Le président qui a fait basculer l’Amérique dans une économie de guerre
Élu en 1932 sur le New Deal et sur la promesse de préserver la paix, Franklin Delano Roosevelt a pourtant fait entrer l’Amérique dans la Seconde Guerre mondiale et dans une économie de guerre. La note analyse les leviers de ce basculement, alors que la France se prépare à une guerre de haute intensité.
Le constat
Une opinion américaine massivement isolationniste dans les années 1930 : 71 % contre l’entrée en guerre en 1939.
La cause
Des leviers à la fois économiques (Victory Program, impôt, commandes publiques), idéologiques et de communication (radio).
La conséquence
Une économie convertie, de la fin du chômage de masse à une puissance supérieure à celle d’avant-guerre.
Avant-propos
« Là où il n’y a pas de grande vision, le peuple périt1. »
Cette citation décrit bien la présidence de Franklin Delano Roosevelt (FDR), qui s’est efforcé d’incarner la vision d’une certaine Amérique. Du président de la relance économique avec le New Deal à l’architecte de la victoire de la Seconde Guerre mondiale avec le Programme de la Victoire (« Victory Program »), Roosevelt aura réussi son pari de marquer l’Amérique de son empreinte. Il vient de loin, car, lorsqu’il est élu président en 1932, le pays est plongé dans une crise économique et l’opinion publique fait preuve d’un isolationnisme strict. C’est justement, en partie, sur cette promesse de maintenir l’Amérique dans la paix que Roosevelt s’est fait élire. Dans un rassemblement à Boston, le 30 octobre 1940, FDR promettait : “Your boys are not going to be sent into any foreign wars2”. Pourtant, Roosevelt entrera dans l’histoire non pas comme le président de la paix, mais comme le président qui aura fait entrer l’Amérique dans la Seconde Guerre mondiale ainsi qu’en économie de guerre. C’est cet aspect de la présidence de Roosevelt qui va nous intéresser dans la mesure où cela fait aujourd’hui écho avec l’ambition du président Emmanuel Macron de réarmer le pays et de préparer le peuple français à une guerre de haute intensité dans les années à venir. Ainsi, la problématique que nous allons poser est la suivante :
Comment Franklin Delano Roosevelt a fait basculer l’opinion publique américaine en faveur de la guerre et du soutien à l’économie de guerre ?
Dans une première partie, nous analyserons les raisons de l’hostilité américaine à toute idée d’entrer en guerre. Dans une seconde partie, nous verrons quels leviers le président Roosevelt utilisa pour convaincre les Américains d’entrer en guerre et enfin, nous verrons comment il a concrètement réussi à convaincre la société américaine à la guerre.
Une Amérique hostile à la guerre
Un isolationnisme de consensus. Dans l’entre-deux-guerres, les courants pacifistes et la neutralité font consensus. Le comité America First veut maintenir les États-Unis hors de toute guerre européenne, en réaction à la désillusion de 1914-1918. Le Sénat refuse de ratifier le traité de Versailles et le Congrès adopte plusieurs lois de neutralité qui interdisent la vente d’armes et les prêts aux nations en guerre.
Une promesse de paix. Roosevelt est élu en 1932 sur le New Deal et remporte quatre élections successives (1932, 1936, 1940, 1944). Il promet à Boston, le 30 octobre 1940, que les jeunes Américains ne seront envoyés dans aucune guerre étrangère. Sa marge de manœuvre est étroite.
Un tournant progressif. Après sa réélection, il prépare l’opinion à l’aide à la Grande-Bretagne, puis à l’Union soviétique à partir de juin 1941. La Charte de l’Atlantique, signée avec Churchill le 14 août 1941, puis l’attaque de Pearl Harbor du 7 décembre 1941 achèvent le basculement.
des Américains répondaient non, dans un sondage Gallup d’octobre 1939, à l’idée de déclarer la guerre à l’Allemagne si elle était en train de vaincre l’Angleterre et la France.
La conversion à l’économie de guerre en chiffres
Américains souhaitant rester en dehors de la guerre (en %)
Les sondages Gallup posent des questions différentes : 71 % de non en octobre 1939, 61 % pour rester en dehors en juin 1940, 28 % en novembre 1941.
Contribuables à l’impôt sur le revenu (en millions)
Le Revenue Act de 1942 fait passer les contribuables de 13 à 50 millions.
Emploi civil (en millions)
L’emploi civil passe de 46 millions en 1940 à plus de 53 millions en 1945.
Coût et financement (en milliards de dollars)
Le coût fédéral de la guerre atteint environ 321 milliards de dollars, la dette 259 milliards en 1945, et le Prêt-Bail 50,1 milliards.
Les leviers économiques
Un cadre public. Roosevelt crée le War Production Board en 1942 pour superviser la conversion de l’industrie, puis l’Office of War Mobilization en 1943. Le Victory Program vise à convertir l’industrie civile en industrie militaire : Ford produit des bombardiers B-24, Alcoa des avions, Lionel des boussoles.
Un financement fiscal et par l’emprunt. Le Revenue Act de 1942, ou Victory Tax, fait passer les contribuables de 13 à 50 millions, soit environ 60 % des Américains en 1945. Les impôts couvrent 41 % du coût de la guerre, le reste est emprunté, et la dette est multipliée par cinq.
Une main-d’œuvre mobilisée. Femmes et minorités accèdent à l’emploi, l’emploi civil passe de 46 à plus de 53 millions et la productivité industrielle progresse de 96 %. Les commandes publiques, dont le projet Manhattan et les Higgins boats, absorbent plus d’un tiers de la production industrielle.
Des incitations. Les citations « E pour excellence » récompensent les entreprises qui produisent plus et mieux. Les chantiers navals d’Henry Kaiser réduisent le temps de production des Liberty Ships de 365 jours à 92, puis 62. Les salaires hebdomadaires réels de l’industrie manufacturière sont, en 1944, supérieurs de 50 % à ceux de 1939.
Une ressource d’appoint. Des prisonniers de guerre allemands, environ 380 000, sont employés dans 500 camps, surtout dans l’agriculture, tandis que des scientifiques allemands sont recrutés.
La communication entre le président Roosevelt et le peuple américain a indéniablement été un élément clé dans le succès du passage à l’économie de guerre
Les leviers idéologiques et de communication
Un récit libéral. Face aux isolationnistes, dont certains admiraient l’Allemagne nazie, Roosevelt présente la guerre comme un combat du bien contre le mal : l’Amérique, « arsenal de la démocratie », défend la liberté contre les totalitarismes. Le Prêt-Bail apporte 50,1 milliards de dollars d’aides aux alliés. Il s’inscrit dans l’internationalisme libéral de Wilson et prépare le FMI, la Banque mondiale et l’ONU.
Un contraste de motifs. Contre le Japon, la propagande s’appuie au contraire sur un racisme anti-japonais, mené par l’Office of War Information et l’Office of Strategic Service.
La radio. Dès 1933, les « fireside chats » (causeries au coin du feu) créent un sentiment de proximité, expliquent les réformes et préparent le public à la guerre.
Conclusion : une inspiration pour la France
Roosevelt a bénéficié de la force des événements, puis de partenariats public-privé, de commandes publiques, de l’impôt, de l’emprunt et de l’idéologie libérale. La note y voit un parallèle avec l’ambition du président Emmanuel Macron de préparer la France à une guerre de haute intensité.
Avec la guerre commerciale de Donald Trump et l’invasion de l’Ukraine en 2022, la France est sortie de la Pax Americana. Elle doit se réarmer moralement, économiquement, politiquement et militairement.
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