Un atout ou un boulet pour la candidature de Kamala Harris ?
Joe Biden a renoncé à se représenter le 21 juillet 2024. Écrit dans la foulée, ce rapport dresse le bilan de sa présidence, en politique étrangère comme intérieure, et mesure ce qu’il pèse sur la candidature de Kamala Harris.
Le constat
Un retour du leadership américain en Occident, une reprise économique réelle, mais une Amérique plus divisée que jamais.
La cause
Inflation, retrait chaotique d’Afghanistan, polarisation et promesses bloquées au Congrès.
La conséquence
Kamala Harris hérite d’un bilan impopulaire qu’elle devra défendre face à Donald Trump.
Avant-propos
Persuadé d’incarner le rempart démocratique et la liberté, Joe Biden souhaitait initialement être de nouveau candidat comme Donald Trump en novembre 2024 pour empêcher l’ancien président de revenir à la Maison Blanche. Il mettait régulièrement en garde les électeurs américains contre les conséquences néfastes d’une réélection de Donald Trump. Selon le vétéran démocrate, le retour aux affaires du représentant MAGA (Make America Great Again) mènerait l’Amérique à sa perte.
“Democracy is on the ballot. Your freedom is on the ballot.1”
C’est sur ces mots que Joe Biden avait annoncé sa candidature pour la présidentielle de 2024. Persuadé d’incarner le rempart démocratique face à Donald Trump, il avait pour ambition, de briguer un second mandat, pour terminer le travail et empêcher le retour d’un président. Le vétéran démocrate a régulièrement mis en garde les électeurs américains des conséquences néfastes d’une réélection de Donald Trump, en allant jusqu’à comparer les éléments de langage du milliardaire à ceux utilisés en Allemagne nazie : “the same exact language used in Nazi Germany”. Cette rhétorique agressive vis-à-vis de son opposant politique est une manière de détourner les regards de son propre mandat, qui n’est pas catastrophique, mais loin d’être parfait et exempt de tous critiques. Entre crise migratoire, crise politique avec le Texas, les conséquences de la pandémie de la Covid-19 avec l’inflation, la guerre en Ukraine ainsi qu’en Israël, la dédollarisation mondiale, l’appauvrissement de la classe moyenne, les tensions avec la Chine au sujet de Taïwan, son mandat est marqué par une restructuration de l’ordre international, qui paraît inévitable mais, qui ne joue pas en faveur des États-Unis d’Amérique qui pourraient perdre leur influence hégémonique.
Finalement, Joe Biden n’aura pas réussi son pari puisqu’il s’est retiré le dimanche 21 juillet de la course à la Maison Blanche. Cette décision s’explique notamment par de mauvais sondages qui le plaçaient en mauvaises positions dans l’hypothèse d’un match retour contre Donald Trump. Ainsi, le débat télévisé du 27 juin affrontant les deux derniers présidents avait tourné à l’avantage de l’ex-locataire. De nombreuses figures démocrates ont ainsi poussé Joe Biden à laisser la place à sa Vice-Présidente Kamala Harris en raison : de mauvais sondages, de son âge, et d’un bilan jugé peu flatteur. Joe Biden, selon l’Institut Gallup2, possédait de très mauvais sondages d’approbation, dans la dernière ligne droite avant une réélection. Seul Jimmy Carter, était dans une situation plus délicate que la sienne, avant qu’il ne soit battu par Ronald Reagan.
Ainsi, son bilan est sévèrement jugé, puisqu’en moyenne (liste des sondages recensés par RealClearPolitics3), seuls un peu plus de 20 % des Américains estiment que le pays va dans la bonne direction contre plus des deux tiers qui pensent le contraire. De même, lorsqu’on interroge les Américains sur lequel des deux derniers présidents était le meilleur sur plusieurs thématiques, le jugement sur Joe Biden est sévère. Ainsi, on notait sur un sondage NBC News4 un différentiel en faveur de Donald Trump très important sur : la sécurité des frontières (+35 points d’écart), l’économie (+22 points), être compétent et efficace (+16 points), place de l’Amérique dans le monde (+11 points), lutter contre la violence et les crimes (+21 points). Joe Biden l’emportait sur : la protection de la démocratie (+2 points), protéger le droit à l’avortement (+12 points) et ceux des migrants (+17 points). De plus, les Américains semblaient préférer les Républicains aux Démocrates pour régler les problématiques économiques ou encore de sécurité nationale selon un sondage effectué par l’Institut Gallup5.
Lors de son discours du mercredi 24 juillet, expliquant les raisons de son retrait, Joe Biden a expliqué que « son bilan comme président, son leadership dans le monde, sa vision de l’Amérique, méritait un deuxième mandat ». Cependant, ce ne sont pas les raisons qui l’ont conduit à renoncer à une candidature mais le locataire de la Maison Blanche l’a fait pour « sauver la démocratie » même si cela doit être au détriment de « l’ambition personnelle » pour « passer le flambeau à une nouvelle génération ». À ce titre, Kamala Harris, favorite pour remporter l’investiture du parti démocrate va porter le bilan de cette présidence.
Ce bilan mérite d’être analysé plus en profondeur puisqu’il n’est pas si caricatural que ses partisans ou ses détracteurs puissent le démontrer. Si sur le plan de la politique internationale il a été en mesure de marquer un retour des États-Unis dans les affaires mondiales, il peine à convaincre les Américains de sa politique intérieure notamment sur le plan économique. De plus, nous pouvons affirmer que son ambition d’apaisement et d’unification du pays est un échec.
Pierre CLAIRE, directeur adjoint des études
William THAY, Président du Millénaire
America is back : un retour de la puissance américaine
Les promesses de 2020. Joe Biden promettait de mettre fin aux « guerres sans fin », de renouer avec les alliés, de réintégrer les organisations internationales et de défendre les démocraties face aux régimes autoritaires.
La Chine, une continuité sur le fond. Le pivot vers la Chine initié sous Barack Obama et accéléré sous Donald Trump se poursuit, avec une méthode plus multilatérale : alliance AUKUS, Chips and Science Act, Inflation Reduction Act.
Un désengagement du Moyen-Orient rattrapé par l’histoire. Le retrait d’Afghanistan d’août 2021 est chaotique : un attentat à l’aéroport de Kaboul tue 13 soldats américains, après une guerre qui a coûté environ 2 261 milliards de dollars. Après le 7 octobre 2023, Washington est de nouveau très mobilisé dans la région.
Un leadership occidental, pas mondial. Retour dans l’accord de Paris, à l’OMS et à l’UNESCO, élargissement de l’OTAN à la Suède et à la Finlande, environ 75 milliards de dollars d’aide à l’Ukraine et plus de 16 500 sanctions contre la Russie. Mais les BRICS et le Sud global contestent de plus en plus l’ordre américain.
pour l’American Rescue Plan de mars 2021, le plan de relance qui a sorti les États-Unis de la pandémie.
Apaiser et unir : une promesse non tenue
Une économie solide mais mal perçue. Le chômage est descendu à 3,4 %, son plus bas niveau depuis cinquante ans, contre 6,4 % en janvier 2021. Mais l’inflation des deux premières années a pesé sur les ménages modestes, et seuls 15 % des Américains s’estiment financièrement mieux lotis qu’un an plus tôt selon Brookings.
Une nation plus polarisée. Selon le Vanderbilt Unity Index, la part des Américains qui s’identifient comme libéraux ou conservateurs est passée de 24 % à 28 % en 2023. Le conflit entre le Texas et l’État fédéral sur la frontière illustre la fragilité de l’Union.
Des promesses bloquées. Le contrôle universel des antécédents pour l’achat d’armes et l’interdiction des armes d’assaut n’ont pas été votés. L’annulation d’au moins 10 000 dollars de dette étudiante par personne n’a été que partielle.
Une opinion sévère. En moyenne, un peu plus de 20 % des Américains estiment que le pays va dans la bonne direction.
Le bilan en chiffres
Écart entre Trump et Biden selon NBC News (points)
Joe Biden ne l’emportait que sur les droits et la démocratie.
Croissance du PIB américain (%)
Hors années Covid, les deux mandats sont proches.
Dépenses militaires américaines (milliards de dollars)
Le réarmement se poursuit, à 3,8 % du PIB en 2024.
Let’s finish the job : le programme d’un second mandat
Faire barrage à Donald Trump. Joe Biden présentait l’élection comme un référendum pour la démocratie et faisait du droit à l’avortement un pilier de sa campagne.
Taxer les plus riches. Il proposait de porter l’impôt sur les sociétés à 28 %, d’imposer à 25 % les ménages détenant au moins 100 millions de dollars et de permettre à Medicare de négocier le prix de 500 médicaments, pour 200 milliards de dollars d’économies sur dix ans.
Poursuivre l’interventionnisme. Un paquet d’aide de 95 milliards de dollars pour l’Ukraine, Israël et Taïwan a été voté. Mais le Sud global reste hostile et l’opinion américaine demeure réticente.
Kamala Harris peut-elle faire mieux ?
Un retrait en 25 jours. Après le débat du 27 juin 2024 face à Donald Trump, les appels au retrait se multiplient. Joe Biden renonce le 21 juillet et soutient Kamala Harris : c’est une première pour un président sortant depuis 1968.
Un héritage lourd. Kamala Harris rassemble plus de 90 % des démocrates et fait mieux chez les jeunes et les minorités, mais elle doit porter le bilan d’une administration impopulaire.
Les treize clés d’Allan Lichtman. Selon la méthode de l’historien, le parti au pouvoir perd s’il cumule six clés défavorables ou plus. Le rapport en compte trop pour que l’administration sortante l’emporte, tout en soulignant que la situation reste inédite.
Joe Biden laisse une Amérique plutôt divisée qu’unifiée
Conclusion
Un bilan ni catastrophique ni convaincant. Joe Biden a réaffirmé le leadership américain, mais le retrait d’Afghanistan et le soutien à Israël divisent. Sur le plan intérieur, l’ambition d’apaiser le pays a échoué. À cent jours de l’élection, Kamala Harris doit défendre ce bilan dans une Amérique plus clivée que jamais.
Le bilan de la présidence de Joe Biden : un atout ou un boulet pour Kamala Harris ?
58 pages.
Scull S., Clairé P., Thay W., « Le bilan de la présidence de Joe Biden : un atout ou un boulet pour Kamala Harris ? », Note du Millénaire, 1er août 2024, lemillenaire.org.
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Sean Scull et Pierre Clairé et William Thay
Analyste du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire ; Président du Millénaire.
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