Des jacqueries à nos jours, la France, pays de révoltes fiscales
Devenues le nouveau Tiers-État de la société occidentale mondialisée, les classes moyennes assument la majorité des revenus de l’État sans en tirer de contreparties, alors que les services publics se dégradent. La note retrace l’histoire des révoltes fiscales françaises, analyse le mouvement du 10 septembre et en tire les conséquences politiques avant la présidentielle.
Le constat
Les classes moyennes paient pour tous et ne reçoivent rien en retour, dans une France où le sentiment de déclassement s’est déjà exprimé avec les Gilets jaunes.
La cause
Un impôt sur le revenu concentré sur les classes moyennes, la fin de l’universalité des aides, des niches inaccessibles et des services publics dégradés.
La conséquence
Le mouvement du 10 septembre et le poids de la dette rendent probable une nouvelle révolte fiscale et une campagne 2027 centrée sur l’usage de l’argent public.
Avant-propos
Devenues le nouveau Tiers-État de la société occidentale mondialisée, les classes moyennes assument, en France, la majorité des revenus de l’État. Alors que 1 Français sur 2 est assujetti à l’impôt sur le revenu, le sentiment de « payer pour tout le monde sans n’avoir rien en retour » s’est largement installé dans les classes moyennes. Il est à l’origine d’un sentiment mêlant désenchantement et crainte du déclassement dans un contexte d’ascenseur social en panne. Les classes moyennes craignent d’être à nouveau confrontées à la pauvreté ou de voir leur descendance l’être. Ce sentiment de déclassement s’est pleinement exprimé dans le cadre du mouvement de révolte fiscale des Gilets Jaunes.
Il faut 6 générations pour sortir de la pauvreté selon une étude de l’OCDE. Autrement dit, 180 années sont nécessaires à une famille issue des catégories sociales populaires pour atteindre le niveau de revenu moyen, en somme les classes moyennes. Or, il ne faut que 2 ou 3 générations dans les pays du Nord (Danemark, Suède, Norvège, Finlande) pour atteindre les classes moyennes. Ces pays dépensent en moyenne 8,5 % en santé et en moyenne 7 % dans l’éducation et sont ceux dépensant le plus. Avec pour l’année 2024, des dépenses en santé de 8,5 %1 et 6,5 % de dépenses en éducation2, il ne devrait donc falloir que 2 ou 3 générations pour sortir de la pauvreté en France. Pour autant, ce n’est pas le cas. Cela pose donc la question suivante : pourquoi la France qui dépense autant que les meilleurs pays de l’OCDE obtient des résultats aussi mauvais par rapport à ses voisins ? Une autre manière de poser la question est : qu’est-ce que l’État fait de l’argent du contribuable ?
C’est cela la « Révolte Fiscale ». En effet, les classes moyennes paient pour tous et ne reçoivent rien en retour et voient les services publics se dégrader. De plus, elles sont devenues inatteignables pour de nombreuses familles françaises, notre modèle ne permettant plus, ni d’enrayer la montée de la pauvreté, ni de permettre aux pauvres d’en sortir. Dans La France sous nos yeux, Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely qualifient cette dynamique de démoyennisation par le bas, entendue comme « la France de la débrouille » et du discount que la crise sanitaire a révélé au grand jour.
Désormais, la paupérisation affecte à la fois les classes populaires et les classes moyennes, grandes oubliées de l’État-providence, un phénomène accéléré par l’inflation galopante. Cet ensemble de phénomènes couplés à la crise de l’efficacité de l’État rappellent l’histoire française des révoltes fiscales.
Il convient de revenir sur l’histoire des révoltes fiscales en France (I), les enjeux et les facteurs de la révolte fiscale à l’œuvre avec le mouvement du 10 septembre « Bloquons tout » (II), et enfin d’en identifier les conséquences politiques quelques mois avant la prochaine élection présidentielle (III).
Matthieu Hocque, Directeur adjoint des Etudes du Millénaire
Des jacqueries aux Gilets jaunes, une histoire de révoltes fiscales
Sous l’Ancien Régime. La note passe en revue la Grande Jacquerie de 1358, les Tuchins de 1363 à 1384, la Harelle de Rouen en 1382, les Pitauds de 1548, les Croquants au XVIIe siècle, les Nu-pieds de 1639, les Bonnets rouges de 1675, les Cascaveous et la révolte du Roure. La Révolution de 1789 trouve elle-même ses prémices dans une crise fiscale : les États généraux sont convoqués en mai 1789 pour résoudre la crise financière, et les cahiers de doléances débordent de plaintes sur l’impôt.
Du XIXe siècle à aujourd’hui. Elle évoque les révoltes contre l’octroi à Lyon en 1789 et 1790, les paysans d’Ajain en juin 1848 contre la surtaxe de 45 %, qui se soldent par 16 morts, la Ligue des contribuables opposée à l’impôt sur le revenu, instauré en 1914, le mouvement de Pierre Poujade, celui de Gérard Nicoud en Isère, les Bonnets rouges de 2013 et 2014 contre l’écotaxe, qui obtiennent un Pacte d’avenir pour la Bretagne, et enfin les Gilets jaunes, lancés le 17 novembre 2018 contre la hausse de la TICPE.
Trois conséquences possibles. Chaque révolte débouche soit sur la répression, soit sur une concession du politique, souvent une réforme fiscale, soit sur la révolution ou le changement de régime.
des recettes de l’État proviennent de l’impôt sur le revenu, alors qu’il n’est supporté que par 44 % des Français, principalement les classes moyennes et aisées.
Ce que nous enseigne l’histoire
La fiscalité est liberticide lorsqu’elle est jugée confiscatoire. Selon la note, une révolte fiscale naît rarement d’un ras-le-bol généralisé et procède toujours d’une décision de l’exécutif qui met le feu aux poudres. Chaque jacquerie trouve son fondement dans la privation d’une liberté fondamentale, celle de se nourrir, de circuler ou de commercer.
Une trace durable. Même réprimées, les révoltes révèlent le manque de consentement à l’impôt, nourrissent une mémoire collective de résistance et participent à la modernisation de l’État fiscal. Elles ont préparé la Révolution de 1789, seul événement endogène ayant provoqué un changement de régime en France.
Un paradoxe. La démocratisation n’a pas enrayé les révoltes fiscales, pour quatre raisons : la répression ne disparaît pas jusqu’aux Gilets jaunes, les contestations politiques comme la Ligue des contribuables et le poujadisme n’obtiennent aucune victoire majeure, une partie du personnel politique et administratif vit de l’argent du contribuable, et les périmètres de taxes ont explosé depuis les années 1980, notamment avec les taxes écologiques.
Un nouveau Tiers-État qui supporte tout l’effort
L’apogée des classes moyennes. S’appuyant sur Henri Mendras, la note décrit la moyennisation de la société sous les Trente Glorieuses : 70 % de la population appartient aux classes moyennes en 1970, contre moins de 40 % avant la guerre. Les salaires augmentent de 88 % entre 1955 et 1975, la part de propriétaires passe de 35 % en 1950 à plus de 50 % en 1980 et le taux de bacheliers est multiplié par cinq entre 1950 et 1980.
Le déclin. Après les chocs pétroliers, la stagflation et la mondialisation, la France perd 2 millions d’emplois industriels entre 1980 et 2020. La courbe en éléphant de Branko Milanovic montre que les classes moyennes occidentales, situées entre le 80e et le 95e percentile, ont vu leur revenu croître d’environ 5 % sur 1990 à 2008, contre 25 % en moyenne mondiale.
Trop contributrices, pas assez bénéficiaires. L’impôt sur le revenu, les cotisations sociales et la fin de l’universalité des aides familiales pèsent sur les classes moyennes, qui ne bénéficient ni des transferts sous conditions de ressources ni des niches fiscales : seuls 300 000 foyers ont un logement Pinel. La note dénonce un statut de super-contributeur net et de non-bénéficiaire, dans un contexte de crise des services publics.
Chaque jacquerie, chaque révolte fiscale trouve son fondement dans la privation d’une liberté fondamentale, celle de se nourrir, de circuler ou encore de commercer.
Une société marquée par une démultiplication des inégalités
Entre ceux qui bénéficient de l’ascenseur social et les autres. S’appuyant sur Pierre Bourdieu, la note voit dans la méritocratie scolaire un système de reproduction sociale et une « noblesse d’État » avantagée dans la préparation des concours. Les classes moyennes adoptent en réaction un comportement de sécurisation, en constituant un patrimoine ou en finançant des études à crédit.
Entre actifs et inactifs. On comptait environ 4 actifs pour 1 retraité dans les années 1960, 2 au début des années 2000 et les projections de l’Insee tablent sur 1,4 à l’horizon 2070. Près de 28 millions d’actifs financent un modèle pour 40 millions d’inactifs, et une même génération paie à la fois les études de ses enfants et l’Ehpad de ses parents.
Un mouvement international de révoltes fiscales ?
Milei et Trump. Javier Milei en Argentine a fait de la contestation fiscale le cœur de son projet, avec une politique de coupes massives dans les dépenses publiques. Aux États-Unis, Donald Trump a exploité le ressentiment fiscal en prônant des baisses d’impôts et l’abrogation des taxes sur les successions.
Europe et Asie. Les Gilets jaunes ont montré que des taxes ciblées, notamment carbone, peuvent catalyser une mobilisation massive. À Hong Kong en 2019 et en Inde, des critiques de la pression fiscale existent, sans coloration libertarienne organisée. La note juge que l’on pourrait être aux prémices de révoltes fiscales.
La révolte fiscale en chiffres
Mobilisation des Gilets jaunes (en millions de personnes)
La première journée aurait réuni entre 1,1 et 1,3 million de personnes, et la mobilisation cumulée environ 3 millions.
Nombre d’actifs pour un retraité
Le nombre d’actifs par retraité passe d’environ 4 dans les années 1960 à 2 au début des années 2000, puis à 1,4 en 2070.
Soutien des Français au mouvement du 10 septembre 2025 (en %)
Le soutien passe de 63 % fin août à 46 % le 6 septembre 2025.
Part des Français propriétaires (en %)
Seuls 35 % des Français étaient propriétaires en 1950, contre plus de 50 % en 1980.
Croissance des revenus mondiaux, 1990 à 2008 (en %)
Les classes moyennes occidentales voient leur revenu croître d’environ 5 %, contre 25 % en moyenne et 65 % pour les élites mondiales.
Quelles conséquences politiques ?
Vers un nouveau Gilets jaunes ? Le mouvement du 10 septembre, lancé sur Internet en mai 2025 en réaction au budget de François Bayrou qui prévoit 43,8 milliards d’euros d’économies, est horizontal, apartisan et diffus comme les Gilets jaunes. La note juge toutefois qu’il risque de ne pas être un Gilets jaunes bis, faute de soutien durable, mais qu’un succès face au budget pourrait relancer un « nouvel acte ».
L’impact sur les deux prochains budgets. L’État providence subit selon Pierre Rosanvallon une triple crise, de financement, de légitimité et d’efficacité, avec des prélèvements obligatoires à 42,8 % du PIB en 2024. Un déficit de 168,6 milliards d’euros en 2024 et 71 % de Français opposés à une hausse d’impôts rendent la baisse de la dépense publique inévitable. En 2019, la réponse aux Gilets jaunes a coûté 17 milliards d’euros.
Le consentement à l’impôt. En 2018, près de trois Français sur quatre s’estiment perdants et un sur deux juge normal de quitter la France pour payer moins d’impôts. En 2022, 55,5 % des foyers fiscaux ne sont pas imposables et 77 % des recettes de l’impôt sur le revenu viennent de 10 % des foyers.
Conclusion : les conséquences sur la prochaine présidentielle
Selon le sondage Elabe cité, la France reste coupée en trois blocs, la droite nationale autour de 35 %, le socle commun sous les 30 % et la gauche radicale autour de 30 %. La note attend trois conséquences de la révolte fiscale sur la présidentielle : un réflexe légitimiste en cas de violences ou de blocages, une aversion pour le blocage qui pourrait pénaliser les partis associés à l’agitation, et un nouveau thème de campagne, l’efficacité de la gestion de l’argent public.
Elle estime qu’une offre politique claire, capable de proposer des dépenses optimisées pour réduire les impôts, pourrait capter les électeurs déçus.
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Matthieu Hocque et William Thay
Directeur adjoint des Etudes du Millénaire ; Président du Millénaire.
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