Une économie de guerre au service de l’Ukraine
La guerre en Ukraine a réintroduit la guerre de haute intensité en Europe. La note définit ce que serait une économie de guerre au XXIe siècle, tire les leçons de la crise sanitaire sur la conversion de l’industrie et propose une relance de la base industrielle de défense pour soutenir l’Ukraine.
Le constat
Une guerre de haute intensité qui consomme 5 000 obus par jour et une Ukraine dépendante de l’aide occidentale.
La cause
Une industrie française affaiblie, des normes dominées par les États-Unis et un budget de défense longtemps en baisse.
La conséquence
Relancer la BITD en ciblant les besoins ukrainiens, le temps de travail, l’attractivité et le financement.
Avant-propos
La guerre en Ukraine a accéléré le revirement d’une partie des décideurs publics européens autour des impératifs de réarmement et de protection. En effet, jusqu’aux récentes grandes mutations mondiales telles que la Révolution Trump, le réveil des nations empires qui entraînent le monde vers davantage de conflits, l’Europe se berçait d’illusions à deux égards : l’éternelle protection américaine et la logique des dividendes de la paix.
Ces deux illusions ont conduit à la domination de dirigeants européens privilégiant la logique de concertation à celle du rapport de force et la diplomatie des valeurs à celle des intérêts stratégiques. Par conséquent, des choix ont opéré des décisions conduisant au désarmement de l’Europe et de la France. A ce titre, l’élection d’Emmanuel Macron sur son projet Révolution a incarné la synthèse des centres droit et gauche ralliés à ces principes des relations internationales.
Seulement, la guerre en Ukraine est venue perturber ces certitudes en réintroduisant le tragique de l’Histoire en Europe. Pour la première fois depuis la chute du Mur de Berlin, le choix des valeurs et celui du rapport de force et des intérêts stratégiques ont été conciliables. C’est pourquoi, devant le durcissement et le prolongement de la guerre en Ukraine, le président de la République a acté un revirement de la position française évoluant vers une position plus favorable à l’égard de l’Ukraine, ce qui a abouti à évoquer la nécessité d’une transformation de l’économie en économie de guerre pour soutenir l’effort de guerre ukrainien car l’Ukraine perdra le conflit sans augmentation massive de l’aide occidentale.
En effet, l’Ukraine ne peut subvenir à ses besoins et dépend de l’aide internationale pour maintenir la pression et lutter contre l’armée russe. Cette aide tant financière que matérielle est principalement le fait des États-Unis d’Amérique et nous savons que sans le soutien de l’Oncle Sam, l’Ukraine serait perdue car l’Europe est incapable de se substituer aux Américains. Pour autant, l’aide à l’Ukraine est remise en cause depuis quelques mois aux États-Unis. Ce refus de payer pour l’Ukraine s’est fait ressentir lors des récentes tensions à la Chambre qui ont abouti à une situation de quasi lockdown et d’impossibilité de faire voter le budget. Cette tendance pourrait davantage se faire ressentir avec les évènements en Israël et la nécessité de soutien américain. Volodymir Zelensky est conscient que les évènements récents ne jouent pas en sa faveur et multiplie les déplacements pour s’assurer du soutien occidental. De plus, l’avènement de Robert Fico en Slovaquie et la formation d’un nouveau gouvernement opposé à toute aide à l’Ukraine ne facilite pas les choses.
Deux concepts découlent de l’économie de guerre. D’une part, le réarmement industriel qui fait référence à une période durant laquelle un pays augmente sa capacité de production d’armes et autres équipements militaires. L’augmentation qui en découle peut-être due à une menace perçue ou à la préparation à un conflit. Cette définition convient au conflit en Ukraine qui pourrait s’étendre. D’autre part, le redéploiement industriel qui fait référence à une réorganisation ou une adaptation de l’industrie d’un pays ou d’une région en réponse à des changements économiques, technologiques ou sociaux. Cela peut impliquer le passage d’industries traditionnelles ou obsolètes à des industries plus modernes ou plus pertinentes. Cette étude vise à présenter un ensemble de mesures pour lever tous les freins au passage à l’économie de guerre au service de l’Ukraine. En effet, cela permettrait à la France de reconstituer son complexe-militaro industriel et réinvestir dans son armée pour pouvoir être fort face à nos ennemis et ferme face à nos alliés et ainsi rêver à redevenir une grande puissance.
Pierre CLAIRE, directeur adjoint des études du Millénaire
Sous la direction de William THAY, président du Millénaire
Contribution : Matthieu HOCQUE, directeur adjoint des études du Millénaire
Qu’est-ce qu’une économie de guerre au XXIe siècle ?
Une définition. Selon l’économiste Bernard Degen, l’économie de guerre désigne des pratiques économiques exceptionnelles, en temps de guerre ou de préparation à la guerre : interventionnisme de l’État sur la production, distribution administrée des approvisionnements et contrôle de la politique monétaire.
Le retour de la haute intensité. Après des décennies de conflits asymétriques, la guerre en Ukraine renoue avec la guerre conventionnelle, face à une puissance détentrice de l’un des plus grands arsenaux nucléaires au monde.
Des risques d’escalade. Trois zones peuvent déstabiliser le monde : le Moyen-Orient, le voisinage russe et Taïwan. Le retour des nations-empires multiplie les puissances capables d’une guerre de haute intensité.
Les leçons de la crise sanitaire
Une industrie affaiblie. Selon l’Insee, l’industrie représentait 24 % du PIB en 1980, contre moins de 13 % en 2020 : deux millions d’emplois industriels directs ont disparu en quarante ans.
Les secteurs clés en recul. Entre 2000 et 2016, la production a baissé de 51 % dans le textile, de 34 % dans le raffinage, de 28 % dans l’automobile, de 20 % dans l’équipement électrique et de 13 % dans le bois et le papier : précisément les secteurs nécessaires à un effort de guerre.
Des coûts cachés. Le rapport rappelle les retards du plan Daladier de 1938 et les changements de doctrine entre les plans Blum et Daladier. Une conversion précipitée risque de sacrifier la qualité, principal avantage de l’industrie française.
La contrainte des normes. La réglementation américaine ITAR et les normes de l’OTAN favorisent les matériels américains, comme l’a montré le choix du F-35 par plusieurs pays européens.
obus de 155 mm tirés chaque jour en Ukraine, quand l’usine française de Nexter en produit 630 par semaine.
L’industrie française face à l’effort de guerre
Évolution de la production industrielle 2000-2016 (%)
Les branches utiles à un effort de guerre sont celles qui ont le plus reculé.
Dépenses de défense (% du PIB)
Le retour à 2 % intervient après une décennie de baisse.
Effet d’un euro investi dans la défense sur le PIB
Un milliard investi dans la BITD génèrerait deux milliards de PIB à dix ans.
Relancer la BITD pour soutenir l’Ukraine
Une Ukraine en difficulté. Le rapport décrit quatre scénarios, dont trois défavorables à l’Ukraine : la coréanisation du conflit, une offensive russe victorieuse, une négociation avec cession de territoires, ou un soutien occidental massif pour inverser le cours de la guerre.
Une base industrielle à mobiliser. La base industrielle et technologique de défense compte environ 9 grands groupes et plus de 4 000 PME, dont 450 stratégiques, et plus de 200 000 emplois. La part exportée de la production d’armement est passée de 8 % en 1960 à près de 30 %.
Un effet multiplicateur. Le multiplicateur de l’investissement de défense est de 1,27 à court terme et de 1,68 à long terme. Le soutien à l’Ukraine, financé en partie à crédit sur le modèle du plan Marshall, fidéliserait un client et ouvrirait les marchés de la reconstruction.
Comment passer concrètement en économie de guerre
Volet 1 : identifier les besoins essentiels de l’Ukraine. Cibler d’abord les succès nationaux, obus, canons CAESAR, véhicules blindés légers, puis les besoins non couverts par les alliés, drones et défense antimissile, et renforcer les coopérations bilatérales.
Volet 2 : créer les conditions du cadencement et de la montée en charge. Sur le travail, créer une exemption de la limitation du temps de travail dans les secteurs clés, comme Daladier en 1938 pour l’aéronautique, et renforcer l’attractivité de l’industrie militaire, qui doit recruter environ 10 000 personnes par an.
Activer tous les leviers fiscaux et financiers. Le rapport pointe la baisse du budget de la défense, l’incapacité à financer l’innovation, les drones notamment, et la complexité administrative des programmes d’armement.
Chaque milliard d’euros investi dans la BITD génère deux milliards d’activité économique (PIB) supplémentaire au bout de 10 ans.
Conclusion
Un réarmement pour reprendre le leadership européen. La France dispose d’une base industrielle de défense reconnue et exportatrice. Un réarmement substantiel, un soutien à l’Ukraine financé en partie à crédit et une place dans la reconstruction lui permettraient de retrouver le leadership politique et militaire en Europe.
Feuilleter la note
Denis Bouvier et Pierre Clairé et William Thay
Expert des questions de défense du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire ; Président du Millénaire.
Denis Bouvier Pierre Clairé William ThayDemander une interview
Pour une interview de Denis Bouvier ou Pierre Clairé ou William Thay sur cette note : presse@lemillenaire.org
Contacter le service presseFaire vivre nos études
Vos dons et vos adhésions financent les prochaines notes du Millénaire.
Nous soutenir AdhérerRecevoir les prochaines notes du Millénaire
À lire aussi
Toutes les études
8 mai 2026Marine Hannouna, Denis Bouvier et Lilian Guignard pour Valeurs Actuelles : « Retrouvons les vertus et les principes structurants du service militaire »
11 mars 2025Pierre Clairé et Denis Bouvier pour Valeurs Actuelles : « La France doit inventer un modèle « d’économie de guerre » pour l’Europe »
31 janvier 2025Denis Bouvier pour Valeurs Actuelles : « Pour un délit d’antisionisme contre l’antisémitisme du XXIème siècle »
26 janvier 2025L’antisémitisme en France au XXIème siècleCrédit photo : Aviation, Antanasc, sous licence CC BY-NC 4.0 DEED, Attribution-NonCommercial 4.0 International

Add a Comment