Après trente ans de Maastricht, l’Union européenne semble arriver à un tournant. La note analyse le retour de la droite en Europe, portée par les victoires de Meloni en Italie et du bloc de droite en Suède. Elle relativise toutefois ce retour en distinguant trois droites difficilement réconciliables.
Le constat
La droite revient au pouvoir en Italie et en Suède, alors que la droite libérale traditionnelle perd de l’influence.
La cause
Ces succès reposent sur des unions des droites, la dédiabolisation de l’extrême droite et le rejet de la mondialisation néolibérale.
La conséquence
La droite est divisée en trois courants, si bien que son poids au Parlement européen dépend d’ententes incertaines.
Avant-propos
Après avoir fêté le 30ème anniversaire du Traité de Maastricht, le modèle de l’Union européenne semble arriver à un tournant. Elle est aujourd’hui marquée par de profonds antagonismes entre le Nord et le Sud, mais également entre l’Ouest et l’Est. Si la droite était au plus bas ces dernières années dans les pays d’Europe occidentale, elle semble faire son retour. En effet, les dernières percées électorales de la droite à l’image de Meloni en Italie font augurer l’avènement d’une deuxième révolution conservatrice en Europe contrastant avec la situation politique européenne du début du XXIème siècle. En 2003, avant les élargissements en Europe de l’Est, 13 gouvernements des 15 pays composant l’Union européenne étaient ancrés à gauche. Ces gouvernements bénéficiaient de la progression de la social- démocratie en Europe à la fin de la deuxième moitié du XXème siècle. Aujourd’hui, force est de constater que le retour de la droite marque un changement politique profond opéré dans les sociétés européennes, si bien qu’il faut s’intéresser à ce phénomène pour déterminer s’il est durable et significatif.
Pourtant, le départ d’Angela Merkel de la chancellerie et l’arrivée au pouvoir d’Olaf Scholz marque la perte par la droite européenne de la première économie de l’Union européenne ainsi que du dernier « pays majeur» du continent. Avant l’Allemagne, c’est la France, l’Italie ou l’Espagne qui étaient passées à gauche et jusqu’à l’été dernier, la Grèce était la plus grande économie de l’Union gouvernée par un gouvernement de droite, symbole des difficultés auxquelles sont confrontés les partis de droite. En effet, les différents partis de droite semblaient dépassés par la gauche en Europe du Sud et par les partis libéraux et progressistes au Nord et en Europe Continentale. Ceux-ci ne semblaient pas adaptés aux nouveaux paradigmes rencontrés et étaient jugés incapables d’offrir des réponses cohérentes aux problématiques actuelles. Seuls les partis conservateurs et nationalistes d’Europe de l’Est semblaient résister, mais leur modèle est difficilement transposable aux autres pays. Ainsi, l’opposition entre la droite et la gauche traditionnelle, qui avait été la grille de lecture de la vie politique européenne, semblait avoir fait place à celle des progressistes contre les nationalistes et traditionalistes de l’Est. Une nouvelle opposition Est/Ouest en soi ou l’Europe d’Emmanuel Macron face à celle de Viktor Orban, excluant de facto la droite traditionnelle.
Pour autant, les élections ayant eu lieu récemment ont semblé marquer un sursaut de la droite en Europe. On peut notamment citer les victoires de l’Union de centre droit en Italie lors des dernières élections générales ou la victoire du bloc de droite en Suède dernièrement. Mais il ne faut pas oublier les dernières élections législatives danoises, qui ont vu une montée de la droite, et même si la gauche a conservé la majorité pour quelques voix, celle-ci est en mesure de peser et toque à la porte du pouvoir. Dans de nombreux autres pays européens, où les électeurs vont être appelés aux urnes dans les mois à venir, la droite a aussi grandi en importance ces dernières années si bien qu’un retour est plus que probable dans ces pays. À titre d’exemple, nous pouvons citer les Espagnols de VOX qui semblent en mesure d’accéder aux responsabilités s’ils s’allient au Partido Popular.
Au-delà de la conquête du pouvoir au niveau national, cette montée généralisée de la droite en Europe pourrait se concrétiser par une prise de pouvoir au sein des institutions européennes. Une deuxième révolution conservatrice pourrait faire prendre un nouveau virage à l’Union européenne en résolvant les antagonismes en son sein. Cela conduirait à une domination de la droite pour les 30 prochaines années jusqu’au centième anniversaire du Traité de Rome en mars 2007. Cette nouvelle orientation, plus proche des aspirations des peuples européens, permettrait de répondre aux grandes mutations mondiales en cours.
Pourtant il est nécessaire de relativiser l’importance prise par la droite, car il existe en Europe trois droites différentes qui semblent difficilement réconciliables. Si mathématiquement la droite plurielle prend l’ascendant dans de nombreux pays, il ne faut pas oublier que la politique ne se résume pas uniquement à des chiffres et qu’ainsi une hypothétique prise de pouvoir est plus complexe qu’il n’y parait. Les trois droites qui s’opposent en Europe sont la droite libérale représentée par le Parti Populaire Européen au Parlement, la droite conservatrice représentée par l’ECR (European Conservatives and Reformists) et la droite identitaire ou nationaliste représentée par le groupe ID (Identity and Democracy). Dans les pays où la droite a pris le pouvoir au cours de la dernière année, c’est par le biais d’une union des droites que cela s’est concrétisé. Ces unions ont été encouragées par les systèmes électoraux respectifs de ces pays qui fonctionnent principalement sur la constitution de coalitions parlementaires. En Italie, le parti Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni a fait alliance avec la Lega de Matteo Salvini et Forza Italia de Silvio Berlusconi. En Suède, c’est une alliance entre le Parti modéré de rassemblement, les Chrétiens-démocrates et Les Libéraux qui est arrivée au pouvoir avec également le soutien sans participation des Démocrates de Suède, parti nationaliste comptant 73 députés. Ainsi, au sein d’un système parlementaire, l’arrivée de la droite au pouvoir en Europe repose surtout sur des alliances entre les différents courants de droite. Malgré cette progression de la droite en Europe et même s’il est probable que lors des prochaines élections européennes les électeurs votent en majorité à droite, nous ne devrions pas assister à un renversement des rapports de force au parlement. En effet, les ententes nationales entre les droites, aboutissant à des coalitions gouvernementales dans certains pays, ne sont pas reproductibles à ce stade au sein du Parlement Européen.
Il n’en reste pas moins que cette droitisation de l’électorat en Europe est un phénomène important à étudier dans la mesure où il risque de dominer les prochaines décennies. Il pourrait se matérialiser par des changements profonds dans les institutions et législations, ce qui interpelle et nous invite à nous questionner sur ce phénomène.
Une droite libérale en perte d’influence
Le PPE en recul. Le Parti populaire européen compte 175 eurodéputés sur 705 et reste la première force du Parlement, mais son avance sur les socialistes se réduit à une trentaine de sièges. Aux dernières élections, il est passé de 221 à 182 députés. La CDU-CSU a fait élire 29 députés en 2019 contre 34 en 2014, et Les Républicains ont obtenu moins de 8,5 % contre 21 % en 2014. Au Conseil européen, le PPE ne compte plus que 7 dirigeants, issus de pays qui ne sont pas des pays majeurs.
Des sociaux-démocrates eux aussi en manque de renouvellement. Le départ d’Angela Merkel, remplacée par Olaf Scholz, a été présenté comme le glas de la droite libérale en Europe occidentale. En France, Les Républicains et le Parti socialiste ont réalisé en 2022 les plus faibles scores de leur histoire, avec 4,8 % pour Valérie Pécresse et 2 % pour Anne Hidalgo, alors que Marine Le Pen a obtenu 41 % au second tour.
Pourquoi la droite libérale ne gagne plus. La note avance plusieurs raisons : une position confuse sur l’Union européenne depuis le référendum de Maastricht, des courants irréconciliables au sein du parti, et un clivage entre souverainistes et mondialistes sur lequel elle ne parvient pas à se démarquer. En Espagne, l’aile traditionaliste a fait sécession et créé Vox en 2013. En Suède, les Modérés sont passés de 30 % en 2010 à 19,1 % en 2022 et ont été devancés par les Démocrates de Suède.
pour les droites additionnées au Parlement européen (PPE, ID, ECR, Fidesz et Jobbik), soit près de la majorité absolue fixée à 353 sièges.
Le rebond de la droite à l’Est et sa percée à l’Ouest
L’Europe de l’Est. Les pays d’Europe orientale ont connu le joug communiste et ne partagent pas le passé de l’Ouest. En Hongrie, le Fidesz de Viktor Orban a remporté en avril 2022 les élections avec 54,13 % des voix contre 34,44 % pour son principal opposant. La Pologne est un cas plus complexe : le pluralisme y est plus vivant et la domination de Droit et Justice moins forte que celle du Fidesz.
L’Italie et la Suède. Fratelli d’Italia, allié à la Lega et à Forza Italia, a permis à Giorgia Meloni de devenir la première femme présidente du Conseil. En Suède, une coalition de droite et d’extrême droite est arrivée en tête pour la première fois. Les Démocrates de Suède ne font pas partie du gouvernement mais ont obtenu une influence, avec les accords de Tidö présentés le 14 octobre 2022.
La France, l’Espagne, la Belgique et l’Allemagne. Marine Le Pen a obtenu 41 % à la présidentielle, avec l’entrée de 89 députés à l’Assemblée. En Espagne, Vox a remporté 13 sièges sur 81 en Castille-et-Léon en avril 2022 et a dû s’allier avec le Parti populaire. Le Vlaams Belang est le troisième parti à la Chambre belge avec 11,95 %. En Allemagne, l’AfD a obtenu 10,3 % en 2021 contre 12,6 % en 2017.
Au Royaume-Uni. Liz Truss a battu le record du mandat le plus court avec 44 jours avant sa démission le 20 octobre 2022.
Pour autant, devant la fragmentation de la droite européenne, il est difficile de parler d’une montée globale de la droite européenne, mais plutôt d’une montée des droites en Europe.
Les causes de la montée de l’extrême droite
La note distingue plusieurs facteurs : la crise financière de 2008, la hausse de l’immigration depuis 2015 et la médiatisation de l’insécurité, la normalisation et la dédiabolisation, le manque de renouvellement des partis traditionnels, la désillusion face à la mondialisation néolibérale, puis les crises récentes (Covid-19, guerre en Ukraine, énergie, inflation).
Un retour de la droite, pas un raz-de-marée. Pour la note, les victoires en Suède et en Italie résultent de coalitions entre la droite libérale et les droites conservatrice et populiste. Elle parle de normalisation et de droitisation plutôt que de vague d’extrême droite.
Des reculs ailleurs. Au Danemark, le Parti du Peuple Danois est passé de 26 % en 2014 à 10,7 % aux européennes de 2019. En Norvège, le Parti du Progrès a obtenu 11,7 % en 2021 contre 15,2 % en 2015. Selon la note, les thèmes de l’extrême droite se sont institutionnalisés et le bloc de gauche danois l’a emporté d’un siège en 2022 en alliant défense de l’État providence et fermeté sur l’immigration.
Ce que cela signifie pour l’avenir de l’Europe
Un rejet du projet fédéral. La note voit dans la montée des droites un rejet du fédéralisme au profit d’une Europe des nations. Les partis comme le RN ou Fratelli d’Italia ne veulent plus sortir de l’Union mais la réformer de l’intérieur. Elle critique la gestion de la crise de 2008, la crise migratoire de 2015, un déficit démocratique et la dépendance de l’Union à 40 % au gaz russe avant les sanctions.
Un pouvoir de nuisance au Parlement. En additionnant les 176 sièges du PPE, les 65 d’ID, les 64 de l’ECR et les 13 du Fidesz et du Jobbik, les droites comptent 318 sièges, proche de la majorité absolue de 353. Mais une union des droites suppose que les digues tombent entre droite traditionnelle et droite radicale sur la question européenne. La note évoque aussi une influence accrue sur le Conseil européen et le Conseil de l’Union.
Le retour des droites en chiffres
Députés du PPE au Parlement européen
Le PPE est passé de 221 à 182 députés.
Sièges des droites au Parlement européen (majorité absolue : 353)
Les droites additionnées comptent 318 sièges, contre 353 pour la majorité absolue.
Score du parti des Modérés en Suède (en %)
Les Modérés sont passés de 30 % en 2010 à 19,1 % en 2022.
Score de la droite libérale française aux européennes (en %)
Les Républicains sont passés de 21 % en 2014 à moins de 8,5 % en 2019.
Score du Parti du Peuple Danois aux européennes (en %)
Le Parti du Peuple Danois est passé de 26 % en 2014 à 10,7 % en 2019.
Conclusion
Les victoires en Suède et en Italie apparaissent pleines de promesses pour les droites européennes. La note pose que les nouveaux gouvernements italien et suédois, s’ils améliorent le quotidien de leur population, pourraient servir de laboratoire politique pour les droites européennes.
Elle souligne toutefois que les gains nationaux n’impliquent pas nécessairement une bascule à droite de la politique européenne, car l’accession au pouvoir dans les instances européennes suppose des ententes préalables entre les mouvances de droite, difficiles en raison de leur héritage historique.
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