« L’interview de Bernard Arnault sur le média Legend cumule plus de 1,4 million de vues et ses réponses directes et cinglantes sur les réseaux sociaux à l’enquête du Monde sur lui, sa famille et son groupe captent des dizaines de milliers de mentions positives. Au-delà du simple « buzz » numérique, ne mesure-t-on pas là un signal faible capital : la fin du complexe anti-riches en France et le basculement d’une opinion qui délaisse le logiciel égalitariste pour une fascination pragmatique envers les figures de réussite ? »
Oui, c’est certain. Pour de plus en plus de Français, les entrepreneurs, les capitaines d’industrie, les chefs d’entreprises incarnent les nouvelles « success stories » à la française. Depuis la création de l’ENA, la réussite à la française s’incarnait dans les études supérieures, les diplômes, les concours, un travail valorisé socialement pouvant être la haute fonction publique voire l’engagement dans la vie politique.
Or, cette élite a non seulement produit un échec sur le plan des résultats, mais aussi une pensée égalitariste « anti-riches ». En effet, ces derniers incarnaient une forme de réussite « hors système » que cette élite a dévalué sur le plan symbolique.
Mais cette époque est révolue et les succès que vous citez en sont la preuve. Les nouvelles générations se reconnaissent davantage dans les entrepreneurs et les chefs d’entreprise que dans les élites du passé. Les réseaux sociaux et médias alternatifs enregistrent d’immenses audiences lorsqu’un entrepreneur, un investisseur ou un chef d’entreprise est interviewé sans la dimension culpabilisante de la réussite et de l’argent. Ainsi, selon l’enquête “La prise en compte des entrepreneurs en France” d’OpinionWay pour le Cercle des Entrepreneurs Engagés publiée en février 2026, 58% jugent qu’un entrepreneur ferait un bon président de la République.
« Quand les likes donnés à Bernard Arnault dépassent le cadre du divertissement, ne touche-t-on pas aux lignes de faille du contrat social français ? Assiste-t-on aux répliques avant-coureuses d’un mega « tremblement de terre idéologique » — où le socle égalitariste se rompt, tandis que dans un monde globalisé et violent, les grands capitaines d’industrie deviennent, dans l’inconscient collectif, des figures de « souveraineté nationale » qu’on préfère défendre comme un bouclier face aux géants américains et chinois plutôt que de les taxer ? »
Dans n’importe quel pays qui fonctionnerait convenablement, Bernard Arnault serait un héros national car il est un créateur net de valeur ajoutée. Mais dans une France qui dysfonctionne, il est pointé du doigt par une partie du système médiatico-politique.
Or, ce même système appelle tous les jours à davantage de souveraineté, soit au niveau national ou au niveau européen. Lorsque Donald Trump menace de taxer le champagne français, les Français ont conscience que ce sont Bernard Arnault et ses entreprises qui trinqueront. Lorsque Joe Biden et la Chine maintiennent leurs dispositifs protectionnistes contre les voitures électriques, ce sont Renault et PSA. Les mêmes constats peuvent être posés pour l’agriculture, l’aéronautique ou l’industrie pharmaceutique. Tous ces produits exportés à travers le monde font la fierté des Français malgré notre terrible déficit commercial de 69,2 milliards d’euros en 2025, le 3e pire enregistré après les désastres des années 2024 (-79,3 milliards d’euros) et 2023 (-98,4 milliards d’euros). Ces mêmes entreprises exportatrices font également vivre tout notre réseau de PME, TPE et d’artisans.
Cet attachement à la souveraineté dans un monde plus menaçant donne autant de crédit aux capitaines d’industrie qu’il n’en reprend aux responsables politiques. Depuis février 2026, la personnalité préférée des Français au baromètre Ifop-Fiducial pour Paris Match et Sud Radio n’est ni un ministre, ni un ancien président mais le chef d’entreprise Michel-Édouard Leclerc, à 53% d’opinion positive. Les personnalités de gauche sont à la traîne dans ce baromètre car elles restent campées sur le débat d’un autre temps : le partage des dividendes. Ce dernier a été balayé par la victoire du Made in France qui pose désormais une nouvelle question : Comment produire plus chez soi ? Dans ces circonstances, les chefs d’entreprise apparaissent des alliés plutôt que des ennemis.
« Ce basculement est-il mû par une adhésion doctrinale au libéralisme ou par une exaspération face à l’incurie de l’État ? Quand le niveau de prélèvements obligatoires bat des records alors que les services publics vitaux (santé, école, sécurité) s’effritent, l’égalitarisme fiscal ne devient-il pas perçu comme une spoliation sans contrepartie plutôt que comme une justice sociale ? »
Nous avons oublié que les Français demeurent un peuple occidental épris de liberté et de mérite. A l’heure de la flemme, la réussite individuelle par le travail reste une valeur de référence. Nous ne dirions pas que les Français sont devenus plus libéraux, mais plutôt ils constatent que la France ne souffre pas d’excès de libéralisme, mais d’excès de socialisme.
Surtout le politique ne plus renvoyer la faute sur les entreprises et le secteur privé. Le baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, publié en février 2026, indique dans une même vague que les entreprises recueillent 62% de confiance, contre 15% pour les partis politiques. En 2008, seuls 30% des Français avaient confiance dans les entreprises ! Elles sont l’institution qui a vu son image s’améliorer le plus significativement sur les 30 dernières années.
Alors que l’Etat est devenu obèse, le fardeau est porté par les mêmes. Plus d’un Français sur 2 échappe à l’impôt sur les revenus. Les 10% de foyers les plus aisés paient plus de 70% du produit de l’impôt sur le revenu. Même objet pour les entreprises, les 300 plus grandes entreprises (soit 1% de l’emploi en France) paient plus de 30% du produit de l’impôt sur les sociétés. Or, où part tout cet argent qui repose sur de moins en moins de contribuables ?
La France est championne du monde des dépenses publiques qui représentent 57,3% du PIB. Chaque année, l’État dépense près de 1 600 milliards d’euros. Pour autant, l’État manque de tout : canadairs pour éteindre les incendies, personnel judiciaire pour accélérer les délais de traitement et éviter les affaires Lyhanna, forces de l’ordre pour lutter contre le narcotrafic, personnel soignant pour désengorger nos hôpitaux.
Résultat : la France ne présente plus de budget à l’équilibre puisque si les impôts progressent toujours plus, les dépenses ont littéralement explosé. Or, pour couvrir l’écart entre les 48% de recettes par rapport au PIB et les 57% de dépenses publiques par rapport au PIB, l’État s’endette. Mais avec un endettement situé à 117,5% du PIB, soit plus de 3 500 milliards d’euros et un déficit public à 5,1% du PIB soit 130,6 milliards d’euros, les contributeurs à ce système à bout de souffle ne veulent plus payer autant.
« L’égalitarisme français n’est-il pas en train de s’effondrer précisément parce qu’il a produit des inégalités réelles devenues insupportables — qu’il s’agisse du déclin du système scolaire, du sentiment de captation des ressources publiques par une minorité (audiovisuel public, subventions, monde associatif), ou du privilège accordé à ceux qui dominent la sphère idéologique ? »
La promesse républicaine française a été dévoyée. Elle reposait sur un contrat social où nous mettons plus qu’ailleurs en commun les ressources de la nation pour permettre à ceux qui – d’où qu’ils viennent et qu’importe leur religion, couleur de peau ou origine sociale – travaillaient plus et mieux que les autres grâce à l’émancipation par l’école. Trois mouvements ont rendu la France malade de ses inégalités.
Le premier est scolaire avec la crise de l’école républicaine. Le délitement du niveau scolaire à travers les classements PISA et TIMMS a très largement touché une école publique que désormais classes moyennes et classes populaires cherchent à fuir, quitte à s’appauvrir. Dans la dernière édition du classement PISA, il faut 6 générations pour sortir de la pauvreté contre 4 seulement dans les États-Unis ultra-libéraux. De surcroît, une « noblesse d’État » (fonctionnaires, enseignants, etc.) s’est accaparée l’accès aux cercles et postes d’élites car l’accès aux grandes écoles est restreint soit aux enfants de ceux qui ont les moyens de fuir l’école publique, soit aux enfants des enseignants et des fonctionnaires qui connaissent mieux le système, excluant les classes populaires, intermédiaires et moyennes.
Deuxième mouvement, la dépense publique ne finance plus les missions essentielles de l’Etat tant régaliennes (en incluant l’école). Certes, la France dépense toujours autant que l’Allemagne pour la Santé ou l’Education, mais nos dépenses dans notre suradministration, notre excès de normes ou nos doublons territoriaux. Selon Benjamin Morel, elles représentent en moyenne 20% de la dépense de chaque ministère.
Enfin, ceux qui bénéficient de l’argent public ne font plus preuve d’exemplarité. Une partie plus superflue dans les montants mais très symbolique, des dépenses publiques ont été prises en otage par des réseaux militants qui donnent des leçons de morale à ceux qui contribuent au système. Certaines émissions de l’audiovisuel public, des syndicats, des associations, le monde culturel, vivent d’argent public. L’exemple le plus frappant concerne les associations pro-migrants : 500 millions d’euros d’argent public par an grâce à des financements croisés État-collectivités locales pour des structures entravant l’action publique sur l’exécution des OQTF par exemple.
Résumons, le fardeau est toujours plus important pour soutenir l’envolée des dépenses publiques, celui-ci repose sur de moins en moins de contribuables, et ceux qui sont bénéficiaires nets du système infligent à ceux qui contribuent des leçons de morale. Ce n’est pas tenable.
« Assiste-t-on à une fracture générationnelle irréconciliable ? Les jeunes générations, conscientes de la spirale de la dette publique et doutant de la pérennité du modèle social (retraites, santé), ne sont-elles pas en train de rejeter la logique de redistribution collective au profit d’une stratégie d’émancipation purement individuelle et méritocratique ? »
Nous ne pensons pas que l’on vive une guerre des générations, mais les nouvelles générations qui travaillent ont de plus en plus compris que la situation était intenable. C’est pourquoi une partie de ces nouveaux actifs portent leur intérêt sur des stratégies patrimoniales alternatives ou se lancent dans l’entrepreneuriat ou une seconde activité lorsqu’ils le peuvent.
Mais ces nouveaux comportements n’impliquent pas un rejet des bénéficiaires de la redistribution collective. En d’autres termes, leur problème n’est pas les retraités, mais les gestionnaires. En 1960, les dépenses sociales de la France représentent, selon l’Insee, l’équivalent de 11,2% du PIB contre 31,7% en 2024. Elles ont presque triplé en l’espace de 2 générations alors que dans le même temps, le nombre d’actifs par rapport aux « inactifs » n’a cessé de diminuer en raison de la retraite à 60 ans de François Mitterrand, du vieillissement, de l’allongement des études supérieures et du chômage de masse. Cela accentue le poids du système social sur les actifs.
Seulement, les retraites représentent la moitié des dépenses sociales. C’est ce qui alimente le syndrome du « Nicolas qui paie ». Or, pour solutionner le problème budgétaire des retraites, trois options sont à disposition : l’allongement de la durée de travail qui a rendu le Gouvernement très impopulaire, la baisse des pensions qu’aucun élu ne peut proposer sous peine de perdre les élections et enfin la hausse des cotisations sociales renchérissant les charges sur le travail. Cette France des actifs et de l’entreprise qui paie déjà beaucoup, n’en veut pas car elle sait que cela signerait la mort du modèle.
« Le politologue Alberto Alesina et l’économiste Milton Friedman ont montré que le consentement à un État-providence généreux repose sur une forte homogénéité culturelle. La poussée des tensions autour de l’immigration et de l’intégration en France ne crée-t-elle pas un blocage psychologique quant au devenir des aides sociales (« pour qui paie-t-on ? »), accélérant ainsi le désir de réduire le périmètre de la redistribution ? »
Oui, l’homogénéité culturelle est une variable importante, mais c’est surtout le facteur travail qui est à prendre en considération puisque c’est celui qui supporte près de 80% des recettes de la Sécurité sociale. En effet, l’effondrement de la natalité (1,6 enfant par femme) a conduit la France à faire venir des travailleurs étrangers pour soutenir le modèle social. C’est l’argument de ceux qui sont pour « toujours plus d’immigration ». Non, l’immigration n’épargnera pas une réforme de l’Etat-Providence, car tout simplement, l’immigration de travail est morte depuis des années.
D’un côté, en France, les étrangers sont plus au chômage que les nationaux : 12,3 % selon l’INSEE contre 7,7% pour les nationaux. Pire, le taux de chômage des étrangers en France est parmi les plus hauts de l’OCDE (moyenne : 9%).
Mais ce n’est pas seulement une question de stock, le pire se situe au niveau des arrivées. En 2024, sur un total de 343 024 premiers titres de séjour délivrés, seuls 58 374 ont été accordés pour un motif économique, soit à peine 17 % des arrivées ! 80% de l’immigration n’est donc pas directement liée au travail : 110 633 pour les étudiants, 90 697 pour le motif familial, et 54 514 titres pour l’immigration humanitaire. Et cela, sans compter les déboutés du droit d’asile qui basculent en clandestinité mais pouvant bénéficier de la solidarité nationale comme l’AME ou l’aide juridictionnelle. C’est un des carburants électoraux du RN avec ses propositions comme la réservation des aides sociales non contributives aux nationaux ou encore la priorité nationale dans les logements sociaux.
Voici le véritable problème : dans les nouvelles arrivées, très peu cotisent pour les recettes de la sécurité sociale. Pour maintenir un ratio viable de trois actifs pour un retraité d’ici 2050, il faudrait importer 500 000 personnes qui travaillent de plus !
« En quoi ce changement dans le regard porté sur la réussite et l’État pourrait-il être durable, et pas un simple mouvement d’exaspération conjoncturel avant le retour inévitable à la passion française traditionnelle pour l’égalitarisme ? »
Nous vivons une révolution culturelle pour trois grandes raisons.
Tout d’abord, le récit égalitariste dominant ne tient plus car il ne surmonte pas l’épreuve du réel. D’une part, car 40 ans de résultats économiques viennent en dédire les conclusions et d’autre part, car les Français ont compris que « taxer les ultra-mega-super riches » revient surtout à « taxer la classe moyenne et la petite classe aisée ». Elles se souviennent des 32 milliards d’euros de hausse d’impôts de François Hollande en 2012-2013 alors que « son ennemi était la finance »…
De surcroît, le retour en arrière apparaît irréversible. En 40 ans, les dépenses publiques consacrées au social sont passées de moins de 15% du PIB à près de 33% du PIB. Dans le même temps, les dépenses publiques régaliennes sont passées de près de 15% à moins de 5%. Un tel rééquilibrage en l’espace d’un mandat est très difficile à opérer d’autant plus que désormais, plus de Français sont bénéficiaires nets du système que contributeurs nets. L’Etat et les politiques ont perdu la confiance des actifs à pouvoir résoudre la situation expliquant que les jeunes actifs ne reviendront pas sur l’égalitarisme à la française. Ils ne croiront plus à une telle promesse.
Enfin, les ressorts de ces changements reposent sur des variables lourdes sociologiques. Si le nombre d’actifs diminue, la structure en son sein évolue également. Selon l’INSEE, près de 2,8 millions d’actifs ont une pluri-activité, soit environ 10% des actifs. A titre de comparaison, 28% des jeunes actifs (18-26 ans) ont plusieurs activités professionnelles, soit près de 3 fois plus. Tout indique que leur comportement individuel ne changera pas puisque l’envolée des dépenses contraintes (logement, énergie, alimentation) les y contraint.
Lorsqu’un système ne change ps et ne peut plus produire des hommes et femmes capables de le transformer, les comportements individuels et l’état d’esprit s’adaptent. Au point que celui ou celle qui incarnera cette révolution saura trouver un écho positif chez tous ceux qui contribuent davantage à un système qu’ils n’en bénéficient.
Par Matthieu Hocque, Politologue, Directeur Général du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire
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Crédit photo : Bernard Arnault (3) – 2017, de Lucas Lemoine, via Unspalsh, Utilisation gratuite sous la Licence Unsplash.

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