Danger sur le Made in France ? 20 propositions pour faire de la France, une puissance industrielle

Note du Millénaire Économie et Finances

20 propositions pour faire de la France, une puissance industrielle

La France a perdu 2 millions d’emplois industriels depuis 1981 et sa timide réindustrialisation est menacée par la conjoncture mondiale et l’instabilité politique. La note dresse l’état des lieux de l’industrie, explique ses difficultés et propose 20 mesures en quatre axes pour faire de la France une puissance industrielle.

HS
Hugo Spring-Ragain, William ThayExpert des questions économiques du Millénaire ; Président du Millénaire
14 mars 2025
69 pages · lecture 10 min
Écouter l’articleLecture audio du texte, environ 4 min
0:00 / 0:00
Couverture de la note : Danger sur le Made in France ? 20 propositions pour faire de la France, une puissance industrielle
En bref

Le constat

L’industrie pèse 15 % de la valeur ajoutée en 2023, contre environ 30 % en 1950, et 2025 s’annonce comme une année noire.

La cause

Normes, retard de R&D et fiscalité prohibitive pèsent sur la compétitivité coût et hors coût.

La conséquence

20 propositions : réforme de l’État, champions nationaux, course à l’innovation et attraction des talents.

Principaux constats
012 millionsd’emplois industriels perdus depuis 1981.
0215 %de la valeur ajoutée française vient de l’industrie en 2023, contre environ 30 % en 1950.
0398 Md€de déficit commercial industriel en 2023.
043,2 %du PIB en impôts de production, contre 0,9 % en Allemagne.
0532,3 Md$de R&D industrielle en France en 2021, contre 89,2 milliards en Allemagne.
0620propositions pour faire de la France une puissance industrielle.

Avant-propos

Le « Made in France » est en difficulté structurelle depuis les années 70 et la fin des trente glorieuses. Deux événements sont assez structurant pour expliquer ces difficultés : les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 ainsi que la mondialisation néolibérale. Les deux chocs pétroliers ont miné la compétitivité d’une série de secteur industriels qui se sont reposés sur une énergie peu chère pour être compétitif. Tandis qu’avec la mondialisation néolibérale et l’accélération des traités de libre-échange, les pouvoirs publics ont accompagné la délocalisation d’une partie de notre appareil productif vers les pays émergents, ce qui a permis de maintenir le pouvoir d’achat des classes moyennes occidentales pendant un certain temps.

Au-delà de ces deux mutations qui ont touchés ce qu’on appelle désormais les « pays anciennement industrialisés », des causes profondes ont touché notre pays pour affecter nos producteurs nationaux. On peut diviser les explications en deux catégories : celle qui frappe notre compétitivité cout et celle concernant la compétitivité hors cout. Sur la première, on peut citer nos difficultés résultant de choix économiques et sociaux qui alourdissent le cout du travail, notre productivité, le temps de travail hebdomadaire ou tout le long de la vie, des normes contraignantes et des politiques fiscales prohibitives. De même, sur la seconde, la France accuse un retard important sur la recherche et le développement ainsi que sur l’investissement, ce qui nous place en position délicate sur la transition énergétique et du développement durable ainsi que sur la révolution industrielle 4.0.

À ces causes profondes, des éléments conjoncturels viennent assombrir le tableau de l’industrie française : une conjoncture mondiale négative et une situation politique nationale difficile depuis la dissolution de juin 2024. La conjoncture mondiale s’est assombrie avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche avec sa volonté d’imposer des tarifs douaniers ouvrant la possibilité d’une nouvelle guerre commerciale. De plus, les zones de conflit jettent un doute sur une reprise économique mondiale tout comme l’incapacité de la Chine de tourner la page de sa politique zéro-covid. Il faut également ajouter une situation politique née de la dissolution qui complique les choses, puisqu’aucune majorité parlementaire stable se dégage au sein de l’hémicycle. L’adoption du dernier budget 2025 permet de débloquer le pays, mais au prix de concession économique et sociale qui minent la compétitivité économique et fiscale de nos entreprises.

Pourtant, la France ne manque pas d’atout pour soutenir le Made In France afin de redevenir une puissance industrielle. Pour cela, il est nécessaire d’adopter des mesures urgences et cohérentes comme nos 20 propositions regroupées en quatre axes afin de créer un environnement propice aux acteurs économiques, faire émerger des champions nationaux avec un tissu puissant de PME et d’ETI, gagner la course de l’innovation pour donner un avantage comparatif à nos acteurs économiques, tout en attirant les talents dans un secteur d’avenir.

Quel état des lieux de l’industrie française ?

Une part en recul depuis 1950. L’industrie représentait environ 30 % de la valeur ajoutée française en 1950. Elle atteint péniblement 15 % en 2023, après un léger rebond de 12,68 % en 2022 à 14,91 %. Depuis 1981, la France a perdu 2 millions d’emplois industriels. Elle compte 16 520 usines en 2023 contre 16 000 en 2017.

Un emploi qui a fondu. L’emploi salarié industriel passe d’environ 4,58 millions en 1989 à 3,11 millions en 2020, soit près d’un tiers de moins, avant un rebond à 3,4 millions en 2022. L’industrie manufacturière affiche un taux de valeur ajoutée de 24,1 %, sous la moyenne d’environ 28 %, et un taux d’investissement de 15,3 %, mais un taux d’exportation de 42,1 %.

Un décrochage face à l’Allemagne. Depuis 2008, l’Allemagne maîtrise mieux ses coûts unitaires de main-d’œuvre et sa productivité horaire progresse plus vite. La production française est plus volatile et se relève moins bien des crises.

15 %

de la valeur ajoutée française vient de l’industrie en 2023, contre environ 30 % en 1950.

Note, p. 5, d’après l’Insee

Comment expliquer les difficultés de l’industrie française ?

Des freins normatifs. Selon EY, 59 % des investisseurs étrangers estiment que les incertitudes législatives et réglementaires compliquent leurs plans d’affaires et 47 % jugent le ralentissement des réformes administratives comme un frein majeur.

Un retard de R&D. En 2021, la R&D industrielle atteint 32,3 milliards de dollars en France, contre 89,2 milliards en Allemagne et 340,8 milliards aux États-Unis. La France n’a accueilli que 8 % des investissements étrangers en R&D en Europe, contre 22 % pour l’Allemagne. Le crédit d’impôt recherche compte 28 810 déclarants en 2021 contre 24 148 en 2013, pour 7,25 milliards d’euros de créances.

Une fiscalité peu attractive. Les prélèvements obligatoires atteignent 45,1 % du PIB en 2021, contre 34 % en moyenne dans l’OCDE. Les taxes spécifiques aux entreprises représentent environ 3,2 % du PIB, contre 1,6 % dans l’Union européenne. Les entreprises consacrent 140 heures par an à leurs obligations fiscales, contre 85 heures en Estonie.

Les enjeux de l’industrie de demain

La transition écologique. L’industrie a réduit ses émissions de 40 % depuis 1990, mais reste responsable d’environ 20 % des émissions françaises. Près de 70 milliards d’euros doivent être mobilisés d’ici 2030 selon l’Ademe pour accompagner la transition industrielle.

L’innovation numérique. La France consacre environ 2,2 % de son PIB à la R&D, contre 3,1 % pour l’Allemagne. Les PME et les ETI peinent à recruter dans l’intelligence artificielle, la cybersécurité ou la gestion des données, et le tissu industriel reste fragmenté.

La mondialisation. Le déficit commercial industriel atteint 98 milliards d’euros en 2023. La spécialisation dans l’aéronautique, la pharmacie ou le luxe expose l’économie à des crises sectorielles, et l’automobile subit la concurrence chinoise sur l’électrique.

2025, année noire pour l’industrie ?

Selon la note, la production industrielle recule de 4,3 % au premier trimestre 2025 et le taux d’utilisation des capacités tombe à 78,6 %, son plus bas niveau depuis près de vingt ans. L’OFCE estime la perte potentielle liée aux mesures protectionnistes américaines à 1,2 point de PIB industriel dès 2025. Le budget 2025 réduit de près de 15 % l’enveloppe du crédit d’impôt recherche.

Des scénarios à 2035. La modélisation de la note projette une part de l’industrie dans la valeur ajoutée sous 12 % en cas de déclin rapide, autour de 12,5 % en cas de déclin lent et près de 14,5 % en cas de réindustrialisation. L’emploi industriel tomberait sous 2,8 millions, se stabiliserait autour de 3 millions ou remonterait à environ 3,6 millions.

La France ne manque pas d’atout pour soutenir le Made In France afin de redevenir une puissance industrielle.

Axe 1 : créer un écosystème propice à la réindustrialisation

Proposition 1 : relancer la réforme de l’État pour économiser près de 200 milliards d’euros d’ici 2030 et ramener la dépense publique à 50 % du PIB, contre 57,3 % en 2023.

Proposition 2 : rendre la politique fiscale moins prohibitive, en baissant l’impôt sur les sociétés et les impôts de production, et en supprimant l’impôt sur le chiffre d’affaires et les impôts sur la masse salariale. Les impôts de production pèsent 3,2 % du PIB en 2023, contre 2,4 % en moyenne européenne et 0,9 % en Allemagne.

Proposition 3 : garantir pendant 10 ans une stabilité du régime fiscal à toute entreprise qui relocalise son activité en France, sauf si le régime suivant lui est plus favorable.

Proposition 4 : débureaucratiser et réduire les normes. Le droit applicable est passé de 3 406 392 mots en 2003 à 8 666 361 mots en 2024.

Proposition 5 : promouvoir un protectionnisme européen ciblé, par une barrière douanière de respect des normes et la protection des secteurs stratégiques le temps d’atteindre la masse critique.

Axe 2 : faire émerger des champions nationaux et un réseau de PME et d’ETI

Proposition 6 : porter l’exonération du dispositif Dutreil de 75 % à 100 % pour supprimer les droits de succession sur les titres des entreprises.

Proposition 7 : modifier la politique de concurrence européenne pour apprécier les seuils à l’échelle du marché mondial. Seules 7 des 50 plus grandes entreprises par chiffre d’affaires sont européennes.

Proposition 8 : créer un fonds souverain français, éventuellement alimenté par une part de capitalisation du système de retraite, autour de trois priorités : souveraineté, croissance et innovation.

Proposition 9 : relever le plafond de chiffre d’affaires des ZFU-TE de 10 à 100 millions d’euros par an.

Proposition 10 : accorder 5 ans aux entreprises pour se mettre en conformité lorsqu’elles franchissent un seuil d’effectif.

Axe 3 : gagner la course à l’innovation

Proposition 11 : viser 3 % du PIB en R&D en 2030 et 4 % en 2040, contre 2,29 % aujourd’hui et 3,04 % en Allemagne.

Proposition 12 : indexer la rémunération des chercheurs sur des critères de résultat (publications, brevets et leurs reprises) plutôt que sur l’ancienneté.

Proposition 13 : réviser le crédit d’impôt recherche, en réorientant 10 % supplémentaires vers les PME et les start-up, en le plafonnant à 20 % pour les grands groupes et en conditionnant son maintien à l’embauche de doctorants.

Proposition 14 : doter Bpifrance d’un budget sur le modèle de la DARPA pour investir dans les technologies de rupture.

Proposition 15 : protéger le savoir-faire, démocratiser l’accès au brevet et sanctionner fermement le vol de propriété intellectuelle.

Axe 4 : attirer et développer les talents

Proposition 16 : transférer davantage de compétences aux régions, notamment la formation professionnelle, pour organiser la synergie entre université, recherche et entreprises.

Proposition 17 : attirer les jeunes talents étrangers par des bourses post-doctorales de l’ANR, sur le modèle de la Future Leaders Fellowship britannique.

Proposition 18 : orienter la politique migratoire vers une main-d’œuvre très qualifiée, avec un abattement supplémentaire pour les impatriés au-delà de 50 000 euros de revenus annuels et la simplification du passeport talent.

Proposition 19 : renforcer le lycée professionnel, en adaptant les formations et en modernisant les équipements.

Proposition 20 : changer l’image de l’industrie. 72 % des lycéens en ont une bonne image mais ne souhaitent pas y travailler.

Explorer les données

L’industrie française en chiffres

Part de l’industrie dans la valeur ajoutée française (en %)

1950environ 30 %202212,68 %202314,91 %
Lecture

La part de l’industrie passe d’environ 30 % en 1950 à 14,91 % en 2023.

Note, p. 5, 7, 18, 44, 53 : Insee, OCDE, Eurostat, calculs de l’auteur

Conclusion

Le « Made in France » est en difficulté structurelle depuis les années 1970, sous l’effet des chocs pétroliers et de la mondialisation, et de causes propres à la France qui pèsent sur la compétitivité coût et hors coût. La note propose 20 mesures en quatre axes pour redevenir une puissance industrielle.

Couverture du rapport
Le rapport complet

Danger sur le Made in France ? 20 propositions pour faire de la France, une puissance industrielle

69 pages.

Citer cette note

Spring-Ragain H., Thay W., « Danger sur le Made in France ? 20 propositions pour faire de la France, une puissance industrielle », Note du Millénaire, 14 mars 2025, lemillenaire.org.

Feuilleter la note
L’auteur

Hugo Spring-Ragain et William Thay

Expert des questions économiques du Millénaire ; Président du Millénaire.

Hugo Spring-Ragain   William Thay
Presse

Demander une interview

Pour une interview de Hugo Spring-Ragain ou William Thay sur cette note : presse@lemillenaire.org

Contacter le service presse
Soutenir nos travaux

Faire vivre nos études

Vos dons et vos adhésions financent les prochaines notes du Millénaire.

Nous soutenir   Adhérer

Recevoir les prochaines notes du Millénaire

À lire aussi

Toutes les études

Crédit photo : Image « Choose France » de Web Summit via Flickr, sous licence CC BY 2.0

Add a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.