Royaume-Uni : 5 ans après, la part du Brexit et l’oeuvre du reste

Même après 5 ans, le Brexit revient comme un vieux fantôme britannique : on croit l’avoir rangé, mais il repasse toujours à la fenêtre, il hante la vie politique. Il suffit d’un rappel (le vote de défiance contre Theresa May, la victoire écrasante de Boris Johnson, puis ce traité de 1 246 pages publié le jour de Boxing Day, à quelques jours de la fin de la transition, ou les problèmes au sujet de l’Irlande du Nord) pour mesurer à quel point cette séquence a été un choc d’histoire nationale autant qu’un épisode parlementaire. Dix ans après le référendum, cinq ans après la sortie, le Royaume-Uni n’est plus dans la bataille des slogans : il est dans le tribunal des résultats.

Car il faut dire une chose d’emblée, sans nostalgie ni posture : dans les conditions politiques de l’époque, le Brexit était presque inévitable. Inévitable, non pas parce qu’il était économiquement rationnel, c’est une autre question, mais parce que la combinaison d’une crise de confiance envers les élites, d’un sentiment d’abandon territorial, d’une fatigue démocratique, et d’une relation britannique historiquement ambivalente à l’Europe (comme le décrivait très bien le général de Gaulle) a rendu la rupture hautement probable. Il y avait une demande de souveraineté, parfois confuse, parfois contradictoire, mais électoralement puissante. Et, à partir du moment où le référendum a été enclenché, la dynamique politique a fait le reste : une démocratie qui promet « le choix au peuple » finit rarement par dire ensuite au peuple que son choix n’est pas applicable. 

Le Brexit s’est donc imposé comme un fait, et, avec lui, une question plus lourde que le vote lui-même : que vaut une souveraineté retrouvée dans un monde où la puissance se mesure moins à l’autonomie juridique qu’à la capacité d’agir efficacement dans l’interdépendance ?

C’est là que naît le paradoxe central. Le Brexit a livré ce qu’il promettait sur le papier : la sortie d’un cadre juridique, la restauration d’une liberté normative, la fin d’un certain partage de souveraineté. Mais il a aussi révélé une vérité que les nations modernes préfèrent contourner : reprendre le contrôle n’est pas automatiquement gagner en puissance. On peut écrire ses règles et devoir malgré tout s’aligner sur celles du voisin pour vendre, pour coopérer, pour circuler. 

Surtout, le Brexit a supprimé l’échappatoire la plus confortable de la vie publique britannique : l’alibi de Bruxelles. Pendant des décennies, les gouvernements et les oppositions ont pu externaliser l’impopulaire, attribuer les contraintes à l’Europe, expliquer les compromis par des « règles imposées ». Désormais, cet écran n’existe plus. Le Royaume-Uni se retrouve dans une situation plus adulte, mais plus impitoyable. Lorsque ça fonctionne mal, il ne reste qu’un responsable possible : Londres.

Enfin, un élément imprévu a changé beaucoup de choses en 2022 : la guerre en Ukraine. Ce conflit a rappelé, de manière brutale, que l’Europe n’est pas uniquement un marché ; c’est un espace géographique, un espace stratégique, une réalité de sécurité, un théâtre où l’histoire revient avec violence. Or, sur ce terrain-là, le Brexit n’a pas déraciné le Royaume-Uni du continent : il l’y a ramené autrement. L’Ukraine a replacé la puissance militaire, l’énergie, la résilience industrielle et les alliances au centre du jeu. La promesse de « Global Britain » n’a pas disparu, mais elle s’est heurtée à une évidence : le monde est vaste, certes, mais le risque majeur est souvent à 2h de vol. L’Atlantique reste vital ; le continent redevient incontournable.

C’est avec cette triple réalité (l’inévitabilité du Brexit, le paradoxe entre souveraineté et puissance, et le retour forcé aux réalités continentales sous la guerre) qu’il faut évaluer le bilan, cinq ans après la sortie effective. Non pas pour rejouer la querelle de 2016, mais pour trancher une question plus froide et plus exigeante : qu’est-ce que le Brexit a réellement produit ? Qui a gagné ? Qui a payé ? Ce qui a été repris en théorie, ce qui s’est perdu en pratique, et pourquoi, le pays oscille entre regret majoritaire, prudence politique, et tentation permanente de transformer la souveraineté en récit plutôt qu’en résultats.

Pierre Clairé, Directeur adjoint des Etudes du Millénaire, spécialiste des questions internationales et européennes

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Crédit photo : Brexit référendum au Royaume-Uni, George Hodan, via Public Domain, sous licence CC0 1.0.

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