Une région charnière où la France doit revenir
Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie pèsent en Europe mais restent tiraillées entre la protection militaire américaine et la dépendance économique à l’Allemagne. Alexandre Massaux montre que la France a une place à prendre dans la région et propose de renouer le dialogue avec ses dirigeants en partenaire, sans posture moralisatrice.
Le constat
Le groupe de Visegrad pèse dans l’Union européenne mais reste partagé entre l’influence américaine et l’influence allemande.
La cause
L’histoire du XXe siècle pousse ces pays vers la protection américaine, tandis que l’Allemagne est leur premier partenaire commercial.
La conséquence
La France, absente de la région, laisse Berlin y étendre son influence économique et militaire, au risque de déséquilibrer le couple franco-allemand.
Un groupe qui compte en Europe
Un forum né de la chute de l’URSS. Le groupe de Visegrad est fondé en 1991 par la Pologne, la Hongrie et la Tchécoslovaquie, qui se scinde en 1993 en République tchèque et Slovaquie. Ce forum informel doit porter la voix de l’Europe centrale. Il fait parler de lui depuis la crise migratoire, comme bloc opposé aux quotas de migrants au sein de l’Union. Le déclenchement de l’article 7 du traité contre la Pologne en 2017, puis contre la Hongrie en septembre 2018, fait de ces pays des fauteurs de troubles aux yeux de Bruxelles.
Un poids réel. Pour l’auteur, ce serait une erreur d’ignorer ces pays. Avec 38 millions d’habitants, la Pologne est le sixième pays le plus peuplé de l’Union et sa sixième puissance militaire, avec 118 000 militaires. Le groupe veille à ce que les grandes puissances voisines, l’Allemagne et la Russie, ne décident pas sans lui. La Pologne garde une influence en Ukraine et dans les pays baltes. La Hongrie surveille de près les Balkans. Le groupe reste pourtant divisé sur la plupart des affaires internationales et sur la perception de ses alliés. La région est tiraillée entre deux influences : celle des États-Unis et celle de l’Allemagne.
L’allié américain, toujours bien implanté
La « nouvelle Europe ». En 2003, le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld oppose la « nouvelle Europe » centrale et orientale à la « vieille Europe » des pays fondateurs. L’alignement dure. Les dirigeants polonais et tchèques soutiennent le bouclier antimissile américain dans les années 2000. En septembre 2018, le président Duda propose un « Fort Trump » pour obtenir un déploiement permanent de forces américaines contre la Russie. Au printemps 2015, un convoi américain traverse la République tchèque dans le cadre de l’opération Atlantic Resolve.
Les racines historiques. L’atlantisme polonais et tchèque remonte à 1918. Par le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le président Wilson favorise la dislocation des empires allemand et autrichien et l’indépendance des deux pays. S’y ajoutent l’annexion nazie et l’occupation soviétique. Dans les années 1980, les Américains soutiennent les dissidents face aux régimes communistes. Prague et Varsovie gardent une méfiance envers l’Allemagne et la France. Le rapprochement de Paris et Berlin avec Moscou pendant la guerre en Irak renforce ce choix.
Un choix pragmatique. La plupart de ces États n’ont pas les moyens de peser seuls dans les discussions de défense. Ils se placent donc sous la protection d’un allié jugé puissant et fiable. Cet atlantisme varie selon les majorités : le parti tchèque ODS, alors dans l’opposition, et le PiS polonais au pouvoir en sont les plus ardents défenseurs. Leur appartenance au groupe des Conservateurs et Réformistes européens, fondé par les conservateurs britanniques, en témoigne. En 2016, la Pologne choisit des hélicoptères Black Hawk américains plutôt que des Caracal français.
Part de l’Allemagne dans les exportations de la République tchèque en 2017. Berlin est le premier partenaire commercial des quatre pays de Visegrad.
Une dépendance envers l’Allemagne
Le premier partenaire commercial. L’Allemagne est le premier partenaire commercial des quatre pays, loin devant les échanges entre eux. En 2017, elle représente 26 % des exportations et 25 % des importations de la Pologne. Les chiffres sont de 27 % et 27 % pour la Hongrie, 31 % et 26 % pour la République tchèque, 20 % et 19 % pour la Slovaquie. Pour l’auteur, ces pays se trouvent en état de dépendance économique vis-à-vis de Berlin.
Le retour vers la Mitteleuropa. Dominante en Europe après avoir surmonté la réunification, l’Allemagne se tourne vers son ancienne zone d’influence. Berlin et les pays de Visegrad dépendent tous des hydrocarbures russes. Leurs perceptions de Moscou divergent pourtant : l’Allemagne prône un partenariat, les pays de Visegrad sont plus hostiles. Certains observateurs se demandent si le couple franco-allemand ne cède pas la place à un couple germano-polonais.
Des intérêts communs. Berlin et l’Europe orientale partagent un faible intérêt pour l’Afrique et, dans une moindre mesure, pour le Moyen-Orient. Ils accordent en revanche une grande importance à la Russie. Les doutes nés de la politique étrangère du président Trump orientent peu à peu les pays de Visegrad vers une défense européenne inscrite dans le cadre de l’OTAN.
La nation-cadre. L’Allemagne propose aux pays de l’Est un parapluie militaire fondé sur le concept de nation-cadre. Des groupes de petits et grands États coordonnent l’acquisition et l’emploi des matériels et la disponibilité des troupes. L’Allemagne, nation-cadre, fournit le dispositif de base : logistique et centres de commandement. Pour l’auteur, cette stratégie permet à Berlin de renforcer sa présence militaire en Europe centrale de manière subtile.
Le poids de l’Allemagne dans le commerce des pays de Visegrad
Part de l’Allemagne dans les exportations en 2017
Lecture : en 2017, 31 % des exportations de la République tchèque partent vers l’Allemagne.
Part de l’Allemagne dans les importations en 2017
Lecture : en 2017, 27 % des importations de la Hongrie viennent d’Allemagne.
La construction européenne ne sera acceptée dans cette région qu’avec la garantie qu’elle ne sera pas utilisée pour construire un « empire » en faveur de Paris et/ou Berlin.
Une place à prendre pour la France
Un couple franco-allemand déséquilibré. La France veut retrouver une place majeure dans les affaires européennes. Pour l’auteur, miser sur le seul couple franco-allemand ne suffit plus. Ce couple penche de plus en plus en faveur de l’Allemagne, désormais tournée vers d’autres États. La France ne dispose pas non plus du levier dont use Berlin : la dépendance économique de ces pays.
Une région charnière. Le groupe de Visegrad se trouve au cœur des ambitions allemandes et américaines, sans oublier la Russie à l’est. L’importance géopolitique de la région est connue depuis les travaux du géographe britannique Halford Mackinder. Pour la note, l’avenir de l’Union européenne dépendra en bonne partie de cette région.
Un créneau ouvert par le Brexit. Avant le Brexit, le Royaume-Uni offrait à ces pays une autre voix face à Berlin. Les incertitudes sur son avenir laissent une porte ouverte à Paris. Les pays de Visegrad craignent une Europe contrôlée par l’Allemagne et la France, ce qui explique l’atlantisme de certains. Ils n’accepteront la construction européenne qu’avec la garantie qu’elle ne servira pas un « empire » de Paris ou de Berlin.
Nos propositions
Proposition 1. Renouer le dialogue avec les dirigeants de Visegrad. La France doit approfondir le dialogue avec les gouvernements de la région. Pour l’auteur, les critiques contre les gouvernements polonais et hongrois n’aboutissent à rien et divisent l’Europe.
Proposition 2. Montrer l’exemple plutôt que moraliser. La France ne dispose pas du levier économique de l’Allemagne. Pour peser, elle doit être un exemple de gestion politique et économique.
Proposition 3. Agir en partenaire. La France doit renoncer à harmoniser l’Europe en sa faveur. Son modèle étatique et centralisé ne sera pas accepté par d’anciens pays communistes à l’économie plus libérale.
Proposition 4. Devenir le contrepoids de l’Allemagne. Sans s’opposer à Berlin, Paris doit offrir une autre voix à la région et occuper la place laissée par le Royaume-Uni.
Proposition 5. Se réformer et changer de ton. Ces axes ne fonctionneront que si la France se réforme en interne et adopte une attitude diplomatique plus collaborative.
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Alexandre Massaux
contributeur du Millénaire et expert du think tank pour les questions d’Europe centrale.
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