Depuis l’accident de Fukushima, le débat public sur le nucléaire aurait dû être un débat scientifique, mais il a été confisqué par une question politique binaire : faut-il ou non du nucléaire ?
Or, depuis la commission d’enquête sur la perte de souveraineté énergétique de mars 2023, le débat sur l’énergie s’est déplacé sur la question de la souveraineté. Si cela constitue une bonne chose pour défendre le nucléaire français, ce débat oublie une seconde bataille : celle des exportations. La France doit ainsi relancer son industrie nucléaire, non seulement pour réussir l’électrification des usages, mais également pour gagner la bataille des exportations.
Une électrification sans industrie nucléaire forte restera incomplète
La crise énergétique liée à la guerre en Iran est un énième rappel que l’électrification des usages est le sens de l’Histoire pour la France et l’Union européenne. En effet, à l’heure où l’énergie est devenue une arme géopolitique majeure, la France ne peut plus se permettre le luxe d’être aussi dépendante des énergies fossiles. Elles représentent 58% de la consommation finale énergétique. Autrement dit, le pétrole devra être substitué par l’électricité impliquant une augmentation significative de notre consommation d’électricité (industries vertes, transports, etc.). La troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) fixe même un objectif de 40% de la consommation finale énergétique en 2030, et 50% en 2050.
Or, pour consommer plus, il faudra produire plus. Dans ces conditions, la vraie question n’est plus de savoir si le nucléaire a un rôle à jouer. Elle est de savoir si la France est capable de relancer son industrie nucléaire. Plus l’économie se rééquipe en usages électriques, plus le besoin d’une production abondante et compétitive devient central. Elle inclut des capacités de production pilotables, une filière capable de construire, de financer, de maintenir et de tenir les délais. Or, c’est précisément sur ce terrain industriel que se joue aujourd’hui la crédibilité de la stratégie française. Si cette base industrielle s’affaiblit, ce n’est pas seulement une source d’énergie qui se fragilise, mais l’ensemble du projet d’électrification.
Gagner la bataille des exportations
Le marché mondial du nucléaire est en croissance. En effet, selon l’AIEA, à horizon 2050, les capacités mondiales seront a minima stables ou devraient augmenter de plus de 70% pour atteindre près de 60 milliards de dollars. A noter qu’il convient de ne pas confondre capacités de production et taille du marché mondial des réacteurs nucléaires. En effet, dans les deux scenarii, il y aura une augmentation de la taille du marché. En effet, le premier scénario signifie que des pays du Nord suivront une trajectoire baissière de leurs capacités (comme l’Allemagne ou le Japon), compensées par des pays du Sud qui nucléarisent leur production d’électricité. Le second qu’une grande partie du monde entier se projette dans le nucléaire. Ainsi, la bataille des exportations de réacteurs est devant nous.
La France doit gagner cette bataille pour deux raisons. D’une part, par dogmatisme et manque de vision, nous avons abandonné des projets comme Superphénix en 1998 qui ont laissé la place à des concurrents comme la Russie et la Chine devenir les leaders du marché. Cette domination du marché mondial du nucléaire civil par les Chinois et les Russes leur offrent plusieurs avantages comparatifs : la capacité de soutenir leur production industrielle domestique (1), des devises étrangères permettant de financer et entretenir la R&D dans le secteur (2), et même de soutenir un effort de guerre de 4 ans pour la Russie en Ukraine (3). D’autre part, cela permet de nouer des partenariats stratégiques de long terme avec les pays du Sud Global comme la Russie a su le faire avec le Bangladesh, l’Égypte ou la Turquie, alors que le pays avait subi avec Tchernobyl, il y a 40 ans, la plus grande atteinte à son image industrielle.
Trois conditions pour réussir enfin la relance
Pour parvenir à réussir ces deux objectifs de façon simultanée, la France doit cocher trois conditions.
La première est la visibilité. Une filière industrielle ne se redresse pas avec des signaux contradictoires. Elle a besoin d’un calendrier de construction stable, d’un volume clair et d’engagements publics durables. A cet égard, la France doit rationnaliser le pilotage administratif de sa politique industrielle nucléaire avec un seul organe rattaché à Matignon traitant à la fois de la production domestique et des exportations.
La deuxième est de reconstituer une offre intégrée et distinctive. A ce titre, il s’avère que la technologie qui combine le plus d’avantages à l’export est le nucléaire de 4e génération. Sur le plan scientifique, il permet d’utiliser l’uranium 238 plus abondant sur Terre que l’uranium 235. Sur le plan technico-industriel, les réacteurs de 4e génération offrent la capacité de recycler une grande partie des déchets nucléaires. Et enfin, sur le plan commercial, la Chine dispose d’un retard sur ce type de réacteurs alors qu’il peut couvrir à la fois les besoins de pays du Sud primo-accédants comme des pays du Nord cherchant des réacteurs plus durables.
La troisième est la reconstitution des compétences. Le nucléaire se perd moins par la théorie que par l’érosion des métiers. Si la France veut tenir ses ambitions, elle doit former davantage d’ingénieurs, de chaudronniers, de soudeurs, de tuyauteurs, de contrôleurs et de chefs de projet. Pour cela, recréer une filière productive en France et exportatrice dans le monde permettra de proposer aux jeunes des trajectoires de carrières attractives associant expériences à l’étranger et ancrages territoriaux.
La France a des atouts solides, mais a pris du retard, notamment sur les technologies les plus innovantes. Pour conquérir le XXIème siècle tant sur le plan industriel que sur le plan géopolitique vis-à-vis des pays du Sud, elle aura besoin d’une stratégie offensive sur le nucléaire qui dépasse le paradigme de la souveraineté.
William Thay, Président du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, spécialisé en politiques publiques.
Louis Thomassin, Analyste au Millénaire, auteur du rapport “Redevenir une puissance nucléaire exportatrice“
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Crédit photo : Centrale Nucléaire Bugey St Vulbas 2, de Chabe01, via Wikimedia Commons, sous licence CC BY-SA 4.0.

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