Vers la guerre commerciale

Note du Millénaire Économie et Finances

Quelle stratégie face à Trump ?

Donald Trump prévoit d’imposer des tarifs universels de 10 à 25 % sur ses principaux partenaires commerciaux. La note retrace la guerre commerciale de 2016 à 2019, analyse la doctrine du second mandat et soutient que l’Europe ne doit pas redouter une guerre commerciale mais s’y préparer, en réduisant ses dépendances, en se réarmant économiquement et en diversifiant ses alliances.

CP
Clément Perrin, William ThaySecrétaire général du Millénaire ; Président du Millénaire
2 avril 2025
76 pages · lecture 12 min
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Couverture de la note : Vers la guerre commerciale
En bref

Le constat

Donald Trump revient avec des tarifs universels de 10 à 25 % et jusqu’à 60 % sur certains produits chinois, dans une logique de guerre commerciale, de contrôle des routes maritimes et de puissance maritime.

La cause

Le déficit commercial américain reste proche de 918 milliards de dollars en 2024, et l’Europe cumule croissance faible, forte ouverture commerciale et dépendances vis-à-vis de la Chine.

La conséquence

Sans plan, l’Europe risque de subir la guerre commerciale : la note propose de réduire les dépendances, de se réarmer économiquement et de diversifier ses alliances.

Principaux constats
01370 Md$d’importations chinoises frappées de tarifs entre 2018 et 2019.
02918,4 Md$de déficit commercial américain en 2024, dont 295,4 milliards avec la Chine.
0333 %le taux d’ouverture de la zone euro, contre 25 % pour les États-Unis.
040,71 %la croissance de la zone euro en 2023, contre 3,6 % dans le monde.
0598 %des terres rares importées par l’Europe viennent de Chine.
061 000biens de première nécessité à rapatrier en urgence, selon la proposition n°1.

Avant-propos

Donald Trump, élu pour un second mandat, a toujours été un ardent défenseur d’une politique commerciale protectionniste. Lors de son premier mandat, il a déclaré : « L’Amérique d’abord signifie que nous ne laisserons plus d’autres pays profiter de notre économie sans réciprocité. » Cette vision s’est traduite par l’imposition de tarifs douaniers sur 370 milliards de dollars d’importations chinoises, déclenchant une guerre commerciale qui a redéfini les relations économiques entre les États-Unis et la Chine ainsi que d’autres partenaires commerciaux1.

La pertinence de ces mesures est en débat, avec des effets positifs qui compensent un impact sur la croissance économique. En effet, ces mesures ont permis de rééquilibrer partiellement la balance commerciale avec la Chine et de stimuler certains secteurs industriels américains, notamment grâce à une relocalisation partielle de la production. Toutefois, certains économistes estiment que les politiques tarifaires pourraient avoir réduit la croissance du PIB américain d’environ 0,4 %, mais il est important de noter que les chaines d’approvisionnement subissaient de nombreuses perturbations principalement dues covid2.

Cependant, Trump soutient que ses politiques ont permis de protéger certains secteurs stratégiques et ont conduit à une résurgence de l’industrie manufacturière américaine. Sous son mandat, l’industrie manufacturière a créé plus de 500 000 emplois3, marquant un tournant après des années de déclin dans ce secteur. De plus, l’accord commercial Phase One signé avec la Chine en janvier 2020 a obligé cette dernière à augmenter ses importations de produits américains d’au moins 200 milliards de dollars sur deux ans, renforçant ainsi les positions commerciales américaines, même si les résultats effectifs sont plus nuancés. Ces mesures ont également permis à des pays comme le Canada et le Mexique de bénéficier d’une augmentation significative de leurs exportations vers les États-Unis.

Aujourd’hui, Trump prévoit d’intensifier ses efforts en imposant des tarifs universels allant de 10 % à 25 % sur tous les partenaires commerciaux majeurs et en déclarant une urgence économique nationale pour justifier ces mesures4. Selon lui : « Les quatre prochaines années verront l’économie américaine décoller comme une fusée. » Sa philosophie est claire et annoncée lors de son discours d’investiture, le 20 janvier dernier, « au lieu de taxer nos citoyens (américains ndlr), nous imposerons des droits de douanes et des taxes aux pays étrangers pour enrichir nos citoyens ».  

Face à cette situation, l’Europe ne doit pas redouter une guerre commerciale mais s’y préparer. Elle doit comprendre que, pour ne pas être la grande perdante de l’Histoire, elle doit non seulement se préparer aux conséquences, mais surtout à être un belligérant. De la même façon qu’elle aurait dû se préparer à être un co-belligérant aux côtés de l’Ukraine plutôt que de redouter l’agression russe. Pour cela, elle doit comprendre et cibler les menaces (1) puis préparer un plan (2) en trois volets : réduire les dépendances, se réarmer économiquement et diversifier les alliances.

À travers une exploration des conséquences passées et des prévisions futures, nous examinerons comment ces stratégies pourraient faire entrer le monde dans une nouvelle ère économique tournant la page du néolibéralisme initiée par un précédent et modèle pour Donald Trump, Ronald Reagan.

       William Thay, président du Millénaire

La guerre commerciale de 2016 à 2019

Un déficit qui s’est creusé depuis 1971. Depuis la fin de la convertibilité du dollar en or, l’impression massive de dollars, la désindustrialisation et la dépendance pétrolière ont entretenu un modèle commercial déficitaire. À l’élection de Donald Trump en 2016, le déficit commercial américain dépassait 500 milliards de dollars, dont 347 milliards avec la Chine. Il a été ramené à environ 400 milliards avant la crise sanitaire, puis il a atteint 948,1 milliards en décembre 2022 et 918,4 milliards en 2024, dont 295,4 milliards avec la Chine.

Une escalade tarifaire. En 2018, Washington impose 25 % de droits sur 34 milliards de dollars d’importations chinoises, puis étend la mesure à 200 milliards de produits supplémentaires. Au total, les tarifs couvrent environ 370 milliards de dollars d’importations chinoises. Ils ont rapporté 257 milliards de dollars jusqu’en 2024, mais coûté 200 à 300 dollars par an et par ménage américain, selon la Tax Foundation. Le déficit avec la Chine a atteint un record de 419 milliards en 2018 avant de reculer à 279 milliards en 2023, son niveau le plus bas depuis 2010. L’accord Phase One de janvier 2020 oblige la Chine à acheter au moins 200 milliards de dollars de produits américains supplémentaires sur deux ans.

Un droit international détourné. La note montre comment l’administration Trump a contourné l’OMC : recours à la Section 301 du Trade Act de 1974 et à la Section 232, invocation de la sécurité nationale, blocage du renouvellement des juges de l’Organe d’appel qui ne peut plus délibérer depuis septembre 2018. Les États-Unis ont pourtant été le principal utilisateur de l’OMC, avec des plaintes contre la Chine qui représentent 15 % de leurs recours depuis 2001.

370 Md$

d’importations chinoises frappées de tarifs sous le premier mandat de Donald Trump, sans réduire significativement le déficit structurel.

Note, p. 2 et 10, d’après Reuters et la Tax Foundation

L’enjeu des routes commerciales

Suez et la mer Rouge. Environ 10 % du commerce maritime mondial passe par le canal de Suez, où le trafic quotidien est passé de 56 à 68 navires entre 2021 et janvier 2023, soit 21 % de plus. La mer Rouge cumule trois menaces : la piraterie liée à l’instabilité de la Corne de l’Afrique, les attaques des Houthis soutenus par l’Iran et les rivalités territoriales entre États riverains.

Panama et Taïwan. Entre 10 000 et 14 000 navires empruntent chaque année le canal de Panama, soit environ 5 % du trafic maritime mondial, et la Chine y a accru son influence par les infrastructures portuaires. Taïwan, leader mondial des semi-conducteurs, est devenu un point central de la rivalité entre Washington et Pékin.

Un nain maritime. Les États-Unis disposent de la plus grande zone économique exclusive du monde, 11,3 millions de km2, mais l’économie maritime pèse moins de 2 % de leur PIB, contre 10 % du PIB chinois avant la crise sanitaire. Les pays d’Europe et d’Asie détiennent 77 % de la flotte mondiale. La note en tire l’ambition triple de Donald Trump : rééquilibrer le déficit avec la Chine, contrôler les routes commerciales et rebâtir une puissance maritime.

Le retour de Trump : une seconde guerre commerciale

Une stratégie tarifaire. Le plan « America First » prévoit des tarifs de base universels de 10 à 20 %, avec des hausses pour les pays qui manipulent leur monnaie. Sont annoncés : 25 % sur les produits canadiens et mexicains, 10 % sur les importations chinoises avec des augmentations possibles, jusqu’à 60 % sur certains produits chinois, un Service des recettes extérieures et la révocation du statut de nation la plus favorisée pour la Chine.

Les tarifs comme outil de négociation. La note rappelle que Donald Trump peut utiliser la menace tarifaire sur l’immigration, le trafic de drogues ou l’énergie. Il a menacé la Colombie de 25 % de droits, puis 50 % au bout d’une semaine, pour obtenir l’exécution d’expulsions, et il a obtenu gain de cause. Le risque est celui de représailles et d’un cycle d’escalade.

Les conséquences d’une stratégie agressive

Pour les Américains. La Chine fournit 40 % des chaussures importées aux États-Unis et environ un quart de l’électronique, dont 119,9 milliards de dollars en 2023. La note identifie trois effets pour les ménages : une hausse des prix des produits non substituables à court terme, des pertes de marchés à l’export en cas de riposte et une contraction du commerce mondial. En 2023, le commerce international a reculé de 1,2 % alors que la production mondiale progressait de 3,8 %.

Pour la Chine. Pékin a appliqué à la voiture électrique une politique de protectionnisme d’industrie naissante en trois étapes, avec 55 000 yuans de bonus à l’achat et des quotas de véhicules électriques passant de 8 % en 2018 à 18 % en 2023. Ces mesures ont fait de la Chine le premier marché mondial, avec 34 % de parts de marché en 2022. Des tarifs de 60 % pourraient pourtant réduire son PIB jusqu’à 2 %, au risque de manquer l’objectif de croissance de 5 %.

Vers une guerre militaire ? La note évoque les tensions en mer de Chine méridionale et autour de Taïwan, où 72 avions et huit navires chinois ont été détectés en septembre 2024. Elle rappelle que plusieurs guerres commerciales ont dégénéré en conflits armés : le Péloponnèse, les guerres de l’opium et la guerre du Pacifique en 1941.

L’Europe ne doit pas redouter une guerre commerciale mais s’y préparer.

L’Europe face à la guerre commerciale

Une économie déjà fragile. La zone euro a connu 0,71 % de croissance en 2023, contre 3,6 % dans le monde. Entre 2007 et 2022, l’Union européenne a crû de 21 % en dollars, contre 72 % pour les États-Unis et 290 % pour la Chine. Son taux d’ouverture de 33 % la rend plus vulnérable que les États-Unis, qui affichent 25 %. Les États-Unis absorbent environ 20 % des exportations européennes.

Des impacts différenciés. Goldman Sachs prévoit 0,8 % de croissance pour la zone euro en 2025 et un chômage de 6,7 % début 2026. La LSE estime l’impact le plus fort en Allemagne (0,6 % du PIB) et le plus faible en Espagne (0,3 %). L’industrie automobile allemande, qui réalise près d’un quart de ses ventes aux États-Unis, et l’Irlande, où 14 % de la main-d’œuvre travaille pour des multinationales américaines, sont les plus exposées.

Cinq propositions pour se préparer

Volet 1 : réduire les dépendances urgentes.

Proposition n°1 : cibler 1 000 biens de première nécessité à rapatrier en urgence. L’Europe doit organiser le rapatriement des chaînes de production, y compris les étapes intermédiaires. Même pour des médicaments « produits en Europe », 60 % ont une étape de fabrication en Inde ou en Chine. En 2023, la Chine a été le premier fournisseur de l’Union, avec environ 473 milliards d’euros d’importations.

Proposition n°2 : réorganiser et rationaliser les filières productives. La note retient 8 secteurs prioritaires pour un plan de réduction de la dépendance sous 2 ans : semi-conducteurs, pharmacie, batteries et véhicules électriques, textile, agriculture et engrais, télécommunications, défense, logistique et transport maritime. Elle rappelle que l’Europe importe 98 % de ses terres rares de Chine.

Volet 2 : se réarmer économiquement.

Proposition n°3 : opter pour une politique commerciale plus offensive. Mesures antidumping, soutien aux industries stratégiques et aux technologies de rupture, adoption d’un « Buy European Act », réforme du droit de la concurrence et assouplissement des règles budgétaires.

Proposition n°4 : lancer un grand plan de réarmement économique. Trois leviers. Le travail : exemption de la limitation du temps de travail dans les secteurs clés, attractivité de l’industrie et formation. Les normes : diviser par 2 les délais des grands projets, faire passer l’implantation d’usines de 18 mois à 6 mois, sortir les sites industriels du périmètre de la loi sur la restauration de la nature. La fiscalité : supprimer les impôts de production, viser un impôt sur les sociétés de 15 % et soutenir la recherche.

Volet 3 : diversifier les alliances économiques.

Proposition n°5 : diversifier nos alliances. Renforcer les liens avec l’ASEAN, dont les échanges avec l’Union ont dépassé 280 milliards d’euros en 2021, avec le Mercosur, dont l’accord finalisé en décembre 2024 supprime les droits de douane sur 91 % des exportations de l’Union, avec l’Union africaine et avec le Canada et le Mexique.

Explorer les données

La guerre commerciale en chiffres

Déficit commercial des États-Unis avec la Chine (en milliards de dollars)

20102732012315201434320163472018419202031020223812023279
Lecture

Le déficit avec la Chine atteint 419 milliards de dollars en 2018 et recule à 279 milliards en 2023.

Note, p. 8, 13, 14, 25, 42, 50, 54 : Banque mondiale, BEA, Statista, Politica Exterior, LSE

Conclusion

Le nouveau mandat de Donald Trump s’annonce sous le signe d’une intensification des politiques protectionnistes. Selon la note, l’Europe a survécu une fois à Donald Trump, mais en 2025 la guerre commerciale ne sera pas uniquement tarifaire : tarifs, contrôle des routes commerciales, alliances et réarmement économique, industriel et militaire.

Pour ne pas être la grande perdante de l’Histoire, l’Europe doit se préparer à être un belligérant et agir vite : réduire les dépendances, se réarmer économiquement et diversifier ses alliances.

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Vers la guerre commerciale

76 pages.

Citer cette note

Perrin C., Thay W., « Vers la guerre commerciale », Note du Millénaire, 2 avril 2025, lemillenaire.org.

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L’auteur

Clément Perrin et William Thay

Secrétaire général du Millénaire ; Président du Millénaire.

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