Quelle vision du monde pour Poutine ? Quelle société russe veut-il créer ?
Vladimir Poutine incarne depuis 2000 le redressement de la Russie et son retour comme grande puissance. La note retrace l’évolution de ses intentions sur deux règnes successifs, puis examine ce qu’il peut vouloir après la guerre en Ukraine et pour les prochaines décennies.
Le constat
Poutine veut faire renaître la Grandeur russe, transformer la société à son image et remodeler l’ordre mondial en faveur d’un monde multipolaire.
La cause
Une lecture des années Eltsine comme un échec, une rupture progressive avec l’Occident depuis 2012 et un pari sur le déclin occidental.
La conséquence
La guerre en Ukraine décide de son avenir : quatre options de sortie dont trois lui seraient favorables, et un risque de pression sur l’OTAN.
Avant-propos
La Russie est un marqueur de l’évolution des grandes mutations mondiales. La chute de l’Union soviétique le 25 décembre 1991 laisse penser que le triomphe de la démocratie libérale est inexorable. Il s’agit de la thèse de Francis Fukuyama dans La fin de l’Histoire et le Dernier Homme. En effet, la parenthèse Boris Eltsine symbolise la victoire du camp occidental par l’ouverture libérale sur le plan politique avec le pluralisme des candidatures et sur le plan économique avec les privatisations et la fin du communisme. Ce processus interne à la Russie entraîne dans son sillon la perspective d’une libéralisation de régimes dans l’espace post-soviétique et même dans le monde entier avec le repli du communisme en Asie Mineure, en Asie du Sud et de l’Est, au Moyen-Orient et en Afrique.
Seulement, Vladimir Poutine incarne depuis 2000 le redressement de la Russie et son retour comme grande puissance. Cela se décline dans des ambitions de long terme, qui si elles peuvent s’adapter au contexte, conservent la même finalité : faire renaître la Grandeur Russe au XXIème siècle pour parvenir à deux grands objectifs : transformer la société russe à son image pour éviter un déclin moral et civilisationnel sur le modèle de l’Occident et remodeler l’ordre du monde en faveur d’un monde multipolaire avec des relations rééquilibrées entre l’Orient et l’Occident. Pour cela, le président russe a eu besoin de 5 mandats.
Sur la première partie de son règne (2000-2008), Vladimir Poutine a eu besoin de réarmer son pays pour le redresser alors que les indicateurs socio-économiques étaient dans le rouge (production de richesses, taux de pauvreté et de chômage, espérance de vie, etc.). Cela l’a conduit à adopter une politique pragmatique conciliant liberté, privatisations et soutien de certains oligarques avec un protectionnisme de certains secteurs stratégiques en voie de redressement (agriculture, hydrocarbures, métallurgie ou encore énergie). Sur le plan international, cela s’est traduit par un rapprochement avec l’Occident symbolisé par l’adhésion de la Russie à l’OMC en 2011.
Sur la deuxième partie de son règne (2012-2021), Vladimir Poutine s’éloigne de l’Occident sur fond de désaccords en Géorgie, en Ukraine et surtout en Syrie où il bloque l’intervention occidentale en 2011 et devient le premier leader non-occidental à dire non à l’Occident. De plus, il ajoute au renforcement du contrôle de l’État déjà engagé, le renforcement du contrôle de la société. Son ambition de bâtir une société russe du XXIème siècle davantage portée sur les valeurs traditionnelles et religieuses à la différence d’un Occident qu’il juge en décadence. Son objectif in fine est d’éviter à la Russie pourtant puissance européenne historique de suivre le même chemin que les puissances ouest-européennes. Sa proposition de modèle antagoniste à l’Occident en étant plus autoritaire et plus traditionnelle séduit une partie du Sud Global ce qui lui ouvre de nouvelles alliances.
Dans un contexte de bienveillance relative du Sud Global à son égard, Vladimir Poutine accélère son calendrier après la crise sanitaire pour faire de la Russie une puissance dominante à la fin de la décennie 2020. La guerre en Ukraine s’inscrit dans ce paradigme où ce dernier entend : réunifier la nation russe sur un modèle antagoniste à l’Occident et proche des modèles similaires comme en Chine, Iran ou en Turquie et remodeler l’ordre du monde en fonction de sa vision historique et politique.
Sa réélection quasi-certaine en mars 2024 doit conduire l’Occident à s’interroger sur nos rapports avec Vladimir Poutine qui pourrait rester jusqu’en 2036. Après une revue de l’évolution de ses intentions au cours de ses deux règnes successifs, cette note vise à déterminer quelles sont les intentions de Vladimir Poutine après la guerre en Ukraine et pour les prochaines décennies.
Un nostalgique de l’URSS proche de l’Occident (2000-2012)
Un parcours structurant. Né en 1952 à Leningrad, Vladimir Poutine rejoint le KGB en 1975 et passe cinq années à Dresde. Il présente la dissolution de l’Union soviétique comme la « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Les années Eltsine lui laissent penser que la Russie a besoin d’un État fort et centralisé, et que l’ouverture libérale mène au discrédit des institutions.
Deux élections qui forment sa doctrine du pouvoir. En 1991, Boris Eltsine l’emporte avec 58,56 % des voix contre 17,22 % pour le candidat communiste. En 1996, il n’obtient que 35,79 % au premier tour, soit 23 points de moins, et l’emporte au second contre Ziouganov. La note en tire deux leçons pour Poutine : un pouvoir fort contre la nomenklatura pluraliste, et un pouvoir attractif dont le projet séduit massivement les Russes.
Une ascension électorale. Poutine est élu en mars 2000 avec 53,44 % des voix, porté par les actifs seniors et les retraités. Il est réélu en 2004 avec 71,91 %, et Dmitri Medvedev obtient 71,25 % en 2008 avec seulement quatre candidats. La note y voit la fin du pluralisme et l’installation d’un parti dominant de centre droit.
Un pragmatisme économique. La croissance des années 2000 repose sur la hausse des prix du pétrole et sur un mélange d’interventionnisme, de privatisations et de soutien à certains oligarques. La Russie adhère à l’OMC en 2011, après 18 ans de négociations. En politique étrangère, Poutine cherche d’abord l’apaisement, avant que l’élargissement de l’OTAN et le référendum géorgien de 2008 (77 % pour l’adhésion) ne nourrissent sa méfiance.
La parenthèse Medvedev. Elle marque un redémarrage avec les États-Unis (traité New START en 2010) puis la guerre de Géorgie en 2008 et le veto sur la Syrie en 2011, qui font de Poutine le premier leader non occidental à dire non à l’Occident.
du territoire ukrainien est occupé par la Russie après deux ans de guerre, soit une surface supérieure à celle de la Bulgarie ou du Portugal.
La rupture avec l’Occident (2012-2021)
Un retour marqué par la contestation. Poutine est réélu en mars 2012 avec environ 63,6 % des voix, dans un climat de manifestations et d’accusations de fraude. Son troisième mandat est plus conservateur et plus affirmé : législation contre la dissidence et les « agents étrangers », contrôle des médias et de l’information.
Deux tournants extérieurs. L’annexion de la Crimée en 2014 est la première annexion de territoire de l’histoire russe depuis Staline et repose sur la protection des minorités russes et le rapport de force. L’intervention en Syrie en 2015 marque le retour de la puissance militaire russe hors de sa zone.
Le Sud Global et la Chine. Poutine s’appuie sur les BRICS, sur le gazoduc Force de Sibérie lancé en 2019, sur l’OPEP+ et sur l’Iran. Il se présente comme le défenseur de valeurs traditionnelles et orthodoxes face à un Occident jugé décadent.
La préparation de la décennie 2020. Les amendements constitutionnels de 2020 remettent à zéro le compteur de ses mandats, jusqu’en 2036. La note dit que Poutine mise sur un affaiblissement de l’OTAN et sur la montée de la Chine, et sur un déclin de l’Occident.
La guerre en Ukraine et ses répercussions
Les intentions de Poutine. La note voit dans la guerre le projet de réunifier le « monde russe » et de neutraliser l’Ukraine, sur un modèle proche de la Biélorussie. Trois raisons sont avancées : la protection des russophones du Donbass, la neutralisation du pays et la « dénazification », c’est-à-dire le remplacement du pouvoir à Kiev.
Trois phases. Entre février et avril 2022, la Russie échoue à prendre Kiev. Puis l’Ukraine reprend du terrain jusqu’à la fin de l’été 2022. Depuis l’automne 2022, l’armée russe consolide ses défenses, tient une guerre de position, prend Bakhmout, et la contre-offensive ukrainienne échoue.
Un bilan contrasté. Deux des trois objectifs initiaux ne sont pas atteints. À l’international, la note juge la guerre réussie pour Poutine : aucun pays du Sud Global n’a soutenu les résolutions de l’ONU contre la Russie et les sanctions se sont révélées relativement inefficaces.
Pour lui, la renaissance de la Grande Russie passe par un modèle de société défendant les valeurs russes traditionnelles.
Après la guerre : quatre options de sortie
Option 1 : une guerre de position longue. C’est le scénario jugé le plus probable, sur le modèle de la Corée. Les fortifications figent le front, la Russie grignote du terrain, et Poutine joue la fatigue des opinions occidentales. L’aide européenne de 57 milliards d’euros vise surtout la reconstruction, et sur 2,3 millions de munitions utilisées en 2023, la part d’origine européenne reste faible. L’économie russe s’est contractée de seulement 2,1 % en 2022.
Option 2 : la neutralisation de l’Ukraine par une offensive plus importante. La Russie passe en économie de guerre, avec une hausse prévue de 70 % de ses dépenses de guerre en 2024. Elle viserait plutôt à compléter l’annexion des oblasts de 2022, puis à installer à Kiev un pouvoir accommodant. La note juge ce scénario plus réaliste sur le long terme que sur 2024.
Option 3 : une négociation. Elle est jugée improbable avant fin 2024, car les deux camps la refusent, les constitutions revendiquent les territoires annexés et la Crimée reste cruciale. Si elle avait lieu, elle serait favorable à la Russie et prendrait la forme d’une finlandisation de l’Ukraine.
Option 4 : une victoire totale de l’Ukraine. Le retour aux frontières de 1991 exigerait une aide occidentale massive et un effondrement de la Russie. Ce scénario est jugé peu probable et pourrait comporter un risque d’escalade nucléaire.
Attaquer un pays de l’OTAN ?
La note estime que Poutine pourrait, en cas de victoire, pousser son avantage sans conflit ouvert avec l’OTAN, par un « conflit tiède ». L’exercice Steadfast Defender 24 mobilise près de 90 000 soldats.
Premier objectif : remodeler les eaux territoriales de la Baltique. Il s’agirait de désenclaver Kaliningrad ou de renforcer la position russe dans le golfe de Finlande grâce à l’île estonienne de Hiiumaa, ce qui permettrait un blocus de Helsinki et de Tallinn.
Second objectif : revenir sur l’adhésion de la Finlande à l’OTAN. La note évoque un changement de gouvernement à Helsinki et la dépendance économique du pays. Alexander Stubb est élu avec 52 % des voix, le Parti des Finlandais pèse 25 % des sièges, et la Finlande importait près de 97 % de son gaz de Russie avant la guerre.
La vision du monde et de la société russe
Le monde vu par Poutine. La Russie joue sa survie en Ukraine. En cas de victoire, elle choisirait entre deux orientations : devenir le champion du Sud Global, ou devenir une puissance stabilisatrice d’un monde multipolaire. La note juge qu’elle n’a pas les ressources de la Chine pour incarner seule le leadership.
Une société contre-modèle de l’Occident. Poutine veut transformer une société jugée décadente autour des valeurs de la famille et de l’Église orthodoxe. La note le compare à Xi Jinping et Erdogan, dans un retour des empires.
La Russie de Poutine en chiffres
Score du vainqueur à la présidentielle russe (en %)
Poutine obtient 53,44 % en 2000, 71,91 % en 2004 et 63,6 % en 2012. Medvedev obtient 71,25 % en 2008.
Score de Boris Eltsine au premier tour (en %)
Boris Eltsine passe de 58,56 % en 1991 à 35,79 % en 1996 au premier tour.
Prévisions de croissance de la Russie en 2023 (en %)
Le FMI prévoit 0,7 % et la Berd 1,5 % de croissance pour la Russie, contre 0,8 % pour la zone euro selon la Commission européenne.
L’élection de 2024 et l’après-Poutine
Une réélection triomphale. Les sondages donnent 60 à 65 % des voix à Poutine, pour trois raisons : un effet drapeau, des résultats jugés bons et une absence d’opposition. Le Centre Levada mesure une approbation supérieure à 80 %. Plus de 9 Russes sur 10 jugeaient nécessaire, en 2003, de protéger les minorités russes du voisinage. Poutine pourrait rester au pouvoir jusqu’en 2036.
Les contraintes. La note en liste trois : éviter une escalade avec l’OTAN, qui compte plus de membres qu’en 2012, l’isolement international et la vassalisation vis-à-vis de la Chine, l’instabilité régionale.
La succession. Il n’existe pas de successeur clair. La note écarte une chute par l’intérieur, et évoque une implosion par des régions lointaines à minorités ethniques (Touva, Sakha, Bachkirie, Caucase).
L’économie. Le FMI prévoit 2,6 % de croissance en 2024 après plus de 3 % en 2023. La défense et la sécurité consomment 40 % du budget, les dépenses de défense ont triplé depuis 2021 et la Banque centrale a relevé ses taux à 16 %. Une chute de l’économie pourrait signer la fin de Poutine.
Conclusion
La réélection de Poutine ne fait aucun doute. Il incarne le redressement de la Russie après la parenthèse Eltsine, construit une société à son image et met le pays au service de sa vision du monde. Sa réussite ou son échec dépend de la guerre en Ukraine : elle pourrait marquer la fin de la domination occidentale, ou la fin pour le chef du Kremlin. La note observe que trois des quatre options de sortie de guerre lui seraient favorables.
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William Thay et Pierre Clairé et Matthieu Hocque et Thibault Arondel
Président du Millénaire ; Directeur adjoint des études ; Directeur adjoint des études ; Analyste du Millénaire.
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