la modération qui vont dominer sur l’île suivant les élections. L’émergence du TPP explique ces difficultés d’adopter une politique extrême vis-à-vis de la Chine Continentale.
Cette forme d’incertitude et de fragmentation politique à venir sur l’île rebelle convient parfaitement à Pékin. En effet, la République Populaire de Chine s’est fixée 2027, anniversaire de la fondation de l’Armée Populaire de Libération et dernière année du mandat du troisième mandat de Xi Jinping, pour lancer son invasion. L’armée chinoise n’est pas prête à se lancer dans une invasion à l’heure actuelle, alors qu’elle serait difficile à mener et que l’armée n’est pas encore suffisamment préparée pour faire face à l’armée taiwanaise qui a préparé la défense d’une île à la géographie hostile, et surtout pour prendre le dessus sur les armes américaines et l’armée états-unienne.
Le temps va donc assurément jouer en la faveur de Xi, alors que les Chinois seront focalisés durant les 3 prochaines années sur la modernisation de l’armée pour être fin prêt à passer à l’acte. Ainsi la coercition et les exercices chinois devraient continuer, en grandissant en intensité et en nombre, sans toutefois que la ligne rouge soit passée, sans quoi le ton devrait monter. De l’autre côté du Pacifique, il faut dire que la prochaine élection présidentielle américaine pourrait aussi avoir un impact important. Donald Trump s’est toujours montré plus ferme vis-à-vis de la Chine, alors que Joe Biden a toujours privilégié une approche pragmatique et plus modérée…
En conclusion, l’élection présidentielle taiwanaise possède une importance cruciale. En fonction du scénario, nous avons plus ou moins de chance d’avoir une invasion militaire de l’île. Ainsi, nous observons qu’une élection de William Lai ouvre une fenêtre de tir pour une telle possibilité. Dans cette hypothèse, les relations entre la Chine et Taiwan seraient de plus en plus complexes, entrainant Xi Jinping dans un scénario similaire à celui de son homologue russe, Vladimir Poutine. Pour éviter que la situation lui échappe, le président chinois serait tenté de procéder à la réunification par la force.
Une histoire politique singulière
De la dictature du KMT à la démocratie. Réfugié à Taïwan après sa défaite de 1949, le Kuomintang de Tchang Kaï-chek impose la loi martiale jusqu’en 1987. La « terreur blanche » aurait visé près de 140 000 personnes. Exclue de l’ONU en 1971, Taïwan conserve le soutien américain à travers le Taiwan Relations Act de 1979.
Une démocratisation progressive. Le Parti démocratique progressiste est fondé en 1986, la loi martiale abolie en 1987, et la première élection présidentielle directe se tient en 1996. L’alternance de 2000, puis le retour du KMT avec Ma Ying-jeou en 2008, installent un bipartisme.
L’affirmation d’une identité taïwanaise. Le mouvement des Tournesols de 2014 et la répression à Hong Kong éloignent les Taïwanais du continent. Parallèlement, le PIB de l’île a été multiplié par 15 en quarante ans.
2024, une élection capitale
L’héritage de Tsai Ing-wen. Élue en 2016 avec 56,1 % des voix et réélue en 2020 avec 57,1 %, la présidente sortante ne peut se représenter. Sa présidence a marqué une rupture avec la politique de rapprochement du KMT et une intensification des tensions avec Pékin.
Trois candidats. William Lai (DPP), vice-président sortant, affronte Hou Yu-ih (KMT), maire de Nouveau Taipei, et Ko Wen-je, fondateur du Parti populaire taïwanais. Les négociations d’alliance entre le KMT et le TPP ont échoué le 24 novembre 2023.
Un scrutin serré. Les derniers sondages donnaient 38,9 % à William Lai contre 35,5 % à Hou Yu-ih et 22,4 % à Ko Wen-je. Aucun parti ne semblait en mesure d’obtenir la majorité au Yuan législatif, le TPP pouvant devenir un pivot.
l’année du centenaire de l’Armée populaire de libération, à laquelle Xi Jinping aurait demandé d’être prête à envahir Taïwan.
Comment les résultats pourraient modifier l’équation
Option 1 : la victoire totale du DPP ouvre une fenêtre d’invasion sous la présidence de William Lai. Pékin y verrait l’échec de la réunification pacifique et accélérerait sa coercition militaire. Les auteurs identifient trois fenêtres de tir : la transition américaine de novembre 2024 à janvier 2025, l’année 2025, et 2027.
Option 2 : victoire totale du KMT et rapprochement entre Taïwan et la Chine. Les tensions baisseraient, mais la population n’accepterait pas un retour en arrière intégral, et Pékin poursuivrait ses préparatifs.
Option 3 : victoire du DPP ou du KMT à la présidentielle, mais incomplète. Scénario le plus probable selon la note : sans majorité absolue, le TPP jouerait un rôle modérateur, une fragmentation qui conviendrait à Pékin.
une élection de William Lai ouvre une fenêtre de tir pour une telle possibilité
La Chine pourrait-elle envahir Taïwan ?
Sept facteurs. La note recense la perception d’un Occident affaibli (1), l’érosion du pouvoir d’achat des classes moyennes occidentales (2), une attention occidentale divisée entre l’Ukraine et le Moyen-Orient (3), une guerre en Ukraine qui tourne en faveur de Vladimir Poutine (4), le besoin d’une victoire symbolique pour Xi Jinping (5), une évolution de Taïwan qui éloigne la réunification pacifique (6) et des fenêtres de tir sous une présidence de William Lai (7).
Un rapport de force déséquilibré. L’armée chinoise compte environ 2 millions de soldats d’active, contre environ 200 000 pour l’armée de terre taïwanaise. L’insularité et le soutien américain restent les principaux atouts de Taïwan.
Un risque de conflit mondial. La mer de Chine méridionale voit transiter environ un tiers du commerce maritime mondial, et une escalade pourrait entraîner les alliés des États-Unis comme ceux de la Chine.
Taïwan face à la Chine
Derniers sondages de la présidentielle (%)
William Lai partait avec une avance de moins de cinq points, dans un scrutin uninominal à un tour.
Scores de Tsai Ing-wen à la présidentielle (%)
Deux victoires nettes du DPP, que la pression chinoise n’a pas empêchées.
Soldats en service actif
Taïwan reste confrontée à un déficit important de puissance militaire face à la Chine populaire.
Conclusion
Le temps joue pour Pékin. Selon les auteurs, l’incertitude et la fragmentation politique à Taïwan conviennent à la Chine, qui se concentre sur la modernisation de son armée d’ici 2027. Une élection de William Lai ouvrirait une fenêtre de tir pour une invasion, au risque d’un conflit régional, voire mondial.
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Pierre Clairé et William Thay
Directeur adjoint des études du Millénaire ; Président du Millénaire.
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