Philippe Charlez pour Les Échos : « EDF fête ses 80 ans. Devinez qui paiera le gâteau ? »

Documentaire nostalgique, campagne grand public, pompes à chaleur offertes aux ménages modestes. Derrière la générosité affichée, une mécanique implacable : l’entreprise publique a un problème de surproduction. Et c’est le consommateur français qui va le résoudre, à ses frais, dénonce Philippe Charlez, ancien dirigeant du secteur énergétique et expert associé au Millénaire.

Le 8 avril, jour de son anniversaire, EDF annonce un plan de 240 millions d’euros pour « accélérer l’électrification ». Parmi les mesures : 1 000 euros offerts à 80 000 ménages modestes pour l’achat d’une pompe à chaleur. Le geste est présenté comme un élan de décarbonation. Reste une question que personne ne pose : pourquoi un producteur d’électricité finance-t-il l’équipement de chauffage de ménages qui ne sont même pas ses clients ?

La réponse est dans une phrase de la directrice clients d’EDF, prononcée le même jour : l’entreprise « s’inquiète du risque de surproduction électrique, alors que la consommation stagne ». Tout est là. EDF ne résout pas un problème de climat. EDF résout un problème de débouchés. Le plan à 240 millions n’est pas de la générosité.

C’est de l’acquisition de marché financée par le contribuable. Les 80 000 pompes à chaleur offertes représentent 80 000 foyers rendus captifs d’un système électrique dont les tarifs sont appelés à augmenter pendant vingt-cinq ans. Un matériel que ces ménages ne pourraient pas se payer, qu’ils ne pourront pas entretenir (coût de maintenance annuel entre 150 et 300 euros, remplacement du compresseur entre 2 000 et 4 000 euros), et dont la performance se dégrade en dessous de -7 °C, précisément quand on a le plus besoin de chauffage. 

On ne décarbone pas. On fabrique des précaires énergétiques. Cette opération n’est pas isolée. Elle est le dernier étage d’un dispositif parfaitement orchestré. Comme l’a révélé La Lettre le 19 mars, EDF a préparé les 80 ans comme une opération d’influence : documentaire « cinématographique » commandé à Mediawan pour France TV en case « brand content », campagne « L’énergie des Français depuis 80 ans » jouant sur la nostalgie des Trente Glorieuses, podcasts, événements – le tout piloté par BETC et Havas. L’entreprise « se projette dans les quatre-vingts prochaines années ». Traduction : elle installe dans l’opinion l’idée que l’avenir énergétique de la France est tout-électrique, et qu’il passe par elle.

Le calendrier n’a rien de fortuit : le gouvernement est sur le point de présenter un grand « plan d’électrification » et EDF doit prendre fin 2026 la décision finale d’investissement du programme EPR2. La nostalgie sert de rampe de lancement à une commande à 73 milliards d’euros.

EDF ne porte pas ce récit mais le laisse prospérer. Il a une fonction : tant qu’on débat des coupables d’hier, personne ne regarde la facture de demain. Or cette facture est vertigineuse. EPR2 : 72,8 milliards hors financement, plus de 100 milliards avec les frais financiers selon la Cour des comptes. Réseaux électriques : 200 milliards d’ici 2040 pour RTE et Enedis. Total des besoins d’EDF : 460 milliards au moins selon cette même Cour. À cela s’ajoutent les coûts que personne ne consolide : conversion des équipements intérieurs, redimensionnement électrique des logements, installation et maintenance des pompes à chaleur dont le marché stagne très en deçà des trajectoires. La CRE appelle à une « vision transversale » qui n’existe pas. La PPE3 prévoit de diviser les fossiles par trois en douze ans (la précédente n’a pas atteint ses propres objectifs). L’Autorité environnementale et le Haut Conseil pour le Climat jugent les moyens insuffisants. Mais le plan avance, porté par une entreprise en péril existentiel à qui l’État a confié le soin de définir elle-même les besoins auxquels elle répond.

Résumons. EDF produit plus d’électricité qu’elle n’en vend. Sa solution : faire payer aux Français – par leurs impôts, leurs factures, l’endettement public – la création du marché qui lui manque. La PPE3 fixe les objectifs. La nostalgie des 80 ans fabrique le consentement. Les pompes à chaleur offertes créent les clients captifs. Le récit victimaire de Proglio interdit la critique. C’est un système. Cohérent, verrouillé, construit autour des besoins d’une seule entreprise.

Les Français méritent de savoir combien coûte le pari du tout-électrique, qui en profite, et s’il existe des trajectoires plus sobres. Pour l’instant, on leur offre un anniversaire. La facture suivra.

Par Philippe Charlez, Expert des questions énergétiques associé au Millénaire

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Crédit photo : Tour EDF « Construite en 2001 pour le compte de la société Électricité de France, elle mesure 165 m de haut » WIKI, de Falcon® Photography, via Flickr, sous licence CC BY-SA 2.0.

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