Comment reconstruire la droite britannique ?
Écrit avant les élections générales du 4 juillet 2024, ce rapport retrace un siècle et demi de mutations britanniques, de l’ère victorienne au Brexit, analyse l’effondrement annoncé des Conservateurs face au Labour et à Reform UK, et dessine trois options pour reconstruire la droite.
Le constat
Des Conservateurs au plus bas, une majorité fragmentée et des élections anticipées le 4 juillet 2024.
La cause
Partygate, débâcle de Liz Truss et promesses du Brexit non tenues, notamment sur l’immigration.
La conséquence
Trois options pour les Tories : la ligne Johnson, un recentrage ou une ligne à la Meloni.
Avant-propos
Les conservateurs n’ont jamais été aussi bas dans les sondages et Rishi Sunak est le Premier ministre le plus impopulaire de l’après-guerre derrière Liz Truss.
Pourtant, le Premier ministre a demandé la dissolution du Parlement pour convoquer des élections générales le 4 juillet 2024 qu’il devrait logiquement perdre. Seulement, une victoire des travaillistes irait à rebours de la Révolution menée par Boris Johnson qui avait permis au Royaume-Uni de redevenir un acteur stratégique sur le plan international, tant ils rêvent de déconstruire l’héritage de l’ancien pensionnaire du 10 Dowing Street. Une défaite des Conservateurs serait l’occasion de faire un examen de conscience sur la ligne du parti aujourd’hui tiraillée entre une aile centriste et une aile dure toujours plus proche du parti qui monte : Reform UK.
En effet, Rishi Sunak ne maîtrise pas sa majorité parlementaire ce qui l’empêche d’obtenir des résultats pour les Britanniques. Sur ce point, il peut remercier sa prédécesseuse qui a laissé le pays ingouvernable. La majorité des 344 députés Tories est fragmentée et polarisée. D’une part, elle est fragmentée en 3 blocs : un bloc centriste de 150 députés, dont une soixantaine proche de Liz Truss ; un bloc de droite dure d’environ 60 députés incarnés par l’ex-ministre de l’Intérieur Suella Braverman ; et un ventre mou d’environ 120 députés qui fluctuent selon les sujets. D’autre part, elle est polarisée entre des points de vue irréconciliables. Les premiers sont partisans de l’accélération des réformes économiques et de l’accueil de travailleurs immigrés légaux pour relancer la croissance économique (+0,1 % en 2023), tandis que les seconds estiment que le pays doit accomplir la promesse du Brexit, à savoir la protection économique et migratoire des Britanniques.
Face à cette polarisation interne et une défaite annoncée, assistons-nous à la fin du règne des Conservateurs ?
La montée du parti Reform UK interroge sur la stratégie électorale des Tories. La ligne de Boris Johnson (populisme populaire de droite) a permis de prolonger la domination des Conservateurs alors que le parti aurait pu être en grande difficulté après la démission de David Cameron et le Brexit.
Seulement, si cette ligne a permis de prolonger la domination des Conservateurs et d’opérer une révolution électorale comme le parti Républicain de Donald Trump aux Etats-Unis en conquérant une partie des classes populaires et moyennes blanches en voie de paupérisation, elle souffre de trois écueils aujourd’hui. Premier écueil, les populismes de droite ont vu leur image s’effriter tant sur la gestion de la crise sanitaire pour laquelle ils ne se sont pas distingués, mais également pour les scandales et les outrances (Partygate, Capitole). Deuxième écueil particulièrement vrai au Royaume-Uni, les résultats économiques et migratoires n’ont pas été suffisamment satisfaisants, ce qui explique pourquoi les Tories se sont fait déborder par une formation politique plus à droite. Enfin dernier écueil, un doute sur l’incarnation existe : peut-on faire du Johnson sans Boris Johnson ?
Ainsi, les Tories doivent répondre à ces trois questions. En y parvenant, trois options s’offrent à eux : poursuivre avec la ligne de Boris Johnson, avec ou non le soutien de Reform UK (1), ou tourner le dos à cette ligne pour embrasser soit une ligne plus centriste et technique sur le modèle du PPE en Espagne ou de la CDU en Allemagne (2), soit une ligne plus proche de celle de Giorgia Meloni davantage conservatrice et identitaire mais avec une politique étrangère et économique aseptisée (3). En d’autres termes, trois options : une ligne populiste de droite “populaire”, une ligne populiste de droite “conservatrice” ou une ligne libérale centriste qui acterait la fin de l’épopée des populismes de droite au Royaume-Uni.
Matthieu HOCQUE, Directeur adjoint des Etudes du Millénaire
Un Royaume-Uni en pleine mutation
De l’économie-monde à la puissance moyenne. L’ère victorienne fait du Royaume-Uni la première puissance économique, financière et maritime du XIXe siècle. Les deux guerres mondiales et la crise de Suez de 1956 le relèguent au rang de puissance moyenne, comme la France.
L’homme malade de l’Europe. De 1955 à 1979, dévaluation de 1967, choc pétrolier de 1973, prêt du FMI en 1976 et hiver du mécontentement minent la confiance. Le Royaume-Uni rejoint la CEE en 1973.
La renaissance thatchérienne et blairiste. Privatisations, Big Bang financier de 1986, baisse du taux supérieur de l’impôt de 83 % à 40 %, vente de plus d’un million de logements sociaux : Margaret Thatcher transforme le pays. Tony Blair poursuit en mêlant marché et investissement social.
De Gordon Brown à David Cameron. La crise de 2008 puis l’austérité nourrissent le sentiment d’abandon des régions désindustrialisées. Le 23 juin 2016, le Leave l’emporte avec 51,9 % des voix.
Digérer le Brexit
L’échec de Theresa May. Déclenchement de l’article 50 en mars 2017, plan de Chequers en 2018, votes perdus au Parlement : les négociations échouent face à une Union européenne unie.
La révolution Johnson. Boris Johnson obtient une majorité de 80 sièges en décembre 2019 et fait sortir le Royaume-Uni de l’Union le 31 janvier 2020. La stratégie Global Britain oriente le pays vers l’Indopacifique et préserve l’alliance américaine, comme le montre AUKUS.
Truss et Sunak. Le mandat de Liz Truss, le plus court de l’histoire britannique, provoque une crise des marchés. Rishi Sunak cherche une synthèse entre Cameron et Johnson, sans convaincre : la croissance n’est que de 0,1 % en 2023, même si l’inflation retombe à 2,3 % en avril 2024.
sièges promis aux Conservateurs par les projections avant le scrutin du 4 juillet 2024, 257 de moins qu’en 2019.
Élections du 4 juillet 2024 : vers la fin des Conservateurs ?
Un Labour recentré. Après l’échec de Jeremy Corbyn en 2019, Keir Starmer ramène le Parti travailliste au centre et regagne la confiance des électeurs.
Un triple effondrement conservateur. Moral avec le Partygate, technique avec la débâcle de Liz Truss, et d’image avec des promesses du Brexit non tenues. En matière migratoire, les entrées dépassent 1 million par an et le solde migratoire atteint plus de 600 000 personnes en 2023.
L’essor de Reform UK. Avec le retour de Nigel Farage en juin 2024, le parti est crédité de 15 % ou plus des voix et prend des sièges aux Conservateurs dans un scrutin uninominal à un tour.
Des pertes sur tous les fronts. Les Conservateurs perdraient presque toutes les circonscriptions du Red Wall conquises en 2019 et entre 20 et 40 sièges du Blue Wall dans le Sud.
La droite britannique en chiffres
Entrées au Royaume-Uni
Les entrées ont augmenté de plus de 50 % depuis le vote du Brexit.
Députés par parti à la dissolution de 2024
Les Conservateurs avaient perdu 21 sièges depuis 2019.
Les blocs de la majorité conservatrice (députés)
Une majorité fragmentée et polarisée.
Enfin dernier écueil, un doute sur l’incarnation existe : peut-on faire du Johnson sans Boris Johnson ?
Comment reconstruire la droite britannique ?
Option 1 : poursuivre la ligne Boris Johnson. Un retour au populisme de droite pour reconquérir le Red Wall, avec ou sans Reform UK, au risque d’accélérer le départ des modérés et de dépendre de la personnalité de Boris Johnson.
Option 2 : une ligne centriste et technique. Sur le modèle du PP espagnol ou de la CDU allemande, pour retrouver la crédibilité économique. Mais les Tories resteraient associés au Brexit et coincés entre Reform UK et le Labour.
Option 3 : une ligne proche de Giorgia Meloni. Plus conservatrice et identitaire, avec une politique étrangère et économique classique. C’est pour l’heure le scénario le moins probable, faute d’incarnation.
Conclusion
Trois questions à résoudre. L’usure du populisme de droite, des résultats économiques et migratoires insuffisants et un doute sur l’incarnation : les Tories devront y répondre avant de choisir entre une ligne populiste populaire, une ligne populiste conservatrice ou une ligne libérale centriste.
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Pierre Clairé et Matthieu Hocque
Directeur adjoint des études du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire.
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