Face aux dangers du monde, l’occasion de renouer avec une position gaullienne ?
Xi Jinping effectue les 6 et 7 mai 2024 une visite d’État en France, sa première en Europe en cinq ans. Pierre Clairé et William Thay retracent soixante ans de relations franco-chinoises, analysent la puissance économique, militaire et diplomatique de la Chine et plaident pour une position française d’équilibre, d’inspiration gaullienne.
Le constat
Une visite d’État sur fond de guerre en Ukraine, de tensions commerciales et de risque d’embrasement au Proche-Orient.
La cause
Une Chine devenue première économie en PPA, qui s’arme et s’impose dans l’Indopacifique, face à une France en déficit commercial de 25,3 milliards d’euros.
La conséquence
Renouer avec une politique gaullienne : réduire les dépendances, tenir une ligne ferme sur la Russie et proposer une troisième voie entre Pékin et Washington.
Avant-propos
Emmanuel Macron se rend en Chine du 5 avril au 7 avril. Pour cette visite, il a fait le choix d’être accompagné par Ursula vonan der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Affaibli sur la scène nationale, Emmanuel Macron entend renouer les liens diplomatiques avec la Chine et son leader Xi Jinping tout en souhaitant redonner un élan aux entreprises françaises fragilisées par la reprise chinoise.
Devant ces défis et une menace chinoise de plus en plus présente, il parait plus que probable que l’ordre international sera modifié dans les prochaines années. La Chine, par l’intermédiaire de son président, a affirmé sa volonté de jouer un autre rôle pour accomplir le « rêve chinois » afin de tirer son épingle du jeu pour renouer avec son passé glorieux et sa grandeur perdue.
Xi Jinping a toujours déclaré vouloir démarrer une troisième phase de la Chine Communiste, après la première incarnée par Mao Zedong et la deuxième de Deng Xiaoping marquée par l’ouverture et le rattrapage économique. Son objectif est clair : capitaliser sur les succès obtenus après les deux premières phases pour affirmer la Chine sur la scène internationale. À la différence de Deng, il considère que la domination de la Chine ne passera pas uniquement par le rayonnement économique qui a été amorcée depuis 1978, mais que la domination du modèle politique et l’influence géopolitique chinoise joueront un rôle capital. Ainsi, si l’objectif n’était pas affiché par les dirigeants chinois à partir de Deng Xiaoping, il l’est clairement désormais : faire de la Chine, la première puissance mondiale d’ici 2049 sur tous les plans afin de concurrencer les États-Unis.
L’idée partagée par de nombreux dirigeants communistes chinois depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale est la même : permettre le retour de la Grande Chine et laver l’affront occidental du siècle perdu. Dans cette optique, Mao a insisté sur la connaissance par les petits chinois du sac du palais d’été pour que jamais cette humiliation ne soit oubliée. Même si tout cela a été passé relativement sous silence sous Deng Xiaoping, Jiang Zemin ou Hu Jintao, ils n’ont jamais voulu remettre en question la spécificité politique chinoise malgré l’ouverture économique. Avec Xi Jinping, nous sommes clairement revenus à une opposition frontale avec l’Occident et l’envie de restaurer la grandeur chinoise.
La visite de Xi Jinping en France s’inscrit dans ce contexte qui offre l’opportunité à Emmanuel Macron de défendre la voix de la France sur trois sujets :
– Les intérêts commerciaux en ciblant 3 secteurs clés (agriculture, luxe/cosmétique et industries vertes) pour poursuivre notre relation commerciale avec la Chine, mais en même temps rompre avec la dépendance et limiter les pratiques de dumping de la Chine
– La fin des conflits notamment la Guerre en Ukraine pour éviter un axe trop rapproché entre la Russie et la Chine afin de conduire Vladimir Poutine d’entamer un processus de paix ou pour cesser le conflit ainsi que la guerre entre Israël et le Hamas
– La rivalité entre la Chine et les États-Unis qui mettent la France et l’Europe face à un choix stratégique : choisir son intérêt économique et commercial avec la Chine, choisir les valeurs et l’allié traditionnel avec les États-Unis ou une indépendance pour dresser son propre chemin.
Pierre Clairé, Directeur adjoint des Etudes du Millénaire
Emmanuel Macron, via Flickr sous licence CC by 2.
Xi Jinping, par Officia do Palácio do Planalto, sous licence CC BY 2.0,
Soixante ans de relations franco-chinoises
Une reconnaissance fondatrice. Le 27 janvier 1964, le général de Gaulle reconnaît la République populaire de Chine, avant la plupart des pays occidentaux. La note rappelle que la France conserve depuis une certaine aura à Pékin, héritée de ce choix.
Des relations en dents de scie. Après l’entrée de la Chine populaire à l’ONU en 1971, le voyage de Richard Nixon en 1972 et celui de Georges Pompidou en 1973, la relation se développe. Elle se tend après Tiananmen en 1989 et la vente d’armements à Taïwan, avant de se normaliser sous Jacques Chirac, avec les accords de 1997 et la visite de Hu Jintao en 2004.
Un déséquilibre commercial durable. Sixième fournisseur de la Chine en 1975, la France voit son solde se dégrader : le déficit atteint 30 milliards d’euros en 2008 selon la note.
Une puissance économique qui marque le pas
Un rattrapage spectaculaire. Selon les données citées, la part de la Chine dans le PIB mondial en parité de pouvoir d’achat passe de 8,1 % en 2002 à 18,8 % en 2022, quand celle des États-Unis recule de 19,8 % à 15,8 %. Sa part des exportations mondiales passe de 5,9 % à 15,2 % entre 2001 et 2021.
Une croissance en berne. La croissance chinoise tombe à 3 % en 2022 sous l’effet de la politique zéro covid et de la crise immobilière, puis à 5,2 % en 2023, l’un des taux les plus faibles en trente ans. Un jeune sur cinq est au chômage et les prix reculent de 0,3 % sur l’année 2023.
Une offensive monétaire et industrielle. Yuan numérique, contrats pétroliers et gaziers libellés en yuans, plan Made in China 2025 visant 70 % de contenu domestique dans les matériaux de base : Pékin cherche à réduire sa dépendance et à peser sur l’ordre monétaire issu de Bretton Woods.
de déficit commercial de la France avec la Chine en 2022, pour 22,3 milliards d’euros d’exportations et 47,6 milliards d’importations.
L’Indopacifique, théâtre de l’expansion chinoise
Une armée de classe mondiale pour 2027. Xi Jinping fixe cet objectif pour le centenaire de l’Armée populaire de libération. La région indopacifique concentrera bientôt 60 % du PIB mondial, et un contrôle total de la mer de Chine méridionale donnerait à Pékin la main sur un tiers du commerce mondial.
Birmanie, Pacifique Sud, Pakistan. La Chine soutient la junte birmane par des ventes d’armes de plus de 250 millions de dollars tout en ménageant les milices frontalières, signe un accord de sécurité avec les îles Salomon et convoite le nickel de Nouvelle-Calédonie.
La France a des intérêts souverains dans la zone. Plus de 90 % de sa zone économique exclusive, la deuxième au monde, se trouve en Indopacifique. La note appelle à renforcer les capacités de projection et le partenariat avec l’Inde.
Il est important de se séparer des deux grands pour faire exister sa propre voie
Une puissance diplomatique en devenir
Le Sud global comme levier. Non-ingérence, Nouvelles Routes de la Soie, suppression de 98 % des droits de douane pour certains pays africains : Pékin construit des alliances utiles dans les enceintes internationales.
Un médiateur qui s’affirme. La réconciliation entre l’Iran et l’Arabie saoudite obtenue à Pékin en mars 2023 et le plan en dix points sur l’Ukraine illustrent cette ambition, même si l’ambiguïté chinoise vis-à-vis de la Russie limite sa crédibilité.
Un effort militaire sous-estimé. Le budget officiel, près de 250 milliards de dollars, serait en réalité plus proche de 700 milliards selon une étude citée par la note.
La Chine face à la France et au monde
Part dans le PIB mondial en PPA (%)
En vingt ans, la Chine a plus que doublé sa part du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat et dépasse désormais les États-Unis.
Commerce France-Chine en 2022 (Md€)
La France importe plus de deux fois ce qu’elle exporte vers la Chine.
Exportations françaises vers la Chine en 2022 (Md€)
Le luxe et les cosmétiques restent le premier point fort français sur le marché chinois.
Budget militaire chinois (Md$)
Une étude citée par la note estime les dépenses militaires réelles à près de trois fois le budget annoncé.
Les enjeux de la visite des 6 et 7 mai 2024
Rééquilibrer un partenariat commercial. Première visite de Xi Jinping en Europe en cinq ans, elle intervient alors que la Commission enquête sur les subventions chinoises aux véhicules électriques. Paris veut attirer des investissements, 1,3 milliard d’euros en 2022, tout en réduisant ses dépendances.
Ukraine : l’axe Pékin-Moscou. La note juge utile la ligne ferme exprimée par Ursula von der Leyen le 30 mars 2023 : fin de la naïveté (1), protectionnisme ciblé (2), ligne rouge sur le soutien à la Russie (3), fondements d’une Europe souveraine (4). La crainte d’une fermeture du marché européen offre un levier pour pousser Pékin vers un cessez-le-feu.
Proche-Orient : éviter l’escalade. Deuxième partenaire commercial d’Israël et allié de l’Iran, la Chine plaide pour une conférence de paix et la solution à deux États. La note y voit un miroir de la position française traditionnelle.
Vers une politique gaullienne avec la Chine ?
Des atouts à valoriser. Pour Pékin, la France compte comme grand pays de la troisième zone économique mondiale, membre de l’OTAN, membre permanent du Conseil de sécurité et avocate d’une Europe souveraine.
Quatre bénéfices possibles. Selon la note, la relation avec la Chine permettrait à Emmanuel Macron d’avoir une position franco-allemande (1), de ressusciter la voix gaullienne de la France dans le monde (2), de placer la France en position d’équilibre entre la Chine et les États-Unis (3) et de poursuivre la construction d’une Europe souveraine (4).
Conclusion. Xi Jinping veut faire de la Chine la première puissance mondiale d’ici 2049. Face à la rivalité sino-américaine, la France doit défendre ses intérêts commerciaux sans dépendance, empêcher un axe trop étroit entre Pékin et Moscou et proposer une troisième voie.
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Pierre Clairé et William Thay
Directeur adjoint des études du Millénaire ; Président du Millénaire.
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