William Thay pour Paris Match : « Bruno Retailleau est devenu l’homme le plus puissant du gouvernement »

Entretien publié dansParis Matchle 25 mai 2025 · l’original ↗

« Bruno Retailleau est devenu l’homme le plus puissant du gouvernement »

ENTRETIEN – William Thay, président et fondateur du laboratoire d’idées « Le Millénaire », revient pour « Paris Match » sur les défis qui attendent Les Républicains après la victoire écrasante de Bruno Retailleau, élu président du parti face à Laurent Wauquiez.

Entretien avec William Thay

Home Secretary Yvette Cooper meets French Minister of the Interior Bruno Retailleau in northern France
Crédit photo : Home Secretary Yvette Cooper meets French Minister of the Interior Bruno Retailleau in northern France, UK Home Office, via Wikimedia Commons, sous licence CC BY 2.0.
Les chiffres de l’entretien
4,78 %score de Valérie Pécresse en 2022, quand la droite réunissait 33 % des suffrages en 2007
90 à 95 %taux de suivi du remplacement de Marine Le Pen par Jordan Bardella
entre 14 et 17 %niveau auquel Bruno Retailleau est aujourd’hui estimé dans les sondages

Quelques jours avant l’élection de Bruno Retailleau à la tête de LR, votre think tank, Le Millénaire, publiait une note baptisée « Les Républicains à la croisée des chemins ». Vous y distinguez trois stratégies possibles pour permettre à la droite française traditionnelle, mal en point, de subsister dans un paysage politique en profonde mutation. Quelles sont-elles ?

Bruno Retailleau a été élu avec un large score, le plus large depuis Laurent Wauquiez en 2017. Il a, donc, à peu près les mains libres pendant un an pour refonder la droite. Mais LR a perdu beaucoup d’électeurs depuis la qualification au second tour de Nicolas Sarkozy en 2007. De 33 % des suffrages, le parti est passé à 28 % en 2012, à 20 % en 2017, puis aux fameux 4,78 % de Valérie Pécresse en 2022.

L’enjeu est de retrouver un espace. Son électorat est très âgé et très aisé, fait d’actifs. Lorsque Bruno Retailleau dit vouloir parler aux honnêtes gens, il dispose à peu près de quatre stratégies. La première est la plus simple : récupérer les électeurs du bloc central en faisant valoir sa position de ministre d’Emmanuel Macron. Soit une partie de l’électorat qui a quitté la droite en 2017. Il peut imaginer ramener celui-ci naturellement vers lui grâce à son logiciel régalien. Mais le problème est qu’il souffre de la concurrence d’Edouard Philippe, plus haut que lui dans les différents indicateurs sondagiers.

Les électeurs de droite quittent LR entre 2017 et les européennes de 2019 pour trois motifs : les questions économiques, la question sociétale – avec, en toile de fond, le rejet de la droite Trocadéro –, la question de l’ordre, les électeurs LR ayant reproché au parti sa position ambiguë sur les gilets jaunes. Sur la question économique, Edouard Philippe est jugé plus crédible que Bruno Retailleau, entre autres parce qu’il a été Premier ministre, même si, comme lui, le locataire de Beauvau est un libéral, notamment auteur du programme quasiment thatchérien de François Fillon en 2017. Mais les positions de LR sont devenues floues et ambivalentes depuis 2017. On se souvient de leur positionnement sur la réforme des retraites, sur les nationalisations… Les lignes ont divergé entre Aurélien Pradié et Olivier Marleix d’un côté et Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse de l’autre. Bruno Retailleau va-t-il, donc, pouvoir imposer sa ligne économique au sein des Républicains ?

L’autre difficulté est son positionnement Trocadéro. Auprès d’une part des électeurs du bloc central, beaucoup lui reprocheront ses positions sociétales. Peut-il devenir le champion de Yaël Braun-Pivet ou Gabriel Attal, en dépit d’une ligne réputée dure sur la fin de vie ou la GPA ? Sur le troisième point, le parti de l’ordre, je pense qu’il peut l’incarner. Mais, face à Edouard Philippe qui n’est pas réputé mou, il reste derrière tout en s’imposant devant Gabriel Attal.

Je pense que Bruno Retailleau est devenu, depuis dimanche, l’homme le plus puissant du gouvernement.

Vous évoquez également, dans votre étude, une deuxième possibilité : qu’LR siphonne l’électorat de Marine Le Pen. Soit la stratégie de Nicolas Sarkozy en 2007, alors gagnante, mais aux résultats très en-deçà aux yeux des électeurs. Aujourd’hui arrimés au RN, ceux-là pourraient-ils oublier le passé et jeter, une nouvelle fois, leur dévolu sur la droite traditionnelle ?

Bruno Retailleau jouit d’un avantage : si Marine Le Pen n’est pas candidate et que les électeurs se sentent orphelins de la marque Le Pen, même si Jordan Bardella lui succède, sa jeunesse et son manque de compétences peuvent permettre au ministre de l’Intérieur de faire le même coup que Nicolas Sarkozy en 2007.

Mais la difficulté posée par cette orientation est double : il s’agit d’un électorat très antisystème et surtout très antimacroniste quand lui aura été ministre d’Emmanuel Macron. Ensuite, le taux de suivi du remplacement de Marine Le Pen par Jordan Bardella est de 90 à 95 %, quelles que soient les études d’opinion. Pour l’heure, Bruno Retailleau récupère uniquement les voix de ceux venus au RN par Éric Ciotti ou ayant quitté LR pour Éric Zemmour : des gens qui habitent dans l’Ouest parisien, dans le XVIᵉ, dans les Yvelines, des CSP + et des électeurs beaucoup plus âgés.

La dernière solution est de faire de LR un parti attrape-tout. Ce qui fonctionne petit à petit. Bruno Retailleau crante des électeurs de droite partis chez Macron pour des raisons économiques comme certains partis vers Marine Le Pen pour des raisons régaliennes ou de souveraineté. Sa tactique est de jouer à la fois sur son expérience au gouvernement, attractif pour un quart à un tiers de l’électorat du centre droit, et de rassurer sur la question de l’ordre une partie des soutiens de Le Pen et des militants de Zemmour. Je ne m’étonnerais pas qu’il rappelle, pour ce faire, son passage chez Philippe de Villiers et son positionnement contre le traité de Maastricht et le référendum de 2005.

Vous dites, en somme, que l’élection de Retailleau est une forme de revanche pour la droite anti-Maastricht ?

C’est ça. En réalité, Bruno Retailleau conservera la politique économique d’Emmanuel Macron affirmant vouloir aller plus loin. Il y ajoutera deux clous : la souveraineté et une position à la Meloni sur la question européenne, le différenciant en cela d’Edouard Philippe ; un discours visant les actifs pour disputer les 30-59 ans au Rassemblement national. Pour se hisser au second tour, son défi sera de grappiller cinq points à Edouard Philippe, cinq points à Marine Le Pen et trois ou quatre points à Éric Zemmour, sans tomber dans sa rhétorique identitaire.

Telle Valérie Pécresse à peine désignée candidate de son camp pour la présidentielle de 2022, la victoire de Bruno Retailleau à la présidence de LR s’accompagne d’une forte hausse sondagière. Mirage ou espoir pour la droite ?

Ces événements s’accompagnent toujours d’une forte médiatisation. Inévitablement, dans les prochaines semaines, en fonction de la stratégie qu’il adopte, Bruno Retailleau subira plus ou moins une baisse de popularité. Mais il reste ministre de l’Intérieur et jouit, à ce titre, d’une forte exposition. La question est plutôt : comment doit-il procéder pour réunir tous les électorats de la droite et éviter la déception ? Fillon a échoué à réunir les sarkozystes, notamment dans le Sud, au bénéfice de Marine Le Pen. Valérie Pécresse, elle, n’arrive pas à réunir l’électorat d’Éric Ciotti qui part chez Zemmour, la faisant passer de 20 à 15 %.

Dans un premier temps, Bruno Retailleau doit donc montrer qu’il est le véritable patron, non pas de la droite mais des droites. Ensuite, il devra faire évoluer son logiciel pour élargir son électorat, en lançant notamment un signal au bloc central. Ce n’est pas étonnant, par exemple, que Sophie Primas, qui est quand même porte-parole du gouvernement, affirme désormais qu’il faut une rupture avec le macronisme. L’objectif est de montrer qu’LR est différent de Macron. Cette salve de signaux vise à atténuer la baisse sondagière à venir. Il est aujourd’hui estimé entre 14 et 17 %, je ne pense pas qu’il tombera en dessous de 10 %.

D’une certaine façon, nous entrons véritablement en période de cohabitation. Non pas avec Matignon mais avec Beauvau…

Je pense que Bruno Retailleau est devenu, depuis dimanche, l’homme le plus puissant du gouvernement. Parallèlement, il est le seul à s’afficher, petit à petit, comme le seul opposant de la droite à Emmanuel Macron et François Bayrou. Nous avions cette forme de cohabitation entre Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac. C’est, a minima, une prise de distance.

En dépit de ses résultats peu probants à l’Intérieur ?

Les Français commencent à opérer une distinction entre ce que Bruno Retailleau dit et ce que Bruno Retailleau fait. Il ne perd que quelques points mais il y a une tendance à la baisse dans les sondages. Il va devoir cibler des sujets comme le narcotrafic, même si la loi ne va pas assez loin selon certains. En comparaison, surtout, de ce que fait Trump ou ce qu’ont fait Reagan et Thatcher. Mais, l’été approchant, il va avoir rapidement des échéances : les rodéos urbains, certaines cités qui vont chauffer, les piscines à ciel ouvert, le genre de choses qui exaspèrent une partie des Français.

Vous détaillez, dans votre note, la place qu’occupait la droite sous la IVe République. Elle n’était alors qu’un parti d’appoint. Est-ce sa place actuelle dans le paysage politique ?

Le Parti socialiste a un problème majeur : la social-démocratie est morte avec l’avènement de l’État providence et le développement des droits économiques et sociaux. Il n’y a plus rien à gagner. LR, c’est différent. Il s’agit d’un parti en crise d’identité, qui a complètement changé depuis 1958. Ce parti gaulliste et bonapartiste, de droite populaire incarné par la figure du chef, n’en est plus un depuis la création de l’UMP et son couplage avec les chrétiens-démocrates. Il est, aujourd’hui, un parti libéral conservateur, plus ou moins européen, un parti démocrate-chrétien.

Or, ils sont en difficulté dans toute l’Europe, exception faite de la CDU en Allemagne. En Italie, Forza Italia est devenue un supplétif de Giorgia Meloni, ils ont complètement changé de positionnement en Suède, comme en Espagne mais aussi en Angleterre. Selon moi, si LR devient un parti démocrate-chrétien, ils perdront car la concurrence est trop forte avec Horizons et Renaissance. Comment, donc, sortir de cette crise existentielle ? Il faudra que Bruno Retailleau se focalise un peu plus sur le quotidien des gens, le pouvoir d’achat, les prix de l’électricité. Bref, qu’il devienne un peu plus populiste. Comme le RN doit se retailliser pour espérer gagner en sérieux auprès des Français, Retailleau devra se mariniser.

Entretien publié dans Paris Match le 25 mai 2025. Lire sur parismatch.com

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