Fatigue des opinions, nouveaux fronts et limites européennes
À l’approche du deuxième anniversaire de l’invasion russe, jamais le soutien occidental à Kiev n’a été autant remis en cause. Pierre Clairé et William Thay retracent l’évolution de cette aide, analysent les raisons de son effritement et les conséquences qu’aurait sa fin pour l’Ukraine et pour l’Occident.
Le constat
Plus de 100 milliards de dollars d’aide militaire promise, mais une contre-offensive décevante et des opinions lassées.
La cause
Une Pologne qui se détourne, un Congrès américain bloqué, un Moyen-Orient qui capte l’attention et une Europe incapable de prendre le relais.
La conséquence
Sans aide accrue, l’Ukraine risque la neutralisation, et l’Occident une remise en cause de sa domination sur le monde.
Avant-propos
Alors que nous nous approchons du deuxième anniversaire du début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, jamais le soutien occidental envers Kiev n’a été autant remis en cause. D’un côté, les opinions publiques marquées par une crise économique et une inflation record se préoccupent davantage de la fin du mois que de la fin de l’Ukraine. De l’autre côté, les dissensions politiques entre Kiev et ses alliés alimentent la méfiance au sein de la coalition.
Ainsi, on observe une division à la fois au sein de la coalition occidentale mais également dans chacun des pays concernés. Les échecs de la contre-offensive et les positions tranchées de Volodymyr Zelensky ainsi que Vladimir Poutine laissent imaginer la perspective d’un conflit long et usant. À ce titre, les gouvernants et leurs citoyens font davantage preuve de lassitude alors que la perspective d’une victoire de l’Ukraine à travers la reconquête des territoires perdus depuis 2014 s’éloigne.
Il faut également ajouter que de nouveaux paramètres se sont introduit depuis le début du conflit. Tout d’abord, l’émergence de nouveaux fronts avec le conflit entre Israël et le Hamas tout comme celui de Taiwan qui attirent également l’attention de l’Occident. Ensuite, les hypothèses initiales ne se sont pas totalement confirmées. D’un côté, la résistance de l’économie occidentale comme de son aide n’a pas été totalement au rendez-vous. De l’autre côté, la Russie a mieux résisté que prévu aux différentes sanctions, menaces internes et effondrement de son appareil militaire et administratif.
Face à ces différents défis et ces nouvelles composantes, Volodymyr Zelensky qui symbolise la résistance ukrainienne, se montre inquiet et appelle l’Occident à poursuivre son soutien. En effet, l’Ukraine ne pourrait pas l’emporter sans l’aide occidentale. De plus, une défaite pourrait avoir des conséquences encore plus importantes sur la crédibilité de l’Occident à régir les affaires mondiales.
Pour l’instant, la fin des aides occidentales relève davantage de l’hypothèse que d’une actualité. En effet, il s’agirait du pire cauchemar de Zelensky à l’heure actuelle et signifierait probablement d’une défaite militaire de l’Ukraine. À ce stade, les Américains démontrent qu’ils œuvrent que cette hypothèse ne se réalise pas. Cette intention est illustrée par les pressions sur la Chine pour que l’Empire du Milieu n’avance pas ses pions en mer de Chine et à Taiwan. Ainsi, Joe Biden veut envoyer des gages de bonne intention à l’Ukraine, avec des livraisons de matériel plus avancé et de nouveaux paquets d’aides. Pourtant, les signaux sont négatifs avec l’hypothèse d’une prolongation du conflit entre Israël et le Hamas. En effet, les liens historiques entre États-Unis et Ukraine ainsi que l’importance stratégique du Moyen-Orient, pousseront sûrement les États-Unis à revoir leur aide à l’Ukraine, pour assurer ses arrières.
Dans ce dernier cas de figure, l’aide européenne ne pourrait pas se substituer à l’aide américaine pour deux raisons. Tout d’abord car les Européens ont déjà du mal à fournir le peu qu’ils ont promis à l’Ukraine (peu en comparaison avec l’aide américaine bien évidemment). Deuxièmement, car eux aussi sont forcés à regarder vers Israël et devraient aussi fournir de l’aide autant à l’état juif qu’à la Palestine. Ainsi, la réduction de l’aide américaine pourrait entraîner un cercle vicieux qui pourrait être fatal à l’Ukraine, alors que le rapport de force est clairement à l’avantage de la Russie. Le trou béant, laissé par le départ américain ne pourrait pas être comblé par les Européens, ce qui ne présage pas un avenir glorieux pour la défense ukrainienne…
Dans l’hypothèse d’un effritement ou d’un arrêt de l’aide occidental, il est probable que l’Ukraine perde ce conflit. Dans la première hypothèse, Volodymyr Zelensky pourrait dire adieu à son souhait de rependre aux russes les territoires perdus depuis 2014. Dans la seconde hypothèse, il ne faudra pas exclure que Vladimir Poutine vise à long terme de revenir à son objectif initial qui était la neutralisation de l’Ukraine.
La lassitude des opinions publiques occidentales peut s’entendre et se comprendre dans un contexte économique marquée par l’inflation engendrant une baisse sensible du pouvoir d’achat des ménages. Cette évolution conduit certaines personnalités politiques à aller dans ce sens, notamment l’un des favoris de la prochaine élection présidentielle américaine, Donald Trump. Seulement, il est important de s’interroger sur la suite des événements à plus long terme dans l’hypothèse d’une défaite de l’Ukraine. Si les Occidentaux peuvent accepter une défaite de l’Ukraine, peuvent-il véritablement accepter une fin de leur domination sur le monde ? Il ne faut pas exclure un enchainement d’événement qui conduirait à cette hypothèse, avec un effritement dans la confiance envers l’Occident et de son modèle.
Un soutien occidental d’abord unanime
Une mobilisation immédiate. Dès les premiers jours, le Royaume-Uni promet 3,5 milliards de livres d’aide financière, la France 300 millions d’euros, l’Union européenne 450 millions d’euros d’armes létales et 50 millions de matériel. L’aide humanitaire précède l’aide militaire.
Une aide graduelle. D’abord cantonnés aux armes défensives, les Occidentaux livrent à l’été 2022 des M777 et des HIMARS, puis des chars occidentaux début 2023 (Challenger II, Leopard II, Abrams). Les F-16 sont autorisés en mai 2023, les missiles ATACMS durant l’été.
Plus de 100 milliards de dollars d’aide militaire promise. Les États-Unis en représentent 47 % et l’Union européenne 39 %. Les États-Unis ont en outre apporté plus de 40 milliards de dollars d’aide financière et humanitaire.
Un soutien qui s’effrite
L’exemple polonais. Premier pays à livrer chars et avions, la Pologne s’est brouillée avec Kiev sur les importations de céréales ukrainiennes, puis a annoncé la fin de son aide militaire, dans le contexte des élections du 15 octobre 2023.
Trois facteurs de fatigue. Selon la note, le manque d’argent (1), l’impossibilité de livrer en masse faute de stocks (2) et la lassitude face à une guerre qui dure (3) fragilisent l’aide.
Une contre-offensive décevante et un Congrès bloqué. Les gains ukrainiens se comptent en centaines de kilomètres carrés. Aux États-Unis, l’aide dépend désormais d’un accord avec la majorité républicaine de la Chambre des représentants.
des Américains jugent l’aide à l’Ukraine trop importante en octobre 2023, contre 29 % en juin selon Gallup.
Des priorités qui se déplacent
La guerre entre Israël et le Hamas. Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023, l’attention, les moyens militaires et la couverture médiatique se tournent vers le Moyen-Orient, au risque d’arbitrages défavorables à l’Ukraine.
Des opinions publiques préoccupées par le pouvoir d’achat. En France, l’inflation est passée de 1,5 % à 6,8 % entre juillet 2021 et juillet 2022. Selon UBS, les salaires réels ont baissé de 13 % en Espagne, 11 % en Italie et 9 % en Allemagne.
La Russie possède actuellement un triple avantage, elle domine sur les plans stratégique, militaire et politique.
Quel avenir pour le soutien occidental ?
Quatre raisons de s’inquiéter. La Russie ne va pas s’effondrer seule (1), l’absence de négociation ferme toute issue diplomatique (2), un nouveau front pourrait s’ouvrir à Taïwan (3) et l’Union européenne semble incapable de prendre le relais des Américains (4).
Une Russie qui tient. Son économie ne s’est contractée que de 2,1 % en 2022, et Vladimir Poutine devrait être réélu en mars 2024, même si 40 % des Russes souhaiteraient le retrait des troupes selon un sondage cité.
Une Europe sans moyens suffisants. Les pays européens peinent déjà à livrer les chars promis, au point d’envoyer d’anciens Leopard I.
Le soutien occidental en chiffres
Part de l’aide militaire promise à l’Ukraine (%)
Les États-Unis restent le premier moteur de l’aide militaire, sur plus de 100 milliards de dollars promis.
Américains jugeant l’aide trop importante (%)
En quatre mois, la part des Américains hostiles au niveau de l’aide a progressé de douze points.
Baisse des salaires réels en Europe (%)
La perte de pouvoir d’achat détourne les opinions de la cause ukrainienne.
Inflation en France (%)
Une hausse brutale des prix après plus de trente ans d’inflation basse.
Quelles conséquences d’une fin du soutien occidental ?
Vers une neutralisation de l’Ukraine. Un front enlisé permettrait à la Russie de conserver ses conquêtes (scénario 1) ; une offensive supplémentaire pourrait étendre ses gains ou aboutir à une neutralisation de l’Ukraine (scénario 2).
Le point de bascule de la « fin de l’Histoire » ? Une défaite ukrainienne montrerait qu’un État autoritaire peut vaincre la coalition occidentale malgré les sanctions (1), pourrait inciter la Chine à passer à l’action (2) et affaiblirait l’ordre mondial garanti par les États-Unis (3).
Conclusion. Si les Occidentaux peuvent accepter une défaite de l’Ukraine, peuvent-ils accepter la fin de leur domination sur le monde ? Sans les États-Unis, l’aide européenne ne suffirait pas.
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Pierre Clairé et William Thay
Directeur adjoint des études du Millénaire ; Président du Millénaire.
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