Vers une vague de retour des services militaires en Europe ?
Suspendu en 2001, le service militaire obligatoire revient dans le débat alors que les tensions géopolitiques se multiplient : 86 % des Français y sont favorables. Plutôt qu’un retour à la conscription de masse, la note esquisse un modèle fondé sur un volontariat attractif inspiré de la Norvège, une obligation ciblée, un service mixte, une montée en puissance progressive et une légitimité démocratique.
Le constat
86 % des Français sont favorables à un retour du service militaire, suspendu en 2001, dont 53 % pour une forme obligatoire (Ipsos, mars 2025).
La cause
L’arrêt reposait sur la professionnalisation des armées, les « dividendes de la paix » et l’injustice sociale perçue du service, alors que les certitudes géopolitiques vacillent.
La conséquence
Le Millénaire propose un service militaire moderne et hybride : volontariat attractif, obligation ciblée, service mixte, montée en puissance progressive et référendum.
Avant-propos
L‘arrêt du service militaire obligatoire, scellé par le décret du 27 juin 2001, n’était en réalité qu’une mise en suspension, laissant la porte ouverte à un retour si les circonstances l’exigeaient. Aujourd’hui, alors que les certitudes géopolitiques vacillent et que les tensions internationales se multiplient, ce rapport interroge le silence de cette parenthèse de 25 ans. Cependant, il est possible de voir que cet héritage est bien plus qu’un simple souvenir historique : il y décèle une réponse possible aux fractures profondes qui traversent notre société contemporaine.
Mais comment faire renaître un tel pilier républicain sans simplement copier un passé révolu ? Pour le comprendre, nous avons d’abord replongé dans l’âme de notre histoire, depuis le souffle de Valmy en 1792 où le « citoyen en armes» a substitué la défense de la Nation à celle du Roi, jusqu’à l’institutionnalisation d’un service qui a forgé l’unité française pendant deux siècles. Cette fresque historique nous permet de saisir l’importance du sacrifice collectif, mais elle nous mène aussi au crépuscule d’un modèle. Nous explorons ainsi les raisons qui ont poussé Jacques Chirac à rompre cette tradition en 1996, une décision motivée par l’espoir des « dividendes de la paix » et le besoin d’une armée technologique, mais dont les ressorts cachaient des réalités comptables et des contraintes sociales majeures.
Pourtant, en 2025, un sondage révèle que 86 % des Français1 sont désormais favorables à un retour du service militaire. Cet appel du renouveau oblige à repenser intégralement la forme de l’engagement.
Plutôt que de prôner un retour à la conscription de masse, ce rapport esquisse une architecture plus audacieuse et moderne, faite de volontariat stimulé et de souveraineté retrouvée. En nous inspirant de modèles d’excellence étrangers tout en préservant l’exception française, nous proposons ici un véritable pansement patriotique.
1 IPSOS, « Les Français favorables à un service militaire, mais pas forcément obligatoire »,mars 2025.
Lilian Guignard, Analyste au Millénaire,
Histoire du service militaire obligatoire en France
De la Révolution à l’Empire (1792-1815). Le service militaire obligatoire trouve ses racines dans la Révolution française. La bataille de Valmy, le 20 septembre 1792, marque un tournant symbolique : une armée de volontaires et de citoyens en armes repousse les forces prussiennes. La loi Jourdan-Delbrel du 5 septembre 1798 institue la « conscription universelle et obligatoire » pour tous les hommes français âgés de 20 à 25 ans.
L’institutionnalisation (1815-1914) puis l’âge d’or (1914-1945). Au XIXe siècle, la conscription s’affirme comme un outil d’intégration : elle mélange les classes sociales et diffuse la langue française. La loi du 27 juillet 1872 réaffirme le service obligatoire de cinq ans, la loi du 21 mars 1905 le rend personnel, obligatoire et égalitaire (deux ans) et abolit les remplacements payants. En 1913, la « loi des trois ans » prépare la Première Guerre mondiale, qui mobilise 8,5 millions de Français.
Vers la fin du modèle (1945-1997). Le service national, réformé en 1965 par la loi Messmer, devient universel et peut inclure des formes civiles. Après 199 ans d’existence, le service militaire cesse d’être obligatoire : la fin est annoncée le 22 février 1996 par Jacques Chirac, la loi du 28 octobre 1997 suspend la conscription et le décret du 27 juin 2001 libère par anticipation les derniers appelés. Il s’agit d’une suspension et non d’une abolition, ce qui permet un rétablissement en cas de crise grave.
Les raisons de l’abandon
Une armée à adapter. Après la guerre froide, la professionnalisation semblait la solution la plus rentable dans le calcul coût-efficacité, alors que le service militaire coûtait cher en formation, encadrement et infrastructures pour 200 000 à 300 000 appelés annuels. Les besoins de l’armée s’orientaient vers des compétences spécialisées (renseignement, numérique, cyber), inadaptées à un service court et généraliste. Les États-Unis et le Royaume-Uni avaient fait le choix d’armées entièrement professionnelles dans les années 1970.
Les « dividendes de la paix ». Dès la fin des années 1980, l’idée de réaliser des économies sur les dépenses militaires pour réduire la dette publique et baisser les impôts gagne du terrain. Laurent Fabius, alors président de l’Assemblée nationale, est l’un des premiers à populariser ce concept en 1990. Le budget de la défense passe de 3 % du PIB à la fin des années 1980 à moins de 2 %, ce qui génère des économies de plusieurs milliards d’euros pour l’État.
Une contrainte sociale. Le service était perçu comme inégalitaire, voire injuste : sursis pour les étudiants, exemptions médicales favorisant les classes aisées. Une vague de suppression a suivi en Europe : la Belgique (1994), la France (1996), les Pays-Bas (1997), l’Espagne (2001), l’Italie (2005) et, plus tardivement, l’Allemagne (2011).
des Français sont favorables à un retour du service militaire, dont 53 % pour une forme obligatoire.
Pour un rétablissement du service militaire
Un besoin national. Dans un contexte de tensions accrues (guerre en Ukraine, menaces hybrides, tensions transatlantiques), le débat resurgit. Emmanuel Macron a annoncé, le 27 novembre 2025, un « service militaire volontaire » (SMV) dès l’été 2026, remplaçant le service national universel, avec un objectif de 3 000 jeunes en 2026 et 50 000 en 2035. Ce dispositif, purement militaire et volontaire, dure 10 mois : un mois de formation et 9 mois de missions.
Un pansement patriotique. Le rétablissement renforcerait la cohésion nationale en mélangeant les classes sociales et les origines, préparerait la jeunesse aux menaces actuelles et réduirait probablement le décrochage chez les jeunes : 61 % des Français y voient un atout selon un sondage Ouest-France de 2025. Le sacrifice le plus consenti est la souscription à un emprunt national rémunéré au taux du Livret A (59 %), tandis que la mesure la plus impopulaire serait une hausse de l’impôt sur le revenu (33 % la consentent).
Des critiques résiduelles. La loi de programmation militaire 2024-2030 a prévu 36 milliards d’euros supplémentaires, s’ajoutant aux 413 milliards initialement programmés. Un volontariat risque de manquer de candidats qualifiés, une forme obligatoire pourrait heurter les libertés individuelles, et la logistique pour accueillir 750 000 jeunes par an semble compliquée, certains disent ingérable.
Le service militaire volontaire est un levier pour la France de demain, socialement et stratégiquement parlant.
S’inspirer du modèle norvégien
Le modèle norvégien montre qu’un service militaire volontaire peut être à la fois exigeant et attractif. Depuis 1814, le service militaire norvégien est une longue tradition, ouvert aux femmes depuis 2015. Chaque homme et chaque femme de 19 à 47 ans peuvent postuler, mais près de 60 000 jeunes s’inscrivent chaque année et seuls 8 000 à 10 000 sont retenus, après des tests physiques et psychologiques et un entretien de motivation. Sa durée est de 12 à 19 mois selon les spécialités.
Cinq propositions du Millénaire pour une transposition française.
Un volontariat renforcé et attractif : étendre le SMV à 10 à 12 mois, avec une rémunération incitative (800 € par mois, non imposable), un permis de conduire gratuit, des réductions sur les transports SNCF et des points de bonus pour l’accès à la fonction publique.
Une obligation ciblée pour les publics prioritaires : introduire une dimension obligatoire pour certains publics, par exemple les jeunes sans emploi ni formation ou en situation de décrochage scolaire, ou en cas de crise majeure.
Un service mixte : combiner des modules militaires (premiers secours, culture de la défense, exercices de résilience) et des missions civiles (service civique, engagement associatif, protection de l’environnement).
Une mise en œuvre progressive : une phase pilote dès 2026 avec 3 000 volontaires, avant 50 000 participants d’ici 2035. Le coût, estimé à plusieurs milliards d’euros par an, serait financé par la réallocation de crédits existants, des partenariats avec les collectivités et un cofinancement par les entreprises.
Une légitimité démocratique : un référendum permettrait de légitimer la réforme, après un large débat associant élus, experts, militaires et représentants de la jeunesse.
Le service militaire en chiffres
Opinions des Français sur le service militaire (en %)
86 % des Français sont favorables à un retour du service militaire, dont 53 % pour une forme obligatoire (Ipsos, mars 2025).
Le service militaire norvégien chaque année (nombre de jeunes)
Près de 60 000 jeunes s’inscrivent chaque année, seuls 8 000 à 10 000 sont retenus.
Objectif du service militaire volontaire (nombre de jeunes)
L’objectif passe de 3 000 jeunes en 2026 à 50 000 en 2035.
Conclusion
Le rétablissement du service militaire, sous une forme moderne et hybride, représente une opportunité historique. Il ne s’agit pas de revenir à la conscription de masse des années 1960, mais de construire une armée de citoyens, professionnelle et ouverte, capable de répondre aux défis de la défense, de la cohésion sociale et de la résilience nationale. Les obstacles sont nombreux : coûts, résistances idéologiques, complexité logistique. Le service militaire ne peut être un simple outil budgétaire ou un alibi politique : il doit être pensé comme un investissement dans l’avenir. La question n’est pas seulement « Faut-il rétablir le service militaire ? », mais « Quelle France voulons-nous ? ».
Feuilleter la note
Marine Hannouna et Lilian Guignard
Experte des questions éducatives ; Analyste au Millénaire.
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