Pour Bastien Enjalbert et Clément Perrin, les cryptomonnaies ne sont plus une niche : 8 % des Français en détiennent et le marché a approché 3 000 milliards de dollars. La note plaide pour une régulation qui protège l’épargnant sans brider l’innovation. Elle avance 8 propositions pour faire émerger des acteurs français.
Le constat
Les cryptomonnaies se sont diffusées dans le grand public, alors que le secteur reste dominé par des acteurs étrangers et des stablecoins adossés au dollar.
La cause
Une image dégradée, un accès difficile aux banques et une régulation longtemps absente freinent l’écosystème français.
La conséquence
La France risque de perdre la bataille de l’innovation et une part de sa souveraineté monétaire, tandis que les épargnants restent exposés aux faillites et aux manipulations.
Avant-propos
Les cryptomonnaies et la blockchain intriguent autant qu’elles ne divisent. D’une part, les milléniaux et la génération Z qui baignent dans un monde fortement technologique depuis leur naissance y voient un système alternatif contre un monde financier malade. D’autre part, les détracteurs écologiques et réfractaires n’y voient qu’un investissement purement spéculatif sans fondement dont la bulle pourrait entraîner des répercussions sur l’économie traditionnelle et par ailleurs alimentant le crime organisé.
Le monde de la blockchain, dominé par le bitcoin, s’ouvre une première fois au grand public en 2017. Bien que les cryptomonnaies et son implémentation, restent très techniques et dédiés à un public averti, les outils pour l’utiliser se démocratisent. Depuis quelques années, s’ensuit une effervescence de nouveaux projets et d’instruments permettant de simplifier son utilisation et d’accélérer sa démocratisation. L’univers crypto est composé de beaucoup d’acteurs malintentionnés, mais aussi de certaines technologies disruptives, prémices d’une nouvelle ère technologique.
De plus, la cryptomonnaie représente un enjeu majeur pour les Etats notamment en termes d’innovation. Les Etats doivent décider comment encadrer l’utilisation de la cryptomonnaie afin de protéger les consommateurs et prévenir les activités criminelles telles que le blanchiment d’argent. L’impact sur les systèmes financiers traditionnels est également crucial. La cryptomonnaie peut potentiellement perturber les marchés financiers en offrant une alternative décentralisée et plus transparente. Enfin, la question de la souveraineté monétaire est clé. Les Etats doivent décider comment gérer l’émergence de la cryptomonnaie sans compromettre leur propre monnaie nationale et leur capacité à réguler leur économie.
Les cryptomonnaies représentent une révolution dans l’échange de valeur sur internet. Elles offrent des solutions de paiement optimisées et des stratégies d’investissement innovantes dans le domaine de la finance. De plus, elles permettent une traçabilité améliorée des flux financiers et redéfinissent la notion de propriété sur internet, en particulier pour les créateurs de contenu tels que les artistes et les développeurs de jeux vidéo. Les cryptomonnaies ont le potentiel de profondément altérer le monde numérique et financier en offrant des solutions innovantes et en bousculant les modèles économiques traditionnels.
L’essor du marché des cryptomonnaies représente une opportunité pour la France de développer son économie et de créer de nouveaux emplois dans le secteur. En effet, la France dispose d’un écosystème dynamique de startups et d’entreprises innovantes dans le domaine de la blockchain et des cryptomonnaies. En favorisant l’implantation de ces entreprises sur son territoire, la France pourrait devenir un acteur majeur dans ce domaine. De plus, les cryptomonnaies offrent des perspectives de développement pour de nombreux secteurs, tels que la finance, l’assurance, la logistique, l’immobilier, etc. En utilisant les technologies de la blockchain et des cryptomonnaies, ces secteurs pourraient améliorer leurs processus opérationnels et offrir de nouveaux services à leurs clients.
Enfin, la France pourrait également bénéficier des avantages fiscaux liés aux cryptomonnaies, en créant un cadre réglementaire favorable à l’innovation et à l’investissement dans ce domaine. Cela permettrait d’attirer des investisseurs étrangers et de renforcer la compétitivité du pays sur la scène internationale. L’émergence du marché des cryptomonnaies représente une opportunité majeure pour la France, qui doit saisir cette chance pour développer son économie et renforcer son positionnement économique stratégique.
Bastien Enjalbert, analyste du Millénaire
Comprendre les cryptomonnaies
Un actif numérique décentralisé. La note définit la cryptomonnaie comme un actif numérique qui repose sur un réseau informatique en pair-à-pair. Les transactions sont sécurisées par la cryptographie et inscrites dans une blockchain, un registre public tenu sans tiers de confiance. Leur validation passe par le minage (preuve de travail) ou par le staking (preuve d’enjeu), moins énergivore. La blockchain sert aussi à d’autres usages, comme la traçabilité des produits de luxe.
Plus de 10 000 cryptomonnaies. Le bitcoin reste la première, avec une capitalisation de 546 milliards de dollars au 1er mai 2023. L’Ethereum suit avec 220,6 milliards. Il sert de socle aux contrats intelligents et aux applications décentralisées. Les auteurs distinguent trois familles : les cryptomonnaies d’infrastructure, celles de paiement et celles à usage spécifique. Certaines, comme le Dogecoin, n’ont d’autre valeur que celle que leur prête leur communauté.
Une adoption rapide en France. La note compte environ 130 millions d’utilisateurs dans le monde en 2020, un taux d’adoption comparable à celui d’Internet en 1997. En France, 8 % des Français détiennent des cryptomonnaies en janvier 2022, avec une forte présence chez les jeunes. Ils sont 30 % à envisager d’investir. Selon un sondage Ipsos pour l’Adan, 61 % des investisseurs se sont lancés il y a moins de trois ans. Les cadres sont les plus équipés, à 20 %.
des Français détiennent des cryptomonnaies en janvier 2022, et 30 % envisagent d’investir.
De la bulle de 2017 aux nouveaux usages
La bulle de 2017. Le marché pèse 18 milliards de dollars au 1er janvier 2017 et frôle les 1 000 milliards en janvier 2018. Des taux d’intérêt très bas, la médiatisation et des plateformes hors régulation nourrissent cette hausse. Le stablecoin Tether, adossé au dollar, passe de 15 millions à 1,3 milliard de dollars de capitalisation en 2017. Il facilite les levées de fonds par ICO. Beaucoup de ces projets n’ont aucun fondement, et leurs créateurs disparaissent avec les fonds.
Désillusion puis rebond. Les années 2018 et 2019 sont des années noires. Un écrémage comparable à celui de la bulle internet s’opère. Après la crise du covid, le marché approche pourtant 3 000 milliards de dollars à son plus haut. La finance décentralisée émerge en 2020 : selon le tableau de la note, les montants déposés passent de 11 milliards de dollars en 2020 à 109 milliards en 2022. Les NFT connaissent aussi leur bulle, qui éclate en 2022.
Des mineurs professionnels, des institutions intéressées. Le minage se concentre dans des fermes installées là où l’électricité est bon marché, avec des tensions sur les réseaux en Chine ou au Texas. En 2022, l’Ethereum abandonne la preuve de travail pour la preuve d’enjeu. Les grandes banques américaines intègrent des produits liés aux cryptomonnaies. En Afrique, Chainalysis estime les échanges à 100 milliards de dollars entre 2021 et 2022.
Cryptomonnaies : le marché en chiffres
Part des Français possédant des cryptomonnaies en 2022, par catégorie (en %)
Lecture : 20 % des cadres et professions intellectuelles supérieures possèdent des cryptomonnaies, contre 8 % de l’ensemble des Français.
Capitalisation des principales cryptomonnaies au 1er mai 2023 (en milliards de dollars)
Lecture : au 1er mai 2023, la capitalisation du bitcoin atteint 546,04 milliards de dollars.
Volume échangé en 24 heures sur les principales plateformes au 1er mai 2023 (en milliards de dollars)
Lecture : au 1er mai 2023, Binance a échangé 8,344 milliards de dollars en 24 heures.
Montants déposés dans les protocoles de finance décentralisée (en milliards de dollars)
Lecture : selon la note, les montants déposés dans la finance décentralisée atteignent 109 milliards de dollars en 2022.
La France ne peut se payer le luxe de passer à côté.
Protéger l’investisseur sans casser l’innovation
Faillites et manipulations. La faillite de FTX rappelle celle de Mt. Gox. Pour les auteurs, un meilleur contrôle aurait permis d’alerter plus tôt dans les deux cas. Très peu de plateformes sont régulées, ce qui ouvre la voie à la manipulation des cours, comme le « wash trading ». Les stablecoins inquiètent aussi. Leurs réserves sont rarement auditées. Circle, l’émetteur de l’USDC, a reconnu une exposition de 3,3 milliards de dollars à la Silicon Valley Bank.
Qualifier et encadrer. La note demande d’abord une définition claire des actifs. Aux États-Unis, le bitcoin tend à être traité comme une marchandise par la CFTC. Les autres cryptoactifs sont considérés comme des valeurs mobilières par la SEC. L’Europe a choisi le règlement MiCA, dans la lignée des règles des marchés financiers classiques. Les auteurs citent aussi la BitLicence de l’État de New York, créée en 2014, comme modèle de licence à étendre.
Identité, monnaies de banque centrale et DeFi. La perte des clés privées fait disparaître l’accès aux actifs. Les portefeuilles physiques sont un premier pas et la piste biométrique paraît prometteuse. Les monnaies numériques de banque centrale restent à l’étude. Elles pourraient remplacer les stablecoins. Pour les plateformes totalement décentralisées, l’effort réglementaire devra porter sur le code lui-même, ou aller jusqu’à l’interdiction de ces services.
Une place à prendre pour la France
Une compétition mondiale. Pour les auteurs, la bataille des cryptomonnaies fait partie de la compétition pour le progrès technologique et scientifique. La France dispose d’atouts financiers, humains et institutionnels. La note mentionne un cadre favorable aux ICO, un fonds de 10 milliards d’euros pour les start-up technologiques et une expérimentation de monnaie numérique de banque centrale. Elle rappelle que la France et l’Europe sont le berceau de la méthode scientifique.
Des freins identifiés. L’image des cryptomonnaies reste mauvaise. Plus de la moitié des Français pensent qu’elles servent aux criminels. Les usages illicites ne représenteraient pourtant que 0,15 % des transactions selon Europol. Beaucoup d’entreprises du secteur peinent à ouvrir un compte bancaire, malgré le droit au compte réaffirmé par la loi Pacte. Les acteurs étrangers dominent les échanges et les levées de fonds, et tirent les salaires vers le haut.
Nos propositions
Proposition 1. Mieux valoriser les cryptomonnaies dans le débat public. Les décideurs connaissent mal le sujet et le discours public en donne une image négative. Les auteurs veulent corriger cette perception, alors que les usages illicites restent marginaux.
Proposition 2. Faciliter les relations avec les établissements bancaires français. Beaucoup d’entreprises enregistrées comme PSAN n’obtiennent toujours pas de compte bancaire. Les banques ont pourtant intérêt à servir une clientèle souvent jeune et CSP+.
Proposition 3. Faciliter l’émergence d’acteurs français dans l’écosystème crypto. Un environnement fiscal et juridique favorable doit permettre de tenir face aux acteurs américains et asiatiques et de garder les compétences techniques en France.
Proposition 4. Accompagner la croissance du stablecoin euro. Les stablecoins adossés au dollar concentrent presque toutes les liquidités. Des règles claires, des partenariats et un réseau de paiement européen favoriseraient ceux adossés à l’euro.
Proposition 5. Favoriser l’émergence d’acteurs financiers dans la gestion d’épargne de crypto. Des acteurs étrangers non enregistrés servent le marché français. Des gestionnaires français rétabliraient une concurrence loyale et faciliteraient la régulation.
Proposition 6. Profiter des surplus de production d’électricité pour le minage. Leur consommation étant flexible, les mineurs peuvent absorber les surcapacités et améliorer la rentabilité des centrales renouvelables.
Proposition 7. Être pionnier dans la réglementation des cryptos. La note soutient l’agrément obligatoire des prestataires prévu par le règlement MiCA et l’interdiction de la publicité des acteurs étrangers qui contournent la loi.
Proposition 8. Favoriser les moyens de paiement. Les obligations anti-blanchiment, l’incertitude réglementaire et la fiscalité freinent le paiement en cryptomonnaies. La note appelle à lever ces obstacles, en particulier pour les petites entreprises.
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Bastien Enjalbert et Clément Perrin
Analyste du Millénaire ; Directeur des études du Millénaire.
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