Matthieu Hocque et Bertrand Pourroy pour Le Monde : « Crise des médicaments : l’aide française au développement doit devenir un levier de sécurité sanitaire pour l’Afrique et l’Europe »

Jamais l’Europe n’a été aussi dépendante des chaînes d’approvisionnement asiatiques. Jamais les pénuries de médicaments essentiels dans nos hôpitaux n’ont été aussi importantes. Jamais les tensions autour du détroit d’Ormuz n’ont autant fragilisé la filière. 

La souveraineté européenne est le bon niveau de réponse, à condition qu’elle ne signifie pas uniquement rapatriement des chaînes de production. Or, le débat public se focalise sur cette dimension oubliant que notre souveraineté dépendra aussi de la sécurité sanitaire des autres continents. A cet égard, la France dispose d’un atout qu’elle est en train d’abîmer, l’aide publique au développement (APD), qui doit impérativement être recentrée sur cette priorité. 

La France alloue la majorité – 57 % – de son APD par le biais du canal bilatéral, ce qui représentait 7,8 milliards d’euros en 2023⁵. En 2022, 59 % de ces engagements bilatéraux étaient déclarés sous marqueur climatique selon les critères du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE⁶. Ces financements climatiques bilatéraux sont accordés à 85 % sous forme de prêts souverains⁶, non de dons. Un tel système ne relève pas de la solidarité, mais d’une substitution de priorités doublée d’une aggravation de la dette. Cela invite des États les plus fragiles du monde à s’endetter pour réparer un problème qu’ils n’ont pas créé.

À l’autre bout du spectre, le financement direct de la santé via l’Agence française de développement (AFD) pèse peu : 474 millions d’euros en 2023⁷, soit 7 % de l’aide bilatérale. Pour un continent africain dont la disponibilité des médicaments est structurellement insuffisante et la dépendance aux importations quasi totale⁸, cela n’est pas à la hauteur de l’urgence. Pire, la France a choisi de couper un tiers du budget de l’APD², notamment le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, dont la contribution française chute de 58 %, passant de 1,6 milliard d’euros pour 2022-2025 à 660 millions pour 2026-2028³. Une décision lourde au moment où l’OMS juge le risque épidémique d’Ebola « élevé » en Afrique. Dans l’Est de la RDC, le virus est suspecté d’avoir fait 139 morts[1] alors même qu’il existe des vaccins.

Les virus ne connaissent pas les frontières. C’est ce qui distingue la souveraineté pharmaceutique des souverainetés énergétique ou alimentaire : les secondes peuvent presque s’obtenir à l’échelle d’un continent ; la première, non. Or, il y a une facilité intellectuelle qui consiste à appliquer le même raisonnement en considérant que le rapatriement des capacités de production de médicaments sur le sol européen permettra d’obtenir la sécurité sanitaire des Européens. Le raisonnement n’est pas faux ; il est insuffisant, voire dangereux, car il évacue la co-sécurité sanitaire. 

Tant que la sécurité sanitaire de l’Afrique n’est pas assurée, il n’y aura pas de souveraineté pharmaceutique européenne, même si toutes les chaînes de production étaient rapatriées. L’hyper concentration des sites de production sur un seul continent est porteuse de risques. Il faut réorienter une partie de l’APD vers le renforcement des chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques et la création de capacités de production régionales en Afrique, afin de structurer des circuits plus courts, plus fiables et moins dépendants de l’Asie⁹. 

L’intérêt est convergent. Côté africain : des capacités industrielles propres, un accès aux médicaments garanti, une souveraineté sanitaire renforcée. Côté français et européen : une diversification des sources d’approvisionnement (80 % des principes actifs utilisés dans les médicaments commercialisés en Europe sont produits hors UE, principalement en Inde et en Chine¹⁰) et un ancrage industriel qui réduit la vulnérabilité aux crises géopolitiques.

Ce qui manque aujourd’hui n’est pas l’argent : c’est une doctrine reliant politique industrielle, diplomatie sanitaire et aide au développement. L’exemple sénégalais montre qu’une telle réorientation fonctionne. En octobre 2024, l’OMS a reconnu que le Sénégal avait atteint le niveau de maturité 3 de son système de réglementation pharmaceutique, désigné comme « stable, bien fonctionnel et intégré », capable de superviser de façon autonome l’ensemble du cycle de vie d’un médicament après évaluation de 250 indicateurs¹¹. Le Sénégal est le 1er pays francophone d’Afrique à franchir ce seuil¹¹. La France a co-financé la réglementation¹¹ qui ouvre désormais la voie à des investissements productifs dans le secteur pharmaceutique sénégalais¹⁴. 

Plutôt que de saupoudrer des crédits de plus en plus rares sur plus de 4 000 projets⁴ et des contributions multilatérales à 271 organismes internationaux⁴ᵇⁱˢ, la France doit assumer ce choix. Si, les prêts souverains contractuellement engagés ne peuvent pas être réorientés, les crédits annuels non encore contractualisés le peuvent. L’État verse à l’AFD environ 2,5 milliards d’euros par an¹⁶ transformés grâce aux emprunts, en 14 milliards d’euros d’activité financière réelle¹⁶. C’est l’effet de levier : 1 € public investi mobilise 6 € de sources privées ou bancaires. Une réorientation de l’ordre de 10 % vers des projets pharmaceutiques africains représenterait plusieurs centaines de millions d’euros annuels de nouveaux engagements, susceptibles de mobiliser, via cet effet de levier, 1 à 2 milliards d’euros d’investissements réels¹⁶. 

Un effort budgétaire marginal pour un impact stratégique majeur ! Un tel instrument tourné vers une usine pharmaceutique à Dakar change la nature de l’APD : il crée une sécurité sanitaire mutuelle, complémentaire d’une souveraineté pharmaceutique européenne.

Matthieu Hocque, directeur général du think-tank directeur général du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, spécialisé en politiques publiques ; Bertrand Pourroy, expert des questions pharmaceutiques au Millénaire, auteur du rapport « Pour une réelle souveraineté pharmaceutique européenne »


[1] https://www.lemonde.fr/sante/article/2026/05/20/ebola-l-oms-juge-le-risque-eleve-en-afrique-centrale-mais-faible-a-l-echelle-mondiale_6691719_1651302.html

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Crédit photo : Vaccine, de Shevets Production, via Pexels, sous licence CC BY-NC 4.0

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