Une paix en Ukraine sera-t-elle un nouveau Yalta ?
L’invasion russe de l’Ukraine a mis fin à l’illusion d’un ordre mondial apaisé. La note soutient que les conditions d’une paix en Ukraine peuvent, comme Yalta en 1945, redéfinir les relations entre grandes puissances. Elle invite la France et l’Europe à anticiper ce nouvel ordre plus compétitif et plus dangereux.
Le constat
Une paix en Ukraine négociée sans les Européens rappelle Yalta et pourrait ouvrir un nouvel ordre mondial.
La cause
Contestation de l’hégémonie américaine, pivot américain vers l’Indopacifique, régionalisme et affaiblissement des institutions multilatérales.
La conséquence
Une Europe qui doit se réarmer, garantir la sécurité de l’Ukraine et défendre une troisième voie.
Avant-propos
L‘invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a fonctionné comme une piqure de rappel pour beaucoup dans le monde, mettant fin à l’illusion d’un ordre mondial apaisé et marquant le retour brutal du tragique en Europe. 3 ans après, la « paix » se profile au regard de l’évolution du conflit.
Il ne s’agit pas d’expliquer la paix de la Seconde guerre mondiale et celle qui pourrait avoir lieu en Ukraine sont du même registre. La Russie de Vladimir Poutine n’est pas l’Allemagne nazie et l’Ukraine n’est pas dans la même configuration que l’Europe en 1945. L’objectif de ce rapport est de démontrer que les conséquences issues de la paix peuvent avoir des répercussions similaires à savoir l’avènement d’un nouvel ordre mondial.
Nous débutons notre raisonnement par l’analyse des enjeux et des conditions dans laquelle émergera la paix. En effet, au-delà de la paix en elle-même, les conditions de son obtention fixent les relations internationales entre les grandes nations de la même façon que le Congrès de Vienne en 1815 a redéfini un nouvel ordre européen, le Traité de Versailles en 1919 et enfin la Conférence de Yalta préparant la paix de 1945.
Chaque grande négociation ouvre une nouvelle ère internationale assorti d’un nouvel ordre mondial. Depuis la Seconde guerre mondiale, nous avons vécu trois ordres mondiaux successifs : le monde bipolaire de la guerre froide (1), le monde unipolaire de l’hyperpuissance américaine après la chute de l’URSS (2) et mais qui est désormais contesté dans une troisième ère internationale que nous définirons dans ce rapport. Si les grandes mutations mondiales étaient à l’œuvre depuis plusieurs années, la guerre en Ukraine les a toutes accélérées. En ce sens, la « paix » en Ukraine peut ressembler à celle de Yalta en 1945 reconfigurant ex-nihilo un nouvel ordre mondial. Dans ces circonstances, la France et l’Europe doivent anticiper ces évolutions pour survivre dans ce monde plus compétitif et plus dangereux.
Une paix en Ukraine qui a un parfum de Yalta
Les enjeux territoriaux. La Russie occupe environ 19 % du territoire reconnu de l’Ukraine, soit environ 113 000 kilomètres carrés, dont la Crimée annexée en 2014. Moscou veut conserver les oblasts de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia et exige la neutralité de l’Ukraine. Kiev réclame le retour aux frontières de 1991.
Les enjeux économiques. L’Ukraine détiendrait 22 des 34 minéraux jugés critiques par l’Union européenne. Avant le conflit, l’agriculture représente environ 12 % du PIB et 40 % des exportations. Le port d’Odessa assure près de 70 % du commerce international du pays. Le coût de la reconstruction est estimé à environ 411 milliards de dollars.
Les enjeux politiques. Pour la note, Vladimir Poutine cherche une zone tampon face à l’OTAN et la non-adhésion de l’Ukraine. Volodymyr Zelensky maintient son plan de paix en 10 points, avec la restauration de l’intégrité territoriale. Un sondage Gallup de fin 2024 indique que 52 % des Ukrainiens préfèrent désormais négocier.
du territoire internationalement reconnu de l’Ukraine est occupé par la Russie, soit environ 113 000 kilomètres carrés.
L’Ukraine et l’Europe en chiffres
Reconstruction de l’Ukraine (en milliards de dollars)
Le coût est estimé à 411 milliards de dollars, avec 7,37 milliards alloués et un déficit d’environ 10 milliards.
Aide promise ou fournie à l’Ukraine (en milliards d’euros)
L’UE et ses États membres ont promis plus de 134 milliards d’euros, contre 12,6 pour l’Allemagne et 10,07 pour le Royaume-Uni.
Annonces de défense en Europe (en milliards d’euros)
Readiness 2030 mobilise jusqu’à 800 milliards d’euros, l’Allemagne près de 400 milliards et la France 100 milliards.
Dépenses de défense (en % du PIB)
La directive de l’OTAN vise 2 % du PIB, la Pologne atteint 4,7 % en 2024 et un objectif de 5 % est demandé.
Évolution depuis 1980 (multiplication)
Depuis 1980, les échanges mondiaux ont été multipliés par 7,9 et la croissance mondiale par 4,2.
Yalta 1945 : un parallèle et ses limites
Un partage sans les Européens. La conférence de Yalta se tient du 4 au 11 février 1945. Elle traite de l’Allemagne, de la Pologne, de l’ONU et de l’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon. L’Allemagne est divisée en quatre zones d’occupation. Staline réclame 20 milliards de dollars de réparations. Le gouvernement de Lublin est accepté contre la promesse d’élections libres, jamais tenues.
Trois points communs. La note souligne d’abord un partage de fait en zones d’influence. Elle relève ensuite une négociation menée sans les Européens, aujourd’hui entre Vladimir Poutine et Donald Trump. Elle y voit enfin le signe d’un déclin des puissances occidentales, qui n’auraient pas sauvé un allié sur le sol européen.
Des différences. La note rappelle que la Russie de Vladimir Poutine n’est pas l’Allemagne nazie, que la Seconde Guerre mondiale était une guerre totale et que l’Ukraine pèse bien plus que la Pologne de 1945.
Vers un nouvel ordre mondial
Trois ères depuis 1945. La note distingue la guerre froide (1947 à 1991), l’unilatéralisme américain à partir de 1991, puis un basculement déjà à l’œuvre avant la guerre en Ukraine. Celle-ci est un accélérateur plutôt qu’un déclencheur.
La contestation de l’hégémonie américaine. Elle passe par les interventions en Irak en 2003 et en Libye, la paralysie du Conseil de sécurité sur la Syrie, le retrait américain du Conseil des droits de l’homme et l’arrêt du financement de l’UNRWA.
Le pivot vers l’Indopacifique. Il naît sous Barack Obama et se poursuit avec Donald Trump et Joe Biden. L’Asia Pacific Security Initiative Act de 2016 consacre près de 25 milliards de dollars. Un sondage Gallup de janvier 2025 indique que 60 % des Américains voient la Chine comme la menace principale, contre 27 % pour la Russie.
Le système économique et monétaire. Le RCEP, créé en 2020, réunit 15 pays et pèse environ 30 % du PIB mondial. Le Consensus de Washington est contesté par le Sud, et la dédollarisation progresse : la Chine et la Russie règlent leurs échanges en devises locales. En 2023, la Chine est le premier partenaire commercial de la Russie, avec plus de 240 milliards de dollars d’échanges.
Un régionalisme unilatéral. Les BRICS, les nouvelles routes de la soie et l’Organisation de coopération de Shanghai illustrent un recul du multilatéralisme au profit d’ensembles régionaux. En 2023, le commerce mondial recule de 1,2 %.
L’Ukraine, dans cette tendance mondiale, est bien plus qu’un champ de bataille : elle est devenue un pivot historique.
À quoi ressemblerait l’après-guerre
Un renversement d’alliances. La note cite le renversement d’alliances entre la France et l’Autriche au XVIIIe siècle et le voyage de Richard Nixon à Pékin en 1972. Elle place dans ce schéma la rencontre de Riyad du 18 février 2025 entre Américains et Russes, tenue sans représentants ukrainiens.
Ou une guerre tiède. Sans renversement d’alliances, la note redoute une hostilité durable entre Moscou et l’Occident, avec une militarisation plus importante qu’en 1945. Elle estime que l’économie russe, tournée vers l’effort de guerre, ne pourrait pas revenir facilement à une économie de paix.
Une Europe terrain de jeu. L’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, le réarmement de la Pologne et des pays baltes et la progression de partis plus conciliants avec la Russie fragilisent l’unité européenne.
L’économie de guerre. La note affirme que les économies capables de basculer rapidement en économie de guerre tireront leur épingle du jeu. La part de l’Europe dans les dépenses militaires mondiales passe d’environ un tiers en 1990 à moins de 20 % en 2023.
L’Europe doit anticiper
Readiness 2030. Annoncé le 4 mars 2025, le plan mobilise jusqu’à 800 milliards d’euros. Il libère 650 milliards par la clause dérogatoire du Pacte de stabilité et propose 150 milliards de prêts pour des projets communs. L’Allemagne amende sa Loi fondamentale pour mobiliser près de 400 milliards d’euros. La Pologne a dépensé 4,7 % de son PIB en 2024.
Les défauts du soutien à l’Ukraine. L’aide européenne, plus de 134 milliards d’euros promis fin 2024, est surtout économique et humanitaire. L’Allemagne apporte 12,6 milliards d’euros et le Royaume-Uni 10,07 milliards, contre 64,1 milliards de dollars d’aide militaire américaine. La mission de formation a formé environ 60 000 soldats.
Deux options pour garantir la sécurité de l’Ukraine. L’option 1 est l’adhésion à l’Union européenne et l’article 42-7 du traité, jugé peu efficace. L’option 2 est un traité d’assistance entre États comme la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie, sur le modèle de la Grande Ligue de 1684. La note privilégie la seconde.
Quatre prérequis. 1. Augmenter les dépenses de défense au-delà de 2 % du PIB et acheter européen. 2. Construire un cadre de défense européen unifié. 3. Renforcer la coopération avec l’OTAN, voire créer un pivot européen dans l’Alliance. 4. Investir dans la défense hybride et cybernétique, dont les drones de taille réduite.
Une troisième voie et conclusion
Réinterroger les alliances. Dans la lignée de Charles de Gaulle et de son retrait du commandement intégré de l’OTAN en 1966, la note appelle à une troisième voie fondée sur l’autonomie stratégique. Elle propose une Europe en cercles concentriques (Weimar+, Initiative des Trois Mers) et une diversification des alliances, sans rompre avec les États-Unis.
Un rôle pour la France. La note met en avant les liens de la France avec l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie, et l’appelle à privilégier des partenariats d’égal à égal avec le Sud global.
Conclusion. La guerre en Ukraine accélère un basculement vers un ordre multipolaire et un régionalisme. La note appelle l’Europe à rester résiliente et à défendre une troisième voie, comme un nouveau mouvement non aligné.
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