Depuis près de trente ans, le niveau des élèves français recule en mathématiques, en lecture et en orthographe, y compris pour les meilleurs, et le pays est déclassé en Europe. La note écarte les inégalités sociales et l’immigration comme causes principales et pointe des facteurs internes au système éducatif.
Le constat
Le niveau des élèves français baisse de façon continue et généralisée depuis près de trente ans, et la France est déclassée en Europe et dans l’OCDE.
La cause
Ni la massification, ni l’élitisme, ni les inégalités sociales, ni l’immigration n’expliquent l’essentiel : la note désigne des choix propres au système éducatif.
La conséquence
Un risque de déclassement politique et économique pour le pays, que le volume 2 de la note approfondira.
Avant-propos
Dans leur Enquête internationale sur l’enseignement des mathématiques publiée en 1985, les chercheurs Émilie Barrier et Daniel Robin décrivaient comme excellents et bien au-dessus de la moyenne, les résultats des élèves français dans l’évaluation internationale de l’IEA conduite en 19811. L’enseignement français était alors mondialement admiré pour la qualité de son enseignement, son modèle méritocratique, ses examens nationaux exigeants et le niveau élevé de ses élèves2.
Quarante ans après, le ton est tout autre. Le rapport remis au ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer le 21 mars 2022 le reconnaissait sans ambages : « le niveau moyen de compétences en mathématiques en France est en baisse depuis près de quarante ans … quel que soit l’outil d’évaluation mobilisé »3. Son successeur, Pap Ndiaye, avait élargi par la suite le constat à l’ensemble des disciplines dans une tribune au Monde4 :« les résultats aux évaluations nationales et internationales ne sont pas satisfaisants. Disons-le clairement : le niveau d’ensemble baisse ! ». Même les sociologues de l’éducation les plus rétifs à la thèse de la baisse du niveau, comme François Dubet, le reconnaissent désormais sans détour : « j’ai évolué … car il y a aujourd’hui des enquêtes internationales PISA qui prouvent de manière incontestable que le niveau est mauvais … Aujourd’hui, on n’a plus de garantie de niveau minimum »5. Le consensus est désormais établi : le niveau global a non seulement baissé mais il se situe à un niveau médiocre.
Ces constats se sont traduits dans la vie de tous les jours lors de l’accueil de 70 000 élèves ukrainiens depuis mars 2022 : les élèves ukrainiens sont meilleurs en mathématiques que les élèves français et considèrent que le niveau est souvent trop facile dans les classes françaises alors qu’ils ne maitrisent pas parfaitement la langue d’enseignement !6
L’unanimité autour de ce constat est toutefois relativement nouvelle. Elle succède à une longue période de controverse où une partie de l’intelligentsia soutenait que le niveau éducatif s’élevait en France tandis que l’autre fustigeait l’effondrement scolaire des élèves français, sans que cette querelle ne puisse être tranchée de manière décisive. Dans un épisode de la célèbre émission télévisée Apostrophes datant du 10 mai 1985, le sociologue Pierre Bourdieu répondait aux tenants de la thèse du déclin en affirmant que « personne n’a mesuré ce déclin catastrophique du système d’enseignement ». Le sociologue Christian Baudelot, dans son livre Le niveau monte (1989),soutenait le contraire, avec à l’appui de sa thèse, les chiffres de la hausse de la proportion de bacheliers d’une même classe d’âge7 ou de celle des diplômés de l’enseignement supérieur. Plus récemment, une note8 du Centre national d’étude des systèmes scolaires (CNESCO) de 2016 affirmait : « les élèves issus de l’immigration suivent une tendance également observée pour les élèves français d’origine : le niveau scolaire à l’entrée en 6e s’est élevé». À ces constats résolument optimistes répondaient les tenants de la thèse du déclin qui déplorent une école qui ne remplit plus sa mission première de transmission des savoirs : de la Lettre aux futurs illettrés de Paul Guth en 1980 à L’école fantômedu philosophe Robert Redecker en 2016, en passant par L’enseignement de l’ignorance de Jean-Claude Michéa en 1999 ou par La fabrique du crétin de Jean-Claude Brighelli en 2005, ces auteurs brossent le tableau d’une école française sujette à un effondrement académique et culturel. En l’absence de preuves irréfragables de la baisse de niveau, cette controverse se réduisait à un affrontement purement idéologique opposant « conservateurs et progressistes » ou « pédagogues et républicains »9. Un conflit que ne pouvait mieux résumer le titre du livre dirigé par le philosophe Alain Finkielkraut en 2009, La querelle de l’école.
La médiatisation à intervalles réguliers des performances des élèves français dans les études internationales a rendu la discussion plus consensuelle. L’école est désormais dite en crise et le niveau global médiocre. Mais si le diagnostic général est entendu, les causes de ce déclin restent, elles, très débattues. Certains, comme l’Observatoire des inégalités, expliquent la baisse de niveau par une « école formatée pour les enfants des parents diplômés » et qui dévalorise « les enfants qui échouent »10. D’autres encore, comme Christian Baudelot dans l’Élitisme républicain (2009), pointent un système qui privilégie une élite scolaire au détriment du reste des élèves au contraire de systèmes plus égalitaires comme celui de la Finlande, saluée alors pour ses performances dans PISA. Emmanuel Todd dans La lutte des classes au XXIe siècle (2020) quant à lui, perçoit une similitude entre la trajectoire éducative de la France et des États-Unis et voit dans la prolifération du temps passé devant les écrans, une cause commune au déclin éducatif des deux pays. Enfin, certains, comme Philippe Nemo dans Repenser l’enseignement (2024), mettent en cause les réformes pédagogiques qui auraient mis à mal la transmission des savoirs fondamentaux au sein d’un système qui a abandonné ses exigences au nom d’une vision dévoyée de l’égalité.
Si des hypothèses aussi diverses et contradictoires continuent d’être avancées, c’est sans doute parce que les maux dont souffre l’école française demeurent mal identifiés. La prise de conscience d’une crise éducative est réelle, mais son ampleur véritable ainsi que sa nature restent largement méconnues. La présente étude entend y remédier et propose un diagnostic précis en s’appuyant sur les données empiriques les plus solides et sur les enquêtes publiques les plus rigoureuses. Car seule une compréhension juste et éclairée de cette crise permettra d’orienter la réflexion sur les causes du déclin scolaire et de penser des réformes politiques efficaces. En particulier, cette note s’attachera à explorer différentes dimensions de la crise éducative française, dont certaines sont souvent négligées sur le sujet :
- La crise dans le temps : le déclin actuel constitue-t-il une rupture historique par rapport aux performances des générations précédentes ? À quel moment s’est-il amorcé et quelle est son ampleur réelle ?
- La crise dans l’espace : la France connaît-elle un déclassement par rapport à des pays de taille ou de niveau économique comparable ? A contrario, quels systèmes éducatifs font figure aujourd’hui de référence dans le domaine de l’enseignement ?
- Le caractère systémique ou localisé de la crise : le déclin est-il homogène ou varie-t-il selon le profil des élèves ? Les meilleurs élèves sont-ils également touchés ? Quels niveaux d’enseignement et quelles disciplines – littéraires ou scientifiques – sont les plus affectés ?
- L’influence des inégalités sociales et de l’ascendance migratoire sur la crise : le déclin est-il le simple reflet d’un accroissement des inégalités sociales ? L’immigration joue-t-elle un rôle dans la baisse de niveau ?
Dans un premier temps, nous présenterons la démarche permettant d’évaluer le niveau éducatif des élèves (1), puis ce que nous disent les données de statistiques de ce déclin éducatif (2) et enfin pourquoi il s’agit d’un produit du système éducatif et non de variables exogènes (3).
Un déclin continu du niveau en mathématiques et en lecture
Une baisse mesurée et documentée. La note s’appuie sur les évaluations nationales et internationales (LEC, CEDRE, PISA, TIMSS, PIRLS) en lecture et en mathématiques, en fin de primaire et en fin de collège. Toutes convergent : depuis près de trente ans, le niveau des élèves français recule.
Mathématiques. Le niveau baisse de près de 30 % depuis 1987 dans les évaluations nationales LEC, de 8,3 % dans PISA et de 11 % dans TIMSS entre 1995 et 2023. En quatrième, la France passe du 5e au 17e rang de TIMSS entre 1995 et 2023. Le retard accumulé atteint 2 à 2,5 années de scolarité en 25 ans.
Lecture et orthographe. PIRLS mesure une baisse de 11 points depuis 2001 et PISA de 6,1 % entre 2000 et 2022, la France passant du 13e au 22e rang parmi 29 pays. Le nombre moyen d’erreurs à la dictée est passé de 10,6 en 1987 à 18,2 en 2021, soit une hausse de 70 %.
des élèves français de CM1 atteignent le niveau d’excellence « avancé » en lecture, contre 8 % en Italie, 22 % au Royaume-Uni et 44 % à Taïwan.
Les meilleurs élèves ne sont pas épargnés
Un recul de l’excellence. Dans PIRLS, seuls 6,8 % des élèves atteignent le niveau du dernier décile de 2001 vingt ans après, soit une baisse de 32 %, tandis que les niveaux plus faibles augmentent de 30 %. Dans PISA, la part des élèves les plus performants a reculé de près de 20 % et celle des moins performants a été multipliée par deux.
Un déclassement quel que soit le profil. Selon PIRLS, la France se situe entre le 19e et le 21e rang sur 22 pays de l’OCDE, quel que soit le niveau des élèves. Seuls 32 % des élèves atteignent le niveau « élevé » en CM1, contre 44 % en Italie et 53 % au Royaume-Uni, sous la moyenne internationale de 36 %.
Un niveau qui ne se rattrape pas. Dans PISA, seuls 7 % des élèves atteignent le niveau 5 contre 10,2 % au Royaume-Uni et 13,6 % aux États-Unis, et près de 27 % sont en difficulté, au-dessus de la moyenne de l’OCDE. Les enquêtes JAPD et JDC relèvent plus de 20 % de jeunes de 18 ans lecteurs médiocres, faibles ou en difficulté sévère, une part stable depuis vingt ans.
Le déclin mis en évidence par cette note n’est donc ni conjoncturel ni temporaire ou marginal : il s’agit d’une tendance lourde eu égard à son ampleur et à son caractère généralisé.
Les inégalités sociales n’expliquent pas la baisse
Un système très inégalitaire. En France, plus de 17 % des performances en lecture et 21 % en mathématiques sont liées au statut socio-économique, ce qui place le pays au 4e rang des plus inégalitaires de l’Union européenne selon PISA 2022.
Une inégalité stable, un niveau qui chute. Entre 2003 et 2022, le poids du milieu social est resté stable en mathématiques (de 20,9 % à 21,5 %) et a même reculé en lecture (de 19,5 % à 17,1 %), alors que les scores moyens baissaient de 4,6 % en lecture et de 7,2 % en mathématiques.
Les plus favorisés touchés aussi. Les élèves du dernier quartile socio-économique perdent 5,3 % en mathématiques et 7,4 % en lecture, contre 4,1 % et 5,2 % pour ceux du premier quartile. Aucun indicateur ne soutient la thèse d’un creusement des inégalités scolaires depuis vingt ans.
L’origine migratoire : un effet réel mais limité
Des écarts liés au milieu et à la langue. Dans PISA, les élèves issus de l’immigration ont des scores inférieurs de 56 à 60 points à ceux des natifs, soit près de trois ans de scolarité. Corrigés du statut socio-économique des parents et de la langue parlée au foyer, ces écarts ne sont plus statistiquement significatifs.
Un effet chiffré. La note estime la contribution de l’évolution de la composition des élèves à la baisse de 2003 à 2022 à 4,5 % en mathématiques et à 9 % en lecture. Seuls 22 % de l’écart entre natifs et immigrés de première génération sont comblés à la génération suivante.
Une comparaison européenne. L’écart est de 50 points en France, de 78 en Finlande en mathématiques, contre +4 au Royaume-Uni. La note l’explique surtout par le profil socio-économique de départ des élèves, aucun système européen ne parvenant à combler de tels écarts.
Une cause secondaire. Le décrochage est continu depuis près de quarante ans et touche tous les élèves, quels que soient leur profil social ou leur origine : l’effet migratoire reste relativement faible et des causes internes au système éducatif sont à l’œuvre.
Le niveau français en chiffres
Élèves de CM1 au niveau « avancé » en lecture (en %)
5 % des élèves français atteignent le niveau avancé, contre 44 % à Taïwan.
Élèves de 15 ans au niveau 5 (en %)
7 % des élèves français atteignent le niveau 5, contre 13,6 % aux États-Unis.
Part des performances liée au statut socio-économique (en %)
Le poids du milieu social est stable en mathématiques et en léger recul en lecture.
Baisse des scores PISA entre 2003 et 2022 (en %)
La baisse est plus forte pour les élèves les plus favorisés que pour les plus défavorisés.
Écart de score en mathématiques entre immigrés et natifs (en points)
L’écart est de -50 points en France, -78 en Finlande et +4 au Royaume-Uni.
Un déclassement dont les causes sont internes au système éducatif
Un triple déclin. La note parle d’un déclin dans le temps, généralisé à tous les profils et relatif par rapport aux pays de l’Union européenne et de l’OCDE. Longtemps pays de référence en Europe, la France n’est plus à la hauteur de son rang économique.
Des explications écartées. La massification scolaire est antérieure au déclin, l’élitisme républicain ne joue pas puisque les meilleurs élèves reculent aussi, les inégalités sociales n’ont pas augmenté et les écrans touchent tous les pays de l’OCDE, sans un déclin de même ampleur.
Des orientations à interroger. Ce sont les orientations politiques, pédagogiques et organisationnelles du système éducatif qui semblent en cause. La note relève un paradoxe : des réformes centrées sur la lutte contre les inégalités, et pourtant un pays parmi les plus inégalitaires d’Europe, tout en vantant la hausse du taux de bacheliers.
Un volume 2 annoncé. Il détaillera les causes pédagogiques, philosophiques, politiques et sociétales, puis les conséquences économiques, politiques et socioculturelles. Le supérieur et le monde professionnel confirment déjà des lacunes en calcul et en langue, avec des dispositifs de remise à niveau.
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